La Revue du Spectacle, le magazine des arts de la scène et du spectacle vivant. Infos théâtre, chanson, café-théâtre, cirque, arts de la rue, agenda, CD, etc.



Augmenter la taille du texte
Diminuer la taille du texte
Partager
Théâtre

"Par la mer (quitte à être noyées)" Une odyssée poétique et humaniste, à la fois grave et optimiste

Dans une pièce très joliment écrite d'Anaïs Allais Benbouali, le souffle de la poésie nous amène vers les rives de la Méditerranée avec trois femmes que tout sépare et que rien ne prédisposait à se rencontrer. Se basant sur quelques éléments biographiques de sa vie, l'autrice et metteure en scène nous fait vivre un bout de la destinée de personnages que l'espoir arrime avec gaillardise au tragique du quotidien.



© Tuong-Vi Nguyen.
© Tuong-Vi Nguyen.
Lumière tamisée sur une scénographie sombre. Deux personnages sortent sans bruit d'une semi-obscurité. Le silence accompagne les premiers déplacements. Une voix off démarre, celle de Lounia (Majida Ghomari). La poésie s'empare du plateau. Tout ne sera que prose poétique dans cette incarnation. La dramaturgie dans les répliques est d'un autre crayon, plus direct, sans enjolivure, avec un goût de goudron et de plage. Celui de la marche, de l'odyssée, de la route qui a fait débarquer Assia (Asmaa Samlali) chez Houda (Louise Belmas) par le biais non volontaire de Max (Gaëlle Clérivet).

Lounia est une figure invisible et présente pour paraphraser Victor Hugo (1802-1885). Elle est cette voix d'outre-tombe qui a rejoint la Méditerranée juste après sa mort dans une volonté funéraire. À travers elle, c'est un dialogue qui s'installe entre les mondes du vivant et de l'au-delà, de la terre et de la mer, voire d'une mère à sa fille et d'une ancêtre à sa descendance. Dans ses différentes figures, c'est aussi celle des profondeurs de la mer que l'on entend, en écho à ceux qui la traversent lors d'un exil souvent douloureux, tragique, de personnes venues "d'un pays sans pays".

© Tuong-Vi Nguyen.
© Tuong-Vi Nguyen.
Anaïs Allais Benbouali, l'autrice et metteure en scène, s'est inspirée de ce qu'elle a vécu, en travaillant aussi avec ses comédiennes sur le texte. Elle poursuit la démarche qu'elle avait entreprise dans son spectacle "Au milieu de l'hiver, j'ai découvert en moi un invincible été" (2018) qu'elle avait présenté à la Colline, pièce où la jeune Lilas renouait avec ses racines algériennes.

Ici, ce sont trois femmes que rien ne présageait à se rencontrer. Le hasard n'est jamais hasard dans une dramaturgie qui sait rendre écho même de tout signal faible. Sauf que dans la création d'Anaïs Allais Benbouali, il en est la trame, l'axe, l'ossature qui s'invite dans le quotidien de personnes de différents horizons autant géographiques, sociaux que culturels. Ces différences concernent une distance géographique proche, entre Max et Houda, et distante pour Assia avec la Méditerranée comme frontière.

La voix de Lounia nous invite vers un au-delà qui donne à la pièce une dimension autre, celle d'un conte qui peut autant se réfléchir, se lire, se regarder que se voir. La vidéo accompagne d'ailleurs certains tableaux, dont le dernier avec une jolie musique de Julie Roué. Ce sont aussi, au travers de ces protagonistes de chair et d'os, trois autres personnages qui nourrissent la trame de cette pièce, à savoir la Mort, la Rencontre et la Solidarité. Ces entités, à tour de rôle, impriment sur la fable un point de vue où, à l'inverse du vaudeville, la porte s'ouvre pour ne pas se refermer. Ou si peu. Elle s'ouvre à un moment pour faire revenir Max sur son ancien lieu d'habitation. Elle s'ouvre aussi pour faire entrer Houda dans sa nouvelle demeure et pour accueillir ensuite Assia.

