La Revue du Spectacle, le magazine des arts de la scène et du spectacle vivant. Infos théâtre, chanson, café-théâtre, cirque, arts de la rue, agenda, CD, etc.



Augmenter la taille du texte
Diminuer la taille du texte
Partager
Théâtre

"Dom Juan" Déconstruction d'une figure légendaire : sous le masque orgueilleux du séducteur, un petit macho dévoilé

Dom Juan, la figure du superbe libertaire nihiliste parvenant irrésistiblement à ses fins grâce à un caractère des plus trempés, doublée de celle du séducteur impénitent doté d'un appétit dionysiaque le conduisant à enchaîner les conquêtes, vit là ses dernières heures… Le noble Dom Juan devient, sous l'effet de la mise en jeu de David Bobée, un pitoyable macho prédateur en proie à ses propres démons destructeurs. S'emparant de cette figure marquante du siècle classique, le créateur de "Lucrèce Borgia" et de "Peer Gynt" (vus sur ce même plateau du Carré) nous rend captifs près de trois heures durant, tant l'interprétation contemporaine du texte de Molière - respecté à la lettre - est d'une fulgurance saisissante.



© Arnaud Bertereau.
© Arnaud Bertereau.
D'emblée, la scénographie esthétiquement envoûtante propulse au milieu de monumentales statues évoquant la Grèce antique. Impressionnantes, elles apparaissent comme les témoins pétrifiés d'un passé glorieux en cours de délitement. D'une placidité inquiétante, leur masse imposante surplombe les acteurs. Elles deviendront le terrain de jeu de Dom Juan qu'elles domineront de leur gigantisme sans qu'il n'ait l'air d'y porter cas, aveuglé qu'il est par l'enflure d'un égo démesuré. Les ondes mouvantes des jeux de lumières et celles de la musique amplifiée, ajoutées aux fumerolles envahissant le plateau, complètent le dispositif scénique, lieu d'une tragi-comédie éclairée sous l'angle de préoccupations contemporaines se lovant au creux des mots de Molière.

Interprété par le très remarquable acteur congolais Shade Hardy Garvey Moungondo, à la voix chantée sublime et jouant de tous les registres, Sganarelle endosse avec bonheur le costume du valet de Dom Juan. Tour à tour persifleur, indigné ou faussement servile, de sa seule présence rayonnante, lui le valet soumis au maître despotique, il renverse le rapport d'adhésion aux personnages en devenant héros de cette pièce mythique. Quant à Dom Juan - interprété par le très convaincant Radouan Leflahison - pérorant à tort et à travers, fort lui de son seul titre le plaçant, croit-il, au-dessus des lois humaines et divines, il ne se départira jamais de sa morgue, quand bien même aurait-il à en mourir.

© Arnaud Bertereau.
© Arnaud Bertereau.
Ainsi, dès son apparition, Dom Juan montre un homme dans toute la vérité de sa nature, un homme dénué de tout scrupule, sorte d'adulescent attardé brandissant son désir inextinguible de conquêtes féminines comme étendard d'une liberté masculine impétueuse. Son outrecuidance décomplexée a de quoi profondément choquer au temps du #metoo féministe, lui qui, avec une assurance défiant toutes mesures, additionne les dames et demoiselles de toutes classes, pourvu qu'elles soient jolies, avant de les soustraire de son existence qui n'a que faire de ses engagements d'incroyant.

Sublime menteur et bel acteur devant l'Éternel qu'il provoque, il tente - et y parvient souvent - d'embobiner ses victimes prêtes à croire ses logorrhées brodées de mensonges effrontés pour éviter de se sentir totalement flouées. Ainsi de la scène initiale avec Elvire où, avec un aplomb déconcertant, il tentera - certes en vain cette fois-là - de justifier son éloignement par des raisons de piété chrétienne aux antipodes de son athéisme forcené. Ainsi de la scène avec Charlotte et Pierrot (couple de paysans joués par deux acteurs d'origine chinoise) où il passera de l'un à l'autre en assurant chacun de son amour sincère

