Quantcast
La Revue du Spectacle, le magazine des arts de la scène et du spectacle vivant. Infos théâtre, chanson, café-théâtre, cirque, arts de la rue, agenda, CD, etc.



Augmenter la taille du texte
Diminuer la taille du texte
Partager
Théâtre

N'oubliez pas… Quelle connerie la guerre !

"Trois quarts d'heure avant l'armistice", Essaïon Théâtre, Paris

Bombardements. Novembre 1942. Les filles dans le lycée des garçons. Une première ! En classe d'histoire-géo : "parler de la précédente en attendant que la présente finisse". Cours d'histoire, situation géographique, sujet du jour : bataille de la Somme. De l'influence météorologique sur la stratégie militaire et de la géopolitique de la mort guerrière.



© Laurent Schneegans.
© Laurent Schneegans.
Lui est enseignant, au classicisme professoral et à la blouse grise, verve prolixe teintée d'humour bon enfant mais bien écrite, au débit volubile mais à la diction parfaitement maîtrisée. De ces cours magistraux qui vous donnaient l'impression d'être au théâtre.

Trente ans de transmission de cette double matière - "l'histoire-géo" - qui fit croire, sans humour, aux Africains que leurs ancêtres étaient gaulois. Méthode ex cathedra de l'enseignement public mais pas dénué d'une certaine souplesse du discours. Pour lui, c'est la der des der... On aurait tant aimé qu'il en fut de même pour la guerre.

Retour au foyer. Elle, dans une élégance ménagère mais d'un chic sobre, arrive pour le repas. Manière de conversation d'un couple expérimenté en période de conflits. Tensions. Préoccupations radiophoniques, attention au voisinage et vigilance des propos tenus et aux qu'en-dira-t-on.

Tous deux semblent peu enclin à soutenir le gouvernement du maréchal. Elle craint que cela se voie trop dans ses cours. L'administration est à la recherche des Juifs même dans l'enseignement.
Elle, dans un épanouissement presque abouti, travaille dans une agence de tournées musicales, activité au goût de challenge compte tenu des difficultés (et/ou compromissions) émergentes en temps de guerre.

© Laurent Schneegans.
© Laurent Schneegans.
De ce tableau conjugal en apparente normalité surgit une fêlure, au départ non dicible mais prenant petit à petit la forme fantomatique de l'absence de l'être disparu, de l'enfant perdu, du fils tué lors de la première, celle de 14-18, un matin à 10 h 15, trois-quarts d'heure avant l'armistice !

Un deuil non consumé nourri des braises de la colère qui prend sa source dans la falsification par l’état-major français de la date de mort des derniers combattants tombés le 11 novembre 1918 quelques minutes avant l’armistice dans le secteur de la Meuse alors que l'on connaissait depuis la veille l’heure exacte de la fin des hostilités : 11 h… Mais les ordres étaient d’attaquer l’ennemi jusqu’à la dernière minute. "Quelle connerie la guerre !" (1).

De cette puissante souffrance larvée, indicible, germe une folle vengeance, discrète, non dite mais ferme et définitive. Obligée par sa profession à fréquenter les infréquentables, devient veuve noire tissant la trame ultime d'une vie ayant perdu toute saveur.

Elle, chez les Allemands, coupe de champagne et poème - "Die Lorelei" (2) - aux lèvres. Dans une manière d'infiltration, dont le spectateur peine à voir les objectifs au début mais qui seront d'une clarté funeste au final, courtisée par une soldatesque cour d'officiers, elle fait un dos rond qui retrouvera sa droiture dans l'acte purificateur accompli.

Celui-ci interviendra dans une conclusion meurtrière et naturellement vengeresse d'une mère et d'un père qui n'auront jamais réussi à faire le deuil de leur enfant.

© Laurent Schneegans.
© Laurent Schneegans.
La pièce, grâce à un judicieux élément de décor transformable - tableau en table et vive versa, la simplicité alliée à l'efficacité scénographique ! - se déroule alternativement au lycée puis dans l’appartement du couple. Naît d'un événement en quête de mémoire dans l'environnement personnel de l'auteur, celle-ci, avec intelligence et adresse, relie étroitement des faits de la Première Guerre mondiale et de la Deuxième.

