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Jonas Kaufmann, The Puccini Album

Après Wagner et Verdi, le ténor allemand dédie un album entier à Giacomo Puccini, le plus grand compositeur italien de la deuxième partie du XIXe siècle. Avec seize extraits enregistrés à Rome, choisis parmi onze opéras du Maître né à Lucques, l'un des meilleurs chanteurs de son époque ouvre, à quarante-six ans, un nouveau chapitre passionnant de sa carrière.



En Juin 2015 à La Scala de Milan © DR.
En Juin 2015 à La Scala de Milan © DR.
Jonas Kaufmann l'a dit et répété (1), il ne veut pas être catalogué dans un univers musical et le succès ne doit pas être une prison. Il ne sera pas Werther ou Don José de toute éternité et c'est une nouvelle facette de son talent (qu'il a immense) qu'il veut présenter à son public.

C'est dans cet esprit que sort l‘album Puccini, compositeur qu'il admire pour la richesse de son écriture vocale et orchestrale, sa modernité. Ainsi, loin de l'album des débuts de la gloire présentant un programme composite d'airs et de compositeurs (2) - dont il ne veut plus -, il s'agit comme pour les deux précédents CD (consacrés à Wagner et Verdi) de souligner continuité et évolution d'inspiration et de création dans l'œuvre d'une vie.

Comment se répondent et se développent idées et métier dans des opéras tous excellents, des débuts en 1884 avec "Le Villi" au dernier inachevé à la mort du compositeur en 1924 "Turandot" -, ce dernier au carrefour ambigu d'un art déjà ancien (celui du grand opéra) et d'une écriture harmonique parfois d'avant-garde, témoignant de sa connaissance de Wagner et de Schoenberg. Puccini était allé écouter le "Pierrot lunaire" de ce dernier pendant sa composition.

© DR.
© DR.
Le choix de présenter d'abord quatre airs de "Manon Lescaut" (1893) - qui se taille donc la part du lion dans le CD -, puis de chanter de un à deux extraits d'opéras chronologiquement présentés répond bien-sûr à ce vœu de révéler un cheminement. Les deux airs d'un opéra de 1910, qui connut longtemps un relatif purgatoire, "La Fanciulla del West", se retrouvent ainsi quasiment au milieu de l'album aux pistes dix et onze afin d'en mieux récapituler les richesses. Tel cet incroyable air d'adieu de l'acte III au moment où Dick Johnson va être pendu.

Le ténor, fameux pour sa voix au grain de ténèbres et son timbre incisif comme pour sa capacité formidable d'engagement dramatique, s'est donc tout naturellement coulé dans l'univers de Puccini, ce grand maître de l'expression lyrique. Il chante Mario Cavaradossi et Des Grieux sur scène depuis un moment. Mais des engagements futurs se dessinent ici : il sera le Calaf de "Turandot" dans quelques années (1). Ses qualités de phrasé, d'articulation et les prestiges de sa ligne de chant sont proverbiaux.

Mais la voix a naturellement évolué dans le bronze d'une bravoure à toute épreuve, d'une carnation plus héroïque, capable encore des ténuités magiques qu'on lui connaît déjà pour exprimer les abîmes de l'amour avec une parfaite intelligence du texte ("Ah ! Manon mi tradisce"), ses tourments (avec cette fort belle page de "Le Villi" et son douloureux "Torna ai felici di"), ses aveux (à Minnie dans "La Fanciulla") ; mais aussi la folie, la détermination casse-gueule dans l'Everest que constituent les deux grands airs de Calaf aux actes I et III - dont ce "Nessun dorma" (sous-titre du CD) -, magistraux tant techniquement qu'émotionnellement.

Le disque recèle d'autres trésors comme la superbe lamentation révoltée du déchargeur de "Il Tabarro" (1918 - un des opéras en un acte choisis ici, extraits du "Triptyque" avec "Gianni Schicchi") et ce "Recondita armonia" de l'acte I de "Tosca" (1900), véritable hommage autotélique aux "contrastes magnifiques" de la voix du ténor. Seule interrogation : pourquoi Jonas Kaufmann n'a-t-il pas gravé le sublime "E lucevan le stelle" de l'acte III de "Tosca" ?

Enregistré avec l'orchestre et le chœur de l'Accademia nazionale di Santa Cecilia sous la direction du complice de toujours (et chef principal de l'orchestre) Antonio Pappano - impeccable -, cet opus fiévreux et capiteux séduit, enchante, bouleverse. Du grand art.

Notes :
(1) Conférence de presse du 9/08/2015 aux Chorégies d'Orange.
(2) CD "Mozart, Schubert, Beethoven, Wagner" chez Decca.

● Jonas Kaufmann "Nessun dorma - The Puccini Album".
Jonas Kaufmann, ténor.
Antonio Pappano, direction.
Orchestre et Chœur de l'Accademia nazionale di Santa Cecilia.
Sortie : 11 septembre 2015.
Label et distribution : Sony Classical.

Récital Puccini le 29 octobre 2015.
Théâtre des Champs-Elysées, 01 49 52 50 50.
15, avenue Montaigne, Paris 8e.
>> theatrechampselysees.fr

Tournée, concerts, opéras :
>> jonaskaufmann.com

Christine Ducq
Mardi 15 Septembre 2015

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Fondé en mars 2004 sur les projets de Danielle Le Pierrès (Archaos, Turbulence, Cie Goudard, Rmi-Rayazone, Cirque Plume, etc.) et de Christophe Lelarge (Cirque du Soleil, Turbulence, Cie Goudard, Rmi-Rayazone, etc.)*, le P'tit Cirk est basé dès sa création à Lannion en Bretagne. Cette implantation correspond à une démarche artistique volontaire de long terme afin d'être acteur de la vie culturelle du Trégor, de partager et de transmettre leur passion, et d'aller à la rencontre d'un public qui n'a pas forcément l'occasion ou la demande de découvrir cette forme d'approche de travail envers le cirque. Le spectacle "Les Dodos" est la sixième proposition de la compagnie.

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