© Arnaud Bertereau.
© Arnaud Bertereau.
À ce sujet, on ne peut que pointer - non sans délice - comment le metteur en scène a déjoué l'archaïsme du texte original en mettant dans la bouche d'un acteur homme, parlant de plus le mandarin, le texte dédié à l'origine à Mathurine, paysanne dont Molière au XVIIe siècle se moquait du jargon. Là non seulement la langue mandarine (surtitrée en français) ne prête à aucune moquerie patoisante, mais c'est sur les lèvres d'un homme que Dom Juan déposera son baiser de traître…

Ne respectant ni dieu ni personne, Dom Juan avant de défier magistralement la statue du Commandeur qu'il a envoyé naguère à trépas, se moquera magistralement de sa mère (chez Molière, il s'agissait du père, la mère n'ayant pas droit de cité pour des affaires aussi graves) - venue condamner sa conduite impie, en lui servant à genoux un numéro de repenti digne de la Comédie Française. De même en fera-t-il avec Monsieur Dimanche venu lui réclamer son dû en bourrant sa bouche de victuailles dès qu'il tente d'articuler sa requête. Plus cruelle encore est la perversité avec laquelle il soumet à la tentation un pieux miséreux.

© Arnaud Bertereau.
© Arnaud Bertereau.
Quant à Sganarelle, sincèrement choqué par ces agissements, il n'a d'autre recours que dire sans dire tout en disant "J'ai à dire que… je n'ai que dire" et, en aparté, "Mon maître est le plus grand scélérat que la terre ait porté !". Ses nombreuses réflexions "à distance" ont pour effet d'égayer une atmosphère polluée de bout en bout par les exactions d'un maître cynique qui, loin d'entraîner l'adhésion, suscite le rejet absolu. Seul un moment sauverait Dom Juan, celui où dans une adresse directe au public (à résonance très contemporaine), il disserte sur les avantages de la profession d'hypocrite amplement exercée par les représentants de l'église et des corps constitués…

L'apothéose de sa chute annoncée le montrera en cape rouge, le teint aussi livide que la pierre des statues gisant au sol. L'air ahuri, il défiera alors, au travers de la statue du Commandeur mise à bas, les forces de l'au-delà. Mais ce qui répondra à son défi de mortel, c'est une voix humaine, comme si le châtiment ne pouvait - pour David Bobée - être annoncé que par les humains ayant eu à souffrir, dans leur chair et leur âme, des œuvres de ce scélérat patenté. Quant au châtiment en lui-même, son exécution réservera une surprise à taille humaine…

© Arnaud Bertereau.
© Arnaud Bertereau.
Une lecture flamboyante alliant, à la restitution d'un texte fabuleux, une mise en jeu et une interprétation contemporaine le donnant à entendre et à voir à l'aune des débats traversant notre actualité… Ainsi s'écroule - en écho au champ de ruines offert par les statues monumentales déboulonnées - le visage du séducteur et libre penseur "ancré" dans la tradition. Apparaissent, sous la lumière des projecteurs du théâtre, ses lézardes dévoilant les traits d'un être pitoyable, drapé dans sa superbe de noble arrogant ne respectant rien et tentant en vain de subvertir le sentiment de sa propre médiocrité. Macho méprisable, son entreprise auto destructrice "réussit" faute de n'avoir pu trouver ses limites.

L'autre réussite, elle, indéniable et ô combien réjouissante, appartient à David Bobée et à ses interprètes. Offrant un très grand moment de théâtre "classique-contemporain", ils réenchantent la pièce de Molière… pour notre plus grand plaisir.

Vu le jeudi 16 mars 2023 à la Scène Nationale Carré-Colonnes de Saint-Médard-en-Jalles (33).

"Dom Juan"

© Arnaud Bertereau.
© Arnaud Bertereau.
23 - 24 mars 2023 > L'Avant-Seine, Colombes (92)
30 mars - 2 avril 2023 > La Villette, Paris (75)
6 - 7 avril 2023 > Le Phénix, Scène Nationale de Valenciennes (59)
14 - 15 avril 2023 > Le Carré, Sainte-Maxime (83)
19 - 21 avril 2023 > Maison des arts de Créteil (94)
25 - 28 avril 2023 > La Comédie de Clermont-Ferrand, Scène Nationale (63)
4 - 5 mai 2023 > La Filature, Scène Nationale, Mulhouse (68)
7 - 8 juin 2023 > La Coursive, Scène Nationale de la Rochelle (17).