© Tuong-Vi Nguyen.
© Tuong-Vi Nguyen.
Il s'agit de quoi au démarrage ? D'une vente à Houda d'une maison que Max cède. Quelques vices de construction déclarés, selon l'ex-propriétaire, mais non vu, mettent celle-ci un peu en rogne. Des pluies s'abattent dans un séjour où l'on voit que le toit n'a pas fait ses bons offices. Elle se retrouve dans une situation délicate avec une demeure nouvellement achetée, mais protégeant peu. Ou pas. Dans ce rapport à l'autre de contraintes, l'obligation morale de Max d'être présente noue un dialogue entre elles deux. Dialogue difficile, parfois rêche et expéditif. N'est pas généreux qui veut.

Et il faut aujourd'hui un certain courage moral, civique et social dans une époque dure et mêlée qui condamne, en France, honteusement à la justice et aux extrémismes, ceux qui sont solidaires des "migrants", terme employé à mauvais escient pour des personnes vivant des situations autrement plus cruelles et sordides qu'une simple migration afin d'anesthésier toute forme de solidarité. Solidarité devenue délit quand, en Méditerranée, près de 9 000 personnes, depuis 2018, ont péri pour non-assistance à personne en danger dans un continent appelé Europe et dans un pays comme la France, qui a oublié ces dernières années d'être terre d'accueil, d'asile et des droits de l'homme.

© Tuong-Vi Nguyen.
© Tuong-Vi Nguyen.
Le temps de la pièce est celui du présent, du passé et d'un avenir que nos protagonistes espèrent à des degrés différents et dans une même optique, celui de changer de vie. Pour Max, il s'agit de refermer un pan de son histoire ; pour Houda, d'en ouvrir un nouveau ; pour Assia, de le fuir pour se construire un nouvel élan. De ces trois approches, c'est aussi celui d'un "passé qui ne passe pas" et qui est appréhendé dans ses douleurs qui ne se disent pas. Ou si peu. Ou de façon différente. Quand les deux premières sont portées par un petit brin d'espoir, pour la troisième, c'est l'espérance qui la guide.

Œuvre autant littéraire que théâtrale, le lien au langage est marqué par un vécu. Max est parfois prise d'un débit très soutenu et qui ne s'arrête pas comme pour déverser un trop-plein. À l'inverse, Houda a une élocution directe, concise et un peu à l'emporte-pièce. Elles deux sont dans un rapport à l'autre sans ambages quand, pour Assia, elle est la plus sereine et la plus calme, presque optimiste tout en vivant une situation difficile où elle a fui son pays, se retrouve seule, sans argent et prenant avec philosophie ce qui lui arrive. Quand le présent tape à la porte de chacune d'elles, celle-ci s'ouvre avec surprise, angoisse ou espoir pour faire de cet instant qui dérange au début Houda et Max, une action d'écoute et d'ouverture vers Assia.

La voix off de Lounia s'apparente à une lecture de ses mémoires. Elle est aussi la mémoire de ce qui ne s'oublie pas. Dans cette poésie où la pensée baigne dans une réflexion bien articulée, c'est tout un pan de mots corsetés d'un beau souffle chaud qui fait retentir ses inflexions comme perdues dans un songe. La pièce est d'un beau calibre d'écriture. Elle est à la fois grave et porteuse d'un optimisme certain où s'ouvrir à l'autre devient gage d'une belle promesse de responsabilité citoyenne et humaniste pour le vivre-ensemble.

