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Avignon 2026

•Off 2026• "À vau l'eau" À travers l'exil, l'immigration, questionner, explorer, notre propre identité et imaginer notre avenir commun

Aujourd'hui, dans les discussions (politiques, médiatiques, "de bistrot"), les problématiques de l'émigration, des réfugiés arrivant sur nos territoires, sont plus évoquées de manière négative, voire anxiogène… mettant en avant les notions d'envahissements, de grand remplacement… et, finalement, peu de personnes se préoccupent de l'origine de ces déplacements de population, des douleurs et des souffrances vécues, des obligations compliquées de devenir transparents, invisibles, pour tenter l'intégration. Il est indéniable que la compréhension et l'empathie ne sont pas actuellement des valeurs très cotées dans nos sociétés. Alors quid des Aberhamane, Khadija, Marwan, Kadhem, Wejdan, Ablema, Wasim, Seif, Omar et tant d'autres ? Devons-nous les ignorer et laisser les effluves nauséabondes sortant des nappes xénophobes de certaines politiques nous envahir ?



© Bertrand Sinapi.
© Bertrand Sinapi.
Non... et c'est justement tout l'inverse que nous propose Bertrand Sinapi et Amandine Truffy en portant au plateau le livre de l'autrice syrienne Wejdan Nassif. Faisant partie d'un diptyque dont le premier volet, "Après les ruines", fut créé en 2019, "À vau l'eau" (création 2020 reprise pour Avignon) va nous amener à porter notre regard sur les réfugiés, les immigrés que nous croisons peut-être dans la rue sans leur prêter attention. Ce texte est une invitation à découvrir et comprendre ce qu'est la réalité de ces êtres exilés, d'entendre parfois la raison de leur départ de leurs pays d'origine, leurs parcours semés d'embûches... Mais, ici, sont dites autant les difficultés que les joies de vivre en France.

Wejdan Nassif, syrienne (ancienne institutrice à Damas), réfugiée dans l'hexagone depuis 2014, esquisse, dans ce premier texte écrit en France*, son portrait et raconte la vie en exil de celles et ceux qui ont dû partir de chez eux. Ses entretiens ont été réalisés par l'autrice suite à une proposition de France Travail (dans le cadre de sa recherche d'emploi) d'interroger des réfugiés et immigrés du quartier où elle réside, Borny à Metz. Ces échanges se révèlent être de précieux témoignages pour appréhender la réalité de ces vies à reconstruire, pour répondre à l'obligation d'intégration dans une société occidentale souvent mal connue.

© Bertrand Sinapi.
© Bertrand Sinapi.
"À travers eux, à travers la diversité de leur histoire, je me suis posé la question de mon propre exil. Et une question plus lancinante est apparue : maintenant que nous sommes ici, nos histoires sont-elles finies ou est-ce le début de nouvelles ?" Et en les interrogeant, elle se rend compte combien elle est comme ces réfugiés qu'elle interroge, avec qui elle discute. "Je sais leur périple, leur terreur. Je sais ce que c'est de tout laisser derrière soi. Je sais que ce que l'on veut, c'est que les enfants aient un avenir".

Côté plateau, l'espace est réduit, la scénographie (imaginée par Goury) est épurée tout en associant le ludique et l'expressif. Dans un carré en papier kraft, représentant une forme de territoire protégé, de lieu où naît le théâtre, se trouve quelques objets, dont quelques bouts de bois dessinés représentant les barres d'immeubles du quartier de Borny. La comédienne (Amandine Truffy) sort d'une petite boîte quelques arbres miniatures en carton, quelques personnages à la fragile symbolique : couple enlacé, homme assis, footballeur… Ce petit monde naissant sous nos yeux, comme un imaginaire documenté sur une vie de quartier, sans proportions respectées, dit la réalité instable d'un monde réduit à construction/reconstruction, à la fragilité de l'être hors de son territoire et de ses repères natifs.

© Bertrand Sinapi.
© Bertrand Sinapi.
Comme dans "Après les ruines", l'utilisation du théâtre d'objets, dans sa simplicité presque enfantine, illustre des sujets graves, des questions préoccupantes, pour certaines essentielles, dans une forme de nudité poétique, avec une étrange douceur – propre à Amandine Truffy, toujours talentueuse dans la pratique d'une narration mystérieusement empathique et pédagogique – portée par sa voix parfaitement expressive, usant de variations tonales qui captent l'attention du public et celles, en off, de l'autrice, ainsi que des exilés(es) interviewés(es). Ici, les objets sortent de leur logique utilitaire pour entrer dans une logique poétique où leur pouvoir d'évocation se déploie. Cette mise sous les projecteurs d'une forme dite "mineure" pour parler de populations perçues comme telles devient un geste politique.

