La Revue du Spectacle, le magazine des arts de la scène et du spectacle vivant. Infos théâtre, chanson, café-théâtre, cirque, arts de la rue, agenda, CD, etc.



Augmenter la taille du texte
Diminuer la taille du texte
Partager
Théâtre

"La Tentation des pieuvres", Sonate épicurienne pour un quatuor, un cuisinier et cent gastronomes

"La Tentation des pieuvres", Le Studio - Philharmonie de Paris

En une démarche singulière et pluridisciplinaire, la musicienne, performeuse et conceptrice de dispositifs scéniques et sonores originaux Maguelone Vidal nous propose un voyage inattendu au pays des sens où l'ouïe et l'odorat sont sollicités par les notes sonores et olfactives d'une gastronomique "sonate" nous amenant à un final gustatif des plus gourmands.



© Cyrille Guir.
© Cyrille Guir.
De la cuisine naissent les mets mais aussi le bruit, les sons, le rythme. D'actes laborieux, ouvriers, s'inventent d'autres, ignorés, artistiques, sous-jacents à des gestes mécaniques, répétitifs, réalisés dans une finalité culinaire.

Des épluchages, coupes et découpes initiaux vont s'exprimer les premières rythmiques sous l'impulsion des mains professionnelles de Claudius Tortorici, authentique cuisinier de son état... Et confectionneur d'un plat à la réalité gourmande, une succulente bourride de petites seiches*.

D'une précision métronomique, les gestes du spécialiste donnent la cadence. Celle-ci petit à petit incite les musiciens à entrer dans la danse l'un après l'autre. Violoncelle, saxophones, effets électroniques, batterie. Les sons s'associent, se confrontent, s'unissent. La partition est résolument contemporaine mais fait naître des lignes mélodiques surprenantes, harmonieuses, interpellant nos organes auditifs d'un plaisir inédit, inconnu, où se mêlent la vision organique de nos fondements et pratiques alimentaires, une musique aux énergiques fulgurances improvisées et des vocalises aériennes, voire cathartiques.

© Romuald Ducros.
© Romuald Ducros.
Au fil de l'élaboration de la recette aux accents méditerranéens s'assemblent et se désassemblent le "tac tac tac" du couteau éminçant les oignons, le souffle et les bulles aquatiques du sax soprano à demi immergé dans l'eau de la plonge, le "frappé glissé" de la découpe des poireaux sur la planche en bois, l'effervescence sonore de ceux-ci plongés dans le bouillon chaud, son amplifié par les parois métalliques de la casserole, les battements du fouet à l'intérieur d'un bol en inox…

Et étape par étape, suit la réalisation de l'aïoli au répertoire musical insoupçonné où le batteur électrique, donnant sa propre mesure, tout en croches et rythmes syncopés, vient s'ajouter à l'ensemble comme autant d'improvisations maîtrisées, dans une forme de transe festive et gourmande. Jusqu'au final composé en prélude d'une montée en puissance des percussions suivie d'une petite "cantate" pour clochettes, puis le chant des pommes de terre, des seiches et aïoli intiment mariés, validé par le "pop" d'ouverture des bouteilles de blanc bio... Ce soir-là, un "Miss Terre" Domaine La Sénéchalière (Marc Pesnot) 2017.

La proposition de Maguelone Vidal met en résonance, de manière poétique, décalée, différentes perceptions sensorielles, tout en faisant appel à une pratique primitive... la table ou plus exactement le rituel du repas. Ici, dans une disposition scénique - artistique et sociale - en forme d'étoiles à huit branches (huit tentacules ?), chacun voit ou est vu. Tous, musiciens, cuisinier et public sont dans une relation intime d'émetteurs à récepteurs sensibles.

© Romuald Ducros.
© Romuald Ducros.
Le spectateur est immergé, grâce aux odeurs, au système de diffusion octophonique des bruits et de la musique, à la proximité visuelle, "géographique, des actes commis, dans la création en temps réel ; baignant dans une grande intimité commune, non prévue - car beaucoup ne connaissant pas son voisin attablé et vice-versa -, mais dont la cérémonie est profondément inscrite dans notre ADN.