A été représenté les 16 et 17 mars 2023 à la Scène Nationale Carré-Colonnes de Saint-Médard-en-Jalles (33).

Tournée
23 et 24 mars 2023 : L'Avant-Seine, Colombes (92).
Du 30 mars au 2 avril 2023 : La Villette, Paris (75).
6 et 7 avril 2023 : Le Phénix - Scène nationale, Valenciennes (59).
14 et 15 avril 2023 : Le Carré, Sainte-Maxime (83).
Du 19 au 21 avril 2023 : Maison des arts, Créteil (94).
Du 25 au 28 avril 2023 : La Comédie - Scène nationale, Clermont-Ferrand (63).
4 et 5 mai 2023 : La Filature - Scène nationale, Mulhouse (68).
7 et 8 juin 2023 : La Coursive - Scène nationale, La Rochelle (17).

Yves Kafka
Vendredi 24 Mars 2023

Nouveau commentaire :

Théâtre | Danse | Concerts & Lyrique | À l'affiche | À l'affiche bis | Cirque & Rue | Humour | Festivals | Pitchouns | Paroles & Musique | Avignon 2017 | Avignon 2018 | Avignon 2019 | CédéDévédé | Trib'Une | RV du Jour | Pièce du boucher | Coulisses & Cie | Coin de l’œil | Archives | Avignon 2021 | Avignon 2022 | Avignon 2023 | À l'affiche ter







À découvrir

"Notre vie dans l'art", 1923-2023, "le siècle, il a passé"… et rien de nouveau à l'est… Un flamboyant Tchekhov contemporain

"La vie, elle a passé, on a comme pas vécu…", ainsi parlait Firs, le vieux valet de chambre de "La Cerisaie" d'Anton Tchekhov, pièce écrite dans le domaine de son ami comédien et metteur en scène Constantin Stanislavski… C'est ce même Constantin Stanislavski, auteur en son temps d'une "Notre vie dans l'art", qui se retrouve au cœur de la pièce éponyme écrite et mise en scène par Richard Nelson, auteur, metteur en scène américain et tchékhovien dans l'âme. Et si l'argument – "Conversations entre acteurs du Théâtre d'Art de Moscou pendant leur tournée à Chicago, 1923" – n'a pas changé d'un iota, ses échos contemporains sont eux particulièrement troublants.

© Vahid Amampour.
Quand, dans le cadre du Festival d'Automne, le Théâtre du Soleil ouvre grand ses portes monumentales de la Cartoucherie à cette nouvelle version de "Notre vie dans l'art", on se dit que ce choix ne peut rien devoir à un quelconque hasard… Et quand on découvre que c'est à Ariane Mnouchkine que l'on doit la traduction de la pièce, et que ce sont ses propres comédiens formés selon les canons artistiques animant son travail que dirige ici Richard Nelson, on n'est nullement surpris de reconnaître là le mantra commun à leurs deux univers : faire du théâtre une caisse de résonances de l'histoire en cours.

Dominant le plateau, comme dans un amphithéâtre antique, des rangées de gradins se font face. Entre une troupe de comédiens en costume de ville. Ils s'affairent à remettre en place les chaises renversées sur la longue table rectangulaire occupant l'espace central, ainsi qu'on peut le faire lorsque l'on revient dans une maison après absence. Il y a là Kostia (Constantin Stanislavski, directeur et acteur du Théâtre de Moscou), Vania, Richard (ancien acteur du même théâtre, exilé lui aux États-Unis), Olga (veuve d'Anton Tchekhov), Vassia et Nina (couple en proie aux tourments de la jalousie amoureuse), Lev et Varia, Masha et Lida, et Petia (jeune acteur soupçonné d'accointances avec les dirigeants de l'Union Soviétique).

Yves Kafka
29/12/2023
Spectacle à la Une

"L'Effet Papillon" Se laisser emporter au fil d'un simple vol de papillon pour une fascinante expérience

Vous pensez que vos choix sont libres ? Que vos pensées sont bien gardées dans votre esprit ? Que vous êtes éventuellement imprévisibles ? Et si ce n'était pas le cas ? Et si tout partait de vous… Ouvrez bien grands les yeux et vivez pleinement l'expérience de l'Effet Papillon !