L'attitude de la comédienne évolue au fil du spectacle, dans une forme d'osmose, se mettant pieds nus à l'approche de l'Afrique, de la Côte d'Ivoire, puis allant jusqu'à les mettre dans la peinture rouge sang. La force de ce spectacle réside dans les choix faits, par Bertrand pour la mise en scène et Amandine pour la dramaturgie, des passages du livre de Wejda, ainsi que dans le choix des séquences de récit en off et ceux exprimés par Amandine, accompagnées de musiques et de sons associés ou distincts de la narration (création de Lionel Marchetti).

Au fil des récits des réfugiés(es), aux origines variées, aux diverses raisons (guerre, maltraitances des femmes, religions, etc.), ayant fui tant la Syrie que l'Irak, le Pakistan, le Soudan, le Maroc, le Koweït que la Côte d'Ivoire, la comédienne entreprend le dessin au sol d'une sorte de carte des migrations internationales. Celle-ci, entre chaque témoignage, porte avec une conviction dynamique, sans pathos exagéré, les propos de Wejdan Nassif qui, au fil de ses rencontres dans ce quartier dédié en partie à l'immigration, ressent cet effet de miroir la renvoyant à sa propre histoire, à sa fuite de la Syrie… et à ses incontournables questionnements sur l'avenir dans un pays loin de ses réalités originelles.

La mise en scène de Bertrand Sinapi nous fait voyager au sens propre comme au figuré. En effet, celui-ci dose savamment l'illustratif, via le dessin et la manipulation d'objets, le descriptif documentaire et l'appel à l'imaginaire dans les descriptions évoquées de "l'avant exil" (prison, voyage, conflits armés, etc.). Indirectement, subtilement, les options scéniques choisies par celui-ci conduisent à questionner notre propre identité, nos propres origines, nos propres mouvements géographiques et la sociologie sociétale qui en découle aussi bien en tant que Nation que "Communauté" européenne.

© Bertrand Sinapi.
© Bertrand Sinapi.
Tous les récits ne sont pas dramatiques et de belles réussites, des intégrations positives, sont mises en avant, même si beaucoup d'êtres "déplacés" continuent à faire des cauchemars liés à leur périple, à leur départ, à leur vie durant l'exil. Le format choisi, petite forme d'une heure et délimitation du plateau réduite, ouvre grand les portes de la transmission avec une parfaite adaptation à tous types de lieux, de la salle de classe au petit théâtre en passant par des extérieurs type placette.

Bertrand Sinapi et Amandine Truffy font, avec "À vau l'eau" de Wejdan Nassif, une proposition singulière de théâtre documentaire où l'adulte, tout comme l'enfant, peut se créer les images de l'ailleurs, questionner ces endroits d'accueil où les souvenirs peuvent se partager, où la tradition n'est pas taboue, mais fait partie de l'histoire des pays abandonnés. Comprendre également ce que peuvent être ces autres enfants qui ont subi la guerre, la misère… qui s'exprime alors, parfois, avec ou par la violence, la force… à l'école, entre autres. Et s'interroger sur ce qu'ils et elles penseront plus tard de tout ça, de leur capacité à bâtir ensemble, à faire société, à créer un nouveau "vivre ensemble", comme nous l'avons, nous, les soi-disant "pures souches" faits quelques décennies ou siècles auparavant.
◙ Gil Chauveau

* Wejdan Nassif commence à écrire en mars 2012, au moment où la révolution syrienne a changé de nature et a pris une tournure sanglante. Ses lettres et correspondances durant cette révolution, "Lettres de Syrie", sont publiées aux éditions Buchet Castel (sous le pseudonyme de Joumana Maarouf).

"À vau l'eau"

© Bertrand Sinapi.
© Bertrand Sinapi.
Texte : Wejdan Nassif.
Mise en scène : Bertrand Sinapi.
Dramaturgie : Amandine Truffy.
Avec : Amandine Truffy.
Voix : Ablema, Anwar, Elisabeth, Irfan, Jamal, Rafiq, Shahid, Wacila, Wejdan et les enfants de l’école des 4 bornes.
Composition musicale et sonore : Lionel Marchetti.
Lumière : Jeff Metten.
Scénographie : Goury.
Par la Cie Pardès Rimonim.
Tout public à partir de 13 ans.

Tournée
28 avril 2026 : lycée Saint-Pierre Chanel, Thionville (57).
13 mai 2026 : Espace Koltès - Scène conventionnée, Metz (57).
3 et 4 juin 2026 : Paris.

© Bertrand Sinapi.
© Bertrand Sinapi.
•Avignon Off 2026•
Du 4 au 23 juillet 2026.
Tous les jours à 15 h 45. Relâche le vendredi.
Théâtre 11• Avignon, Salle 2, 11, boulevard Raspail, Avignon.
Tél. : 04 84 51 20 10.
>> Billetterie en ligne
>> 11avignon.com

Gil Chauveau
Mercredi 22 Avril 2026

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