"Par la mer (quitte à être noyées)"

© Tuong-Vi Nguyen.
© Tuong-Vi Nguyen.
Texte et mise en scène : Anaïs Allais Benbouali.
Avec : Gaëlle Clérivet, Louise Belmas, Asmaa Samlali et la voix de Majida Ghomari.
Collaboration artistique : Guillaume Lavenant.
Dramaturgie : Charlotte Farcet.
Scénographie : Lise Abbadie.
Création sonore : Benjamin Thomas.
Musique originale : Julie Roué.
Création lumières : Julien Jaunet.
Regard chorégraphique : Sofian Jouini.
Costumes : Tiphaine Pottier.
Création vidéo : Marie Giraudet.
Vidéo mer : Lise Abbadie.
Construction du décor : Florentin Guesdon.
Regard complice : Élise Vigier et Cécile Favereau.
Production La Grange aux Belles.
Durée : 1 h 30.

© Tuong-Vi Nguyen.
© Tuong-Vi Nguyen.
Du 23 mai au 18 juin 2023.
Du mercredi au samedi à 20 h, mardi à 19 h et dimanche à 16 h.
La Colline -Théâtre national, Paris 20e, 01 44 62 52 52.
>> www.colline.fr

Safidin Alouache
Mercredi 7 Juin 2023

Nouveau commentaire :

Théâtre | Danse | Concerts & Lyrique | À l'affiche | À l'affiche bis | Cirque & Rue | Humour | Festivals | Pitchouns | Paroles & Musique | Avignon 2017 | Avignon 2018 | Avignon 2019 | CédéDévédé | Trib'Une | RV du Jour | Pièce du boucher | Coulisses & Cie | Coin de l’œil | Archives | Avignon 2021 | Avignon 2022 | Avignon 2023 | Avignon 2024 | À l'affiche ter


Brèves & Com


Numéros Papier

Anciens Numéros de La Revue du Spectacle (10)

Vente des numéros "Collectors" de La Revue du Spectacle.
10 euros l'exemplaire, frais de port compris.






À Découvrir

•Off 2024• "Momentos" Créativité à l'honneur avec des chorégraphies où s'exprime parfois une poésie intime et universelle

Le Flamenco est une force brute et pure qui nous touche en plein cœur, car il est l'art dans lequel le chant, la musique et la danse se questionnent, se répondent et se mêlent dans une totale intimité. Pour l'essentiel, le répertoire du flamenco a été codifié au cours du dernier tiers du XIXe siècle et du premier tiers du XXe. De cette époque, la guitare est son instrument emblématique, à la fois pour l'accompagnement du chant, de la danse et pour le concert soliste. Depuis, son évolution a été marquée par quelques grandes tendances esthétiques.

© Sandrine Cellard.
La musique et la danse flamencas sont basées sur des "palos" (formes) prescrivant pour chacune un mode et un cycle métrique avec accents ou "compas" (accents obligés) spécifiques. Une mécanique de précision qui convoque malgré tout une dimension artistique forte et étourdissante.

Sur scène, une danseuse, deux danseurs, trois musiciens et un chanteur-musicien envoûtant le public dès les premiers instants du spectacle. Que vous soyez novice ou aficionado du flamenco, vous vous laisserez embarquer dès les premiers instants du spectacle et impossible de ressortir déçu de cette éblouissante prestation flamenca de Valérie Ortiz.

Certes, le flamenco est sensiblement ancré dans la culture espagnole et d'aucuns diront que ce dernier ne les interpelle pas, qu'ils n'en perçoivent pas les codes, n'en mesurent aucunement les mouvements dansés à leur juste valeur. Ça peut être exigeant, en effet, de suivre "à la lettre" une prestation flamenca, comme le jazz aussi, par exemple, et ça demande une certaine phase d'initiation. Ceci n'est pas faux. Difficile d'entendre cette possible réticence, néanmoins… le flamenco revêt une portée universelle réunissant à lui seul un large éventail de situations allant de la tristesse à la joie, en passant par l'amour ou la souffrance. Alors, comment y rester indifférent ?