Le très méditerranéen cuisinier Claudius Tortorici ainsi que les quatre musiciens sont étonnants d'ouverture, de disponibilité et d'enthousiasme dans cette mise en correspondance pluridisciplinaire lumineuse et résolument singulière. Dans la deuxième partie dédiée à la dégustation, les artistes se mettant alors au service entament des conversations avec les convives avec, en fond sonore, une œuvre électroacoustique composée de paroles : celles du cuisinier, celle d’un vigneron, d’un sociologue, etc.

Créant une communion entre les arts premiers (musique, nourriture, oralité) et les individus, "La Tentation des pieuvres" renoue avec nos pratiques anciennes, archaïques, sans hiérarchie, où les échanges entre humains avaient une réelle naturalité. Dans cette production s'ajoute en complément une forme d'hospitalité (et de bienveillance) des autres… et du spectacle vivant, dans ce que nous souhaiterions qu'il ait d'universel… une capacité à nous faire évoluer.

Vu fin septembre au Théâtre d'Orléans - Scène nationale.

"La Tentation des pieuvres"

© Cyrille Guir.
© Cyrille Guir.
Conception, composition, saxophones, voix : Maguelone Vidal.
Regard extérieur : Émilie Rousset.
Cuisinier : Claudius Tortorici.
Machines et instruments électroniques : Christian Zanési.
Violoncelle, voix : Didier Petit.
Batterie, percussions, voix : Philippe Foch.
Ingénieur du son : Emmanuel Duchemin.
Scénographie : Emmanuelle Debeusscher.
Création lumiere : Laïs Foulc.
Régie générale et lumière : Maurice Fouilhé.
Régie plateau : Jean-Marie Deboffe.
Régie tournée : Margaux Decaudin.
Durée : 2 h, dégustation du plat comprise.
Jauge : cent personnes par représentation.
Production Intensités.

30 novembre & 1er décembre 2018 à 18 h 30.
Dans le cadre des Rencontres Internationales de Théâtre Musical
et du Festival Mesure pour Mesure.
Nouveau Théâtre de Montreuil - Centre Dramatique National, Salle Maria Casarès, Montreuil (93), 01 48 70 48 90 .
>> nouveau-theatre-montreuil.com

16 décembre 2018, 16 h et 21 h.
Le Studio, Philharmonie de Paris, Cité de la Musique, Paris 19e, 01 44 84 44 84.
>> philharmoniedeparis.fr

Tournée 2019.
18 janvier 2019 : Le Théâtre - Scène nationale, Mâcon (71).
À suivre…

Gil Chauveau
Vendredi 30 Novembre 2018

Nouveau commentaire :

Théâtre | Danse | Concerts & Lyrique | À l'affiche | À l'affiche bis | Cirque & Rue | Humour | Festivals | Pitchouns | Paroles & Musique | Avignon 2017 | Avignon 2018 | Avignon 2019 | CédéDévédé | Trib'Une | RV du Jour | Pièce du boucher | Coulisses & Cie | Coin de l’œil | Archives | Avignon 2021







Partenariat



À découvrir

"Gloucester Time, Matériau Shakespeare, Richard III" Crimes et machinations, une histoire de rois… interprétée "royalement"

D'abord le souffle puissant d'un dramaturge d'exception, William Shakespeare, pour s'emparer au XVIe siècle des combats fratricides opposant trente ans durant la famille des York à celle des Lancaster, avant que l'un d'eux, Richard duc de Gloucester, ne les surpasse en perfidie machiavélique… Puis un metteur en scène, Matthias Langhoff, pour, à la fin du XXe siècle, monter ce drame atemporel… Enfin, deux acteurs embarqués dans la première aventure, Frédérique Loliée et Marcial Di Fonzo Bo, pour remonter sur les planches en reprenant vingt-cinq années plus tard la mise en scène de leur mentor… Voilà de quoi est fait ce bouillonnant "Matériau Shakespeare".