Le risque d'un académisme narratif guettait au coin de la redite commémorative… Mais non ! Car subtile, sensible interprétation, jeu maîtrisé, sans excès, sur le fil fragile de la colère retenue, des émotions contenues et d'une violence volontairement intériorisée, d'Isabelle Fournier et Philippe Bertin.

En soutien "pré technologique", la TSF, véritable troisième personnage, diffuse, avec une neutralité suisse de circonstance, aussi bien des programmes radios, des voix d’officiers allemands, des bruits de bombe, des ambiances de salon que des musiques d'époque au rythme du Hot Club de France et de ses deux maîtres Django et Grappelli.

Discrète mais réelle réussite sur tous les tableaux, de la mise en scène à l'interprétation, en passant par la scénographie. Une discrétion qui pu être à l'époque une forme revendicative et résistante.

"Quelle connerie la guerre !", une interjection qui prend ici toute sa valeur tant cette dernière semble toujours avoir développé son art nocif, entretenant une permanence temporelle idiote et dévastatrice dont la récurrente actualité nous rit toujours au nez à la manière d'un diable vicieux sortant sans cesse de sa boîte !

(1) Je me suis permis cet emprunt à "Barbara" de Jacques Prévert ("Paroles", 1946).
(2) Du poète Heinrich Heine (1797-1856).

"Trois quarts d'heure avant l'armistice"

Texte : Philippe Sabres.
Metteur en scène : Philippe Sabres.
Avec : Isabelle Fournier, Philippe Bertin.
Scénographie : Olivier de Logivière.
Lumières : Laurent Schneegans.
Son : Thibaud Lalanne.
Atelier Septembre de Création Théâtrale.
Durée : 1 h 25.

Du 24 août au 18 novembre 2017.
Jeudi, vendredi, samedi à 19 h 30.
Essaïon Théâtre, Paris 4e, 01 42 78 46 42.
>> essaion-theatre.com
© Laurent Schneegans.
© Laurent Schneegans.

Gil Chauveau
Lundi 16 Octobre 2017

Nouveau commentaire :

Théâtre | Danse | Concerts & Lyrique | À l'affiche | À l'affiche bis | Cirque & Rue | Humour | Festivals | Pitchouns | Paroles & Musique | Avignon 2017 | Avignon 2018 | Avignon 2019 | CédéDévédé | Trib'Une | RV du Jour | Pièce du boucher | Coulisses & Cie | Coin de l’œil | Archives


Brèves & Com


Numéros Papier

Anciens Numéros de La Revue du Spectacle (10)

Vente des numéros "Collectors" de La Revue du Spectacle.
10 euros l'exemplaire, frais de port compris.




    Aucun événement à cette date.



À découvrir

"Ma B.O. en couleurs" Silvano Jo… J'ai la mémoire qui chante…

"Et si pour toi, là bas c'est l'paradis Dis-toi qu'dans leur p'tite tête l'paradis C'est ici hum! C'est ici" Jean-Louis Aubert.
Le paradis c'est, un dimanche, rejoindre quelques amis.

© Laurence Guenoun.
Le paradis, c'est passer quelques instants, masqués, oui ! (Monsieur le président !) À échanger des mots avec quelques invités triés sur le volet. Non pas par prétention, mais par précaution puisque le virus circule et qu'il est, paraît-il, plus virulent, en petit comité.
Le paradis c'est, un dimanche pluvieux, se retrouver pour soutenir un artiste talentueux qui, l'espace d'un instant, transforme son loft en café-théâtre pour partager un spectacle bien vivant.

L'artiste s'appelle Sylvain mais son nom de scène est "Silvano". Et il nous offre, sur une heure, un show truffé de bons mots, de chansons d'aujourd'hui et d'avant, puis de costumes délirants.

Quel plaisir d'assister, presque clandestinement, au bonheur d'un comédien désireux de jouer, de se montrer, et de partager ; le tout accompagné par un musicien charmant et classieux.

Le paradis, pour lui, pour les deux, serait de se retrouver dans un théâtre. Vous savez, le théâtre, ce lieu où des individus de tous les horizons, le soir ou la matinée venus, se rejoignent pour entendre, écouter, savourer des textes d'auteurs, morts ou vivants ? Ces lieux dont on ne sait peu de choses en ce moment, excepté les grands… et encore… on se demande parfois qui ils intéressent vraiment ?