Brigitte Corrigou
27/05/2024
Spectacle à la Une

•Off 2024• Lou Casa "Barbara & Brel" À nouveau un souffle singulier et virtuose passe sur l'œuvre de Barbara et de Brel

Ils sont peu nombreux ceux qui ont une réelle vision d'interprétation d'œuvres d'artistes "monuments" tels Brel, Barbara, Brassens, Piaf et bien d'autres. Lou Casa fait partie de ces rares virtuoses qui arrivent à imprimer leur signature sans effacer le filigrane du monstre sacré interprété. Après une relecture lumineuse en 2016 de quelques chansons de Barbara, voici le profond et solaire "Barbara & Brel".

© Betül Balkan.
Comme dans son précédent opus "À ce jour" (consacré à Barbara), Marc Casa est habité par ses choix, donnant un souffle original et unique à chaque titre choisi. Évitant musicalement l'écueil des orchestrations "datées" en optant systématiquement pour des sonorités contemporaines, chaque chanson est synonyme d'une grande richesse et variété instrumentales. Le timbre de la voix est prenant et fait montre à chaque fois d'une émouvante et artistique sincérité.

On retrouve dans cet album une réelle intensité pour chaque interprétation, une profondeur dans la tessiture, dans les tonalités exprimées dont on sent qu'elles puisent tant dans l'âme créatrice des illustres auteurs que dans les recoins intimes, les chemins de vie personnelle de Marc Casa, pour y mettre, dans une manière discrète et maîtrisée, emplie de sincérité, un peu de sa propre histoire.

"Nous mettons en écho des chansons de Barbara et Brel qui ont abordé les mêmes thèmes mais de manières différentes. L'idée est juste d'utiliser leur matière, leur art, tout en gardant une distance, en s'affranchissant de ce qu'ils sont, de ce qu'ils représentent aujourd'hui dans la culture populaire, dans la culture en général… qui est énorme !"

Gil Chauveau
19/06/2024
Spectacle à la Une

•Off 2024• "Un Chapeau de paille d'Italie" Une version singulière et explosive interrogeant nos libertés individuelles…

… face aux normalisations sociétales et idéologiques

Si l'art de générer des productions enthousiastes et inventives est incontestablement dans l'ADN de la compagnie L'Éternel Été, l'engagement citoyen fait aussi partie de la démarche créative de ses membres. La présente proposition ne déroge pas à la règle. Ainsi, Emmanuel Besnault et Benoît Gruel nous offrent une version décoiffante, vive, presque juvénile, mais diablement ancrée dans les problématiques actuelles, du "Chapeau de paille d'Italie"… pièce d'Eugène Labiche, véritable référence du vaudeville.

© Philippe Hanula.
L'argument, simple, n'en reste pas moins source de quiproquos, de riantes ficelles propres à la comédie et d'une bonne dose de situations grotesques, burlesques, voire absurdes. À l'aube d'un mariage des plus prometteurs avec la très florale Hélène – née sans doute dans les roses… ornant les pépinières parentales –, le fringant Fadinard se lance dans une quête effrénée pour récupérer un chapeau de paille d'Italie… Pour remplacer celui croqué – en guise de petit-déj ! – par un membre de la gent équestre, moteur exclusif de son hippomobile, ci-devant fiacre. À noter que le chapeau alimentaire appartenait à une belle – porteuse d'une alliance – en rendez-vous coupable avec un soldat, sans doute Apollon à ses heures perdues.

N'ayant pas vocation à pérenniser toute forme d'adaptation académique, nos deux metteurs en scène vont imaginer que cette histoire absurde est un songe, le songe d'une nuit… niché au creux du voyage ensommeillé de l'aimable Fadinard. Accrochez-vous à votre oreiller ! La pièce la plus célèbre de Labiche se transforme en une nouvelle comédie explosive, électro-onirique ! Comme un rêve habité de nounours dans un sommeil moelleux peuplé d'êtres extravagants en doudounes orange.

Gil Chauveau
26/03/2024