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CédéDévédé

Lydia Jardon, infatigable défricheuse du piano

Lydia Jardon nous offre un nouvel enregistrement de rares sonates de Nikolaï Miaskovsky gravées pour son label AR RE-SE.



© Alexandra de Leal.
© Alexandra de Leal.
On connaît encore assez peu le compositeur Nicolaï Miaskovsky né en 1880 dans la Russie tsariste et mort en 1950 en URSS. Son parcours est à nul autre pareil. Destiné à une carrière d'ingénieur militaire comme son père dans l'armée du tsar - il est d'ailleurs diplômé de l'Académie militaire de Moscou -, Miaskovsky poursuit parallèlement des études en tant que musicien amateur, avec Glière entre autres. Entré au conservatoire de Saint-Pétersbourg après avoir démissionné de l'armée comme étudiant, Miaskovsky deviendra, à 40 ans, en 1921 professeur au conservatoire de Moscou. Compositeur prolifique de 27 symphonies, ami de Prokofiev et contemporain de Chostakovitch - connaissant les mêmes hauts et bas dans ses relations avec le régime -, il a aussi composé neuf sonates entre 1906 et 1949.

Si Miaskovsky n'atteint jamais au génie d'un Chostakovitch, son œuvre demeure très attachante. Emporté en 1950 par un cancer de l'estomac - celui des mélancoliques et des angoissés ? -, Miaskovsky a connu les mêmes affres que ses collègues soviétiques. Mourant trois ans avant Staline (et Prokofiev), il ne connaîtra jamais la période plus heureuse - ou à peu près - de la déstalinisation. C'est la sonate et en particulier la dernière ici gravée, la numéro neuf opus 84, qui cernera au mieux pour nous la citadelle intérieure que sut se construire Miaskovsky dans l'horreur du siècle.

Ce parcours ne pouvait que rencontrer l'artiste inclassable qu'est Lydia Jardon. On sait qu'elle a créé le label AR RE-SE consacré à des compositrices ou des compositeurs oubliés ou méconnus. Elle a donc déjà enregistré dans un précédent CD trois sonates de Miaskovsky, les numéros deux, trois et quatre. Ce cycle se poursuit aujourd'hui avec la première, la cinquième et la dernière sonate, la neuvième. Elle explore ainsi les deux extrémités de la carrière de compositeur de Miaskovsky. La sonate numéro un opus six composée entre 1907 et 1909 est celle d'un étudiant de conservatoire - un vieil étudiant pour tout dire. Un bon élève qui sait ici se souvenir de l'écriture de la fugue chez Bach mais aussi de ses devanciers russes. Lydia Jardon en restitue à merveille ce qu'elle appelle sa "densité mystique".

© Alexandra de Leal.
© Alexandra de Leal.
C'est en artisan et en femme passionnée, qui nous a habitués aux tempêtes émotionnelles dans un jeu pourtant très maîtrisé, qu'elle s'attaque ici avec amour à une œuvre méditée et travaillée selon son propre aveu depuis des années. Les phrases sinueuses et la fine architecture de l'écriture riche d'une ambiguïté tonale et parfois de dissonances sont restituées ici avec lyrisme. La sonate numéro cinq opus 64 numéro un composée pendant la même période montre un compositeur à l'identité peut-être plus affirmée. L'œuvre semble se libérer, offrant une plus large palette de couleurs et de sentiments.

Le jeu impressionniste encore, les martèlements d'accords toujours, le geste large concluant l'Allegro Energico et l'œuvre, les envolées crescendo et decrescendo du Largo Expressivo, la joie pure du Vivo, ne sont pas seulement le refuge de l'intime, n'hésitant pas à communiquer à l'auditeur les états changeants du cœur et de l'esprit. Toujours sur le fil, au cœur même de ce brasier, Lydia Jardon nous emporte dans sa quête absolue. Une quête absolue dont la sincérité nous touche comme toujours avec cette pianiste au jeu vif-argent. Une quête qui trouve dans la neuvième sonate son accomplissement.