Isabelle Lauriou
05/02/2021
Spectacle à la Une

"Hamlet", encore et toujours dans une "mise en je" de Gérard Watkins

L'ombre fantomatique du vieux Roi légendaire n'est pas prête à laisser en paix les générations qui se suivent, tant les interrogations posées par William Shakespeare sont d'une historicité atemporelle. Désirs de pouvoir et de sexe intimement reliés l'un à l'autre pour les rendre consanguins, trahison et fidélité à un moi idéal déposé en soi par les vœux des pères, guerres des sexes et guerres intestines ou intracommunautaires se recouvrant à l'envi, ce magma incandescent parle en nous comme une matière en fusion à jamais constitutive de l'humain.

© Alexandre Pupkins.
L'auteur et metteur en scène d'"Ysteria", présentée naguère sur ce même plateau du TnBA, s'attaque avec une frénésie palpable à ce monument de littérature. Après avoir minutieusement traduit le texte original pour, tout en en préservant l'authenticité, y injecter dans les plis du discours ses propres motifs, Gérard Watkins propose trois heures et plus d'effervescence permanente. Endossant lui-même le rôle du fratricide et régicide Claudius, il donne le tempo de sa scansion décalée présidant à sa manière si particulière de faire "entendre" le vers shakespearien retraduit.

Collant sinon à la lettre du moins à l'esprit de son illustre prédécesseur, il s'affranchit de la loi des genres pour proposer indistinctement à des femmes les rôles d'hommes et vice-versa. Ainsi le rôle-titre est-il confié non sans un certain bonheur à la tragédienne née qu'est Anne Alvaro, usant avec subtilité des gammes de sa sensibilité à fleur de peau, à la fois hardie et fragile, pour réifier les affres vengeresses du jeune Hamlet. À ceci près cependant que la grande différence d'âge qui la sépare de son personnage peut rendre moins crédible le statut d'Hamlet dont le jeune âge n'est pas étranger à sa problématique au lien paternel et maternel.

Yves Kafka
15/01/2021
Sortie à la Une

J'ai peur de ne pas renouveler mes droits… Eux en ont la certitude

Je suis intermittente du spectacle. Ce n'est pas mon métier, mon métier, c'est comédienne. Intermittente, c'est juste mon régime d'indemnisation du chômage. C'est aussi une pratique d'emploi : je travaille à la mission, souvent avec des contrats très courts, pour différents employeurs. D'où un régime d'indemnisation adapté.

© DR.
J'exerce bien évidemment au théâtre, parfois au cinéma, à la TV ou pour la pub, souvent dans l'événementiel. Je travaille aussi régulièrement dans un lieu culturel important qui n'est pas un lieu de spectacle. Pas mal de mes collègues artistes travaillent aussi dans les parcs d'attractions et de loisir.

Pourquoi ce constat ? Parce que quel que soit le secteur où j'exerce, je travaille régulièrement avec des collègues "extras" de la restauration et de l'événementiel, des professionnels du "catering", des agents d'accueil, de sécurité, et des salariés du tourisme, embauchés à la mission, en CDDU, exactement comme moi. Comme pour moi, leurs secteurs d'activité sont à l'arrêt total. Or, eux, n'ont pas de régime spécifique. Ou plutôt, n'en ont plus (1).

Avec la crise que nous vivons, j'ai bénéficié d'une mesure de maintien de mes droits. Elle est ce qu'elle est, elle est imparfaite, mais l'"année blanche" me garde la tête hors de l'eau jusqu'en août 2021.

Eux, comptent les jours sans travail, pas simplement pour "refaire leurs heures", mais parce que chaque jour qui passe est un capital (2) qui s'effrite - quand ils n'ont pas déjà eu la malchance de perdre leurs indemnités avant la crise, suite à la réforme monstrueuse de 2019 (3). Leur indemnité chômage s'épuise sans se recharger depuis 10 mois. Pour beaucoup d'entre eux, c'est déjà le RSA.

Rébecca Dereims, Comédienne
19/02/2021