© Christophe Raynaud de Lage.
D'emblée, on est immergé dans un décor fabuleux devenu, en 2022, une curiosité à lui seul. En effet, l'époque privilégiant les plateaux quasi-nus pour des raisons autant esthétiques que financières, on n'est pas peu surpris de découvrir une gigantesque machinerie de treuils et autres parquets inclinés commandés à vue par des techniciens faisant dérober sous les pieds des protagonistes le sol qui, au propre comme au figuré, à chaque instant risque de les engloutir. Jusqu'à la Tour de Londres que l'on devine en haut du monumental escalier, au-dessus du pont-levis. Une machinerie exceptionnelle propre à rendre compte des machinations qui vont déferler trois heures durant devant nos yeux fascinés…

Comme à l'époque du théâtre élisabéthain où celui-ci était lieu de rencontres festives, tout commence par un défilé d'invités qui, verre à la main, portable vissé à l'oreille, cameramen filmant la scène, rejoignent sourires de circonstance accrochés aux lèvres "le décor"… À l'exception cependant de la veuve d'Henri VI, bannie du royaume, qui sera, elle, évacuée manu militari par les agents de sécurité du théâtre, elle et son cabas plastique griffé "Bordeaux" où elle a entassé vaille que vaille quelques objets personnels… Ainsi est créé un continuum temporel, dévoilant au-delà des cinq siècles qui les séparent les coulisses des jeux de massacre pour la conquête du pouvoir… À quelques nuances près certes, quoique, en 2022…

Yves Kafka
14/02/2022
Spectacle à la Une

"Black Mountain" Polar psychologique théâtral tout terrain !

Polar tendu sur la trahison et le pardon, entre thriller d'horreur et dissection psychologique d'un rapport humain… Entre Rebecca et Paul… Lui a trahi, ils veulent faire le point, mais la tension monte… "Je pense que je veux que tu aies mal. Je suis désolé mais c'est ce que je veux. Je veux que tu aies réellement mal."

© Caroline Ablain.
Rebecca et Paul se sont isolés dans une cabane à la montagne… pour tenter de sauver leur couple, pour faire le point après une trahison encore ardente. À moins que l’un des deux ait d’autres projets en tête. Ils ont décidé de se retrouver seuls, à l’écart du monde, de s’offrir du temps et de l’espace pour être honnêtes et s’écouter. À moins qu’ils ne soient pas seuls.

Après "Nature morte dans un fossé", précédent succès du groupe Vertigo, "Black Mountain" de Brad Birch est dans la même lignée, un spectacle noir mais non dénué d'humour, avec suspense et ambiances légèrement horrifiques… dans une forme légère pour s'adapter à toutes types de lieux.

Ici, Guillaume Doucet, Bérangère Notta et Alice Vannier du groupe Vertigo ont respecté les volontés (didascalies) de l'auteur en matière de scénographie. Ainsi on découvre un décor minimaliste avec pour seule structure délimitant l'espace un cube composé de ses seules arêtes (sans parois), mais matérialisé en fond par un mur de planches de bois simplement percé d'une fenêtre rectangulaire avec un rideau noir, seul élément composé, concret, suggérant la cuisine.

Dominique Debeauvais
08/04/2022
Spectacle à la Une

"Vies de papier" Road-movie immobile entre enquête et conférence passionnées

Leur nouvelle tournée passe peut-être pas loin de chez vous. Il faut aller voir Benoît Faivre et Tommy Laszlo et leur manière de rendre palpitant l'examen d'un album-photos anonyme et intrigant trouvé dans une brocante belge…

© Thomas Faverjon.
Dans "Vies de papier", ces documentaristes, ces nouveaux Dupond et Dupont mènent une enquête qui, par étapes, avec ses impasses, ses indices, ses objets déconcertants, toutes ces miettes d'un passé inconnu voit s'ajuster des miettes de mémoire et se constituer en une histoire allemande, une destinée. Celle d'une femme allemande pendant la guerre.

Le scénario développé est improbable et véridique, le récit est haletant. Il a la dimension d'un témoignage de chasseurs de trésors qui tatônnent et se trouvent transformés eux- même par la chasse. Par la résolution de l'énigme, les ressorts secrets de la quête.

Scéniquement, tous les codes convergent vers la réalité avec, en prime dans la présence des comédiens, cette dimension de passion délivrée par des enquêteurs devenus de magnifiques conférenciers. Qui, dans leur manière de faire la liaison entre les images et les objets, cèdent à une touchante tendance à l'auto-célébration. Comme une joie, une satisfaction, une fierté à faire partager.

"Vies de papier" est un road-movie immobile, une épopée avec ce sens de l'autodérision qui fait douter jusqu'au bout et tiens les rennes du rire. Alors cet album-photos ? Cette femme, on y croit ou on n'y croit pas ? C'est la question d'un spectateur comblé.

Jean Grapin
24/03/2022