© Pics.
Vous avez certainement entendu parler de "l'effet papillon", expression inventée par le mathématicien-météorologue Edward Lorenz, inventeur de la théorie du chaos, à partir d'un phénomène découvert en 1961. Ce phénomène insinue qu'il suffit de modifier de façon infime un paramètre dans un modèle météo pour que celui-ci s'amplifie progressivement et provoque, à long terme, des changements colossaux.

Par extension, l'expression sous-entend que les moindres petits événements peuvent déterminer des phénomènes qui paraissent imprévisibles et incontrôlables ou qu'une infime modification des conditions initiales peut engendrer rapidement des effets importants. Ainsi, les battements d'ailes d'un papillon au Brésil peuvent engendrer une tornade au Mexique ou au Texas !

C'est à partir de cette théorie que le mentaliste Taha Mansour nous invite à nouveau, en cette rentrée, à effectuer un voyage hors du commun. Son spectacle a reçu un succès notoire au Sham's Théâtre lors du Festival d'Avignon cet été dernier.

Impossible que quiconque sorte "indemne" de cette phénoménale prestation, ni que nos certitudes sur "le monde comme il va", et surtout sur nous-mêmes, ne soient bousculées, chamboulées, contrariées.

"Le mystérieux est le plus beau sentiment que l'on peut ressentir", Albert Einstein. Et si le plus beau spectacle de mentalisme du moment, en cette rentrée parisienne, c'était celui-là ? Car Tahar Mansour y est fascinant à plusieurs niveaux, lui qui voulait devenir ingénieur, pour qui "Centrale" n'a aucun secret, mais qui, pourtant, a toujours eu une âme d'artiste bien ancrée au fond de lui. Le secret de ce spectacle exceptionnel et époustouflant serait-il là, niché au cœur du rationnel et de la poésie ?

Brigitte Corrigou
08/09/2023
Spectacle à la Une

"Deux mains, la liberté" Un huis clos intense qui nous plonge aux sources du mal

Le mal s'appelle Heinrich Himmler, chef des SS et de la Gestapo, organisateur des camps de concentration du Troisième Reich, très proche d'Hitler depuis le tout début de l'ascension de ce dernier, près de vingt ans avant la Deuxième Guerre mondiale. Himmler ressemble par son physique et sa pensée à un petit, banal, médiocre fonctionnaire.

© Christel Billault.
Ordonné, pratique, méthodique, il organise l'extermination des marginaux et des Juifs comme un gestionnaire. Point. Il aurait été, comme son sous-fifre Adolf Eichmann, le type même décrit par Hannah Arendt comme étant la "banalité du mal". Mais Himmler échappa à son procès en se donnant la mort. Parfois, rien n'est plus monstrueux que la banalité, l'ordre, la médiocrité.

Malgré la pâleur de leur personnalité, les noms de ces âmes de fonctionnaires sont gravés dans notre mémoire collective comme l'incarnation du Mal et de l'inimaginable, quand d'autres noms - dont les actes furent éblouissants d'humanité - restent dans l'ombre. Parmi eux, Oskar Schindler et sa liste ont été sauvés de l'oubli grâce au film de Steven Spielberg, mais également par la distinction qui lui a été faite d'être reconnu "Juste parmi les nations". D'autres n'ont eu aucune de ces deux chances. Ainsi, le héros de cette pièce, Félix Kersten, oublié.

Joseph Kessel lui consacra pourtant un livre, "Les Mains du miracle", et, aujourd'hui, Antoine Nouel, l'auteur de la pièce, l'incarne dans la pièce qu'il a également mise en scène. C'est un investissement total que ce comédien a mis dans ce projet pour sortir des nimbes le visage étonnant de ce personnage de l'Histoire qui, par son action, a fait libérer près de 100 000 victimes du régime nazi. Des chiffres qui font tourner la tête, mais il est le résultat d'une volonté patiente qui, durant des années, négocia la vie contre le don.

Bruno Fougniès
15/10/2023