En 1949, l'inspiration du compositeur stoïcien frappe par sa beauté et son élévation. Avec un jeu subtil, toujours aérien, d'une plasticité vraiment admirable, Lydia Jardon rend toute justice à ce testament qui fait retour au langage tonal, venant conclure un enregistrement qu'on pourrait appeler les mémoires d'une âme. Une œuvre écrite et vécue comme un lieu inexpugnable, un ordre - une construction qui protège du désordre de l'Histoire et nous pouvons être reconnaissants à la pianiste de nous la léguer.

● Lydia Jardon "Miaskovsky, Sonates pour piano n° 1, 5 et 9".
Label et distribution : AR RE-SE.
Sortie : 15 mai 2020.
>> arre-se.com
>> lydiajardon.com

Christine Ducq
Jeudi 14 Mai 2020

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•Off 2024• "Momentos" Créativité à l'honneur avec des chorégraphies où s'exprime parfois une poésie intime et universelle

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© Sandrine Cellard.
La musique et la danse flamencas sont basées sur des "palos" (formes) prescrivant pour chacune un mode et un cycle métrique avec accents ou "compas" (accents obligés) spécifiques. Une mécanique de précision qui convoque malgré tout une dimension artistique forte et étourdissante.

Sur scène, une danseuse, deux danseurs, trois musiciens et un chanteur-musicien envoûtant le public dès les premiers instants du spectacle. Que vous soyez novice ou aficionado du flamenco, vous vous laisserez embarquer dès les premiers instants du spectacle et impossible de ressortir déçu de cette éblouissante prestation flamenca de Valérie Ortiz.

Certes, le flamenco est sensiblement ancré dans la culture espagnole et d'aucuns diront que ce dernier ne les interpelle pas, qu'ils n'en perçoivent pas les codes, n'en mesurent aucunement les mouvements dansés à leur juste valeur. Ça peut être exigeant, en effet, de suivre "à la lettre" une prestation flamenca, comme le jazz aussi, par exemple, et ça demande une certaine phase d'initiation. Ceci n'est pas faux. Difficile d'entendre cette possible réticence, néanmoins… le flamenco revêt une portée universelle réunissant à lui seul un large éventail de situations allant de la tristesse à la joie, en passant par l'amour ou la souffrance. Alors, comment y rester indifférent ?

Brigitte Corrigou
27/05/2024
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•Off 2024• Lou Casa "Barbara & Brel" À nouveau un souffle singulier et virtuose passe sur l'œuvre de Barbara et de Brel

Ils sont peu nombreux ceux qui ont une réelle vision d'interprétation d'œuvres d'artistes "monuments" tels Brel, Barbara, Brassens, Piaf et bien d'autres. Lou Casa fait partie de ces rares virtuoses qui arrivent à imprimer leur signature sans effacer le filigrane du monstre sacré interprété. Après une relecture lumineuse en 2016 de quelques chansons de Barbara, voici le profond et solaire "Barbara & Brel".

© Betül Balkan.
Comme dans son précédent opus "À ce jour" (consacré à Barbara), Marc Casa est habité par ses choix, donnant un souffle original et unique à chaque titre choisi. Évitant musicalement l'écueil des orchestrations "datées" en optant systématiquement pour des sonorités contemporaines, chaque chanson est synonyme d'une grande richesse et variété instrumentales. Le timbre de la voix est prenant et fait montre à chaque fois d'une émouvante et artistique sincérité.

On retrouve dans cet album une réelle intensité pour chaque interprétation, une profondeur dans la tessiture, dans les tonalités exprimées dont on sent qu'elles puisent tant dans l'âme créatrice des illustres auteurs que dans les recoins intimes, les chemins de vie personnelle de Marc Casa, pour y mettre, dans une manière discrète et maîtrisée, emplie de sincérité, un peu de sa propre histoire.

"Nous mettons en écho des chansons de Barbara et Brel qui ont abordé les mêmes thèmes mais de manières différentes. L'idée est juste d'utiliser leur matière, leur art, tout en gardant une distance, en s'affranchissant de ce qu'ils sont, de ce qu'ils représentent aujourd'hui dans la culture populaire, dans la culture en général… qui est énorme !"

Gil Chauveau
19/06/2024
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•Off 2024• "Un Chapeau de paille d'Italie" Une version singulière et explosive interrogeant nos libertés individuelles…

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© Philippe Hanula.
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