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Théâtre

"Déjeuner chez Wittgenstein" Un repas déjanté au goût prodigieusement amer et à la portée profondément jubilatoire

Thomas Bernhard, d'origine autrichienne, occupe une place à part dans le paysage littéraire. Constatant que son pays composait sans scrupule aucun avec un passé nazi, il a interdit par voie(x) testamentaire que ses œuvres soient publiées en Autriche. Dans son texte éponyme - "Déjeuner chez Wittgenstein" -, deux sœurs "artistes" accueillent dans la maison familiale leur frère philosophe (double tout craché de Wittgenstein), extrait par leurs soins de l'hôpital psychiatrique… La stupéfiante mise en scène de Séverine Chavrier fait de cette situation à haut coefficient tragique une fête des sens dont on ressort positivement éberlués.



© Samuel Rubio.
© Samuel Rubio.
Un univers de folie débridée, habité par une fratrie en état de re(dé)composition... Sous l'œil de parents haïs copieusement - tant, au-delà de leur disparition, leur omnipotence étouffante perdure dans les attitudes et gestes hérités -, le temps d'un déjeuner pour le moins animé, le frère et les deux sœurs vont remâcher à satiété ce qui les ancre à leur passé sans avenir, l'existence faisant figure d'un long processus de dépérissement.

Lui, le frère, qui "a pris le chemin philosophique suicidaire", obnubilé comme pouvait l'être le philosophe servant de matrice à son personnage par la Logique toute puissante et les détails obsessionnels de la place immuable des objets fixant dans le marbre les rites familiaux qu'il vomit par ailleurs allègrement.

Elles, les deux sœurs, "assurées à vie dans l'art dramatique" par les cinquante et un pour cent de part pris dans un théâtre par un père au génie commercial, jouant deux minutes de scène tous les quatre ans. Elle, la sœur aînée, "dont la queue du frère la rend pratiquement folle". Tous, lucides jusqu'à l'os du "processus de mort" à l'œuvre en eux (répliques du vieux monde dont ils sont la métaphore), sous le regard implacable de la parentèle : "C'est de cela que nous avons toujours souffert, de ces horribles tableaux".

Comment faire de cette situation dramatiquement tragique, un théâtre éclatant de vie (décadente) ? Séverine Chavrier, aussi inventive que l'auteur autrichien qui l'inspire, en adéquation avec les intentions à l'acide du dramaturge, se saisit à bras le corps de ce maelström hurlant pour en proposer une version truculente, ébouriffante.

© Samuel Rubio.
© Samuel Rubio.
Tout dans la scénographie (ce parquet crissant de vaisselle de Bohême en morceaux, cette bibliothèque monumentale vidée de ses livres, cette table massive, lieu des repas familiaux mortifères surplombés par les visages projetés des acteurs venant soudain "animer" - dans une confusion hallucinatoire superposant présent et passé - les portraits des défunts maudits…), tout dans les interprétations virtuoses (Marie Bos, Laurent Papot incarnant leurs personnages en les "possédant" littéralement, tout comme Séverine Chavrier son piano) fait montre d'une inventivité délirante créant un univers tragique explosant de couleurs visuelles et sonores.

Car ce n'est pas seulement le langage qui fuse, empruntant toutes les nuances et tessitures de la gamme, mais les accents envoûtants du Quatuor à cordes de Beethoven, de sa Symphonie Héroïque, ou encore ceux de la musique de Schubert qui trouent la nappe sonore pour élever vers un idéal… aussitôt mis à mal. En effet, ce monde surfait, cette culture muséifiée à l'envi et "instrumentalisée" comme objet de distinction, porte en eux les germes de leur autodestruction. Entre les mains du philosophe illuminé, les disques vinyle de musique classique deviennent des galettes projectiles dont il recouvre le corps de sa sœur, les précieux livres qu'il porte à la main comme on enfile des gants se font de plus en plus rares dans l'imposante bibliothèque devenue obsolète et dont le châssis finit par s'abattre sur eux.

© Samuel Rubio.
© Samuel Rubio.
Pour ne pas étouffer dans cette atmosphère confinée du cocon-prison familial - "Il n'y a rien de plus répugnant que de mourir dans la maison de ses parents" - seules restent les échappatoires offertes par les fantasmes… après celles autorisées par la folie vécue dans un asile. Des séquences oniriques marquées par "le noir plateau de la nuit", lieu de tous les possibles, de tous les désirs en suspens, éclairent les vœux secrets de ces âmes condamnées dans le réel à subir la répétition mortifère du même.

Summum du théâtre de la cruauté chère à un autre poète visionnaire, Antonin Artaud, la scène de profiteroles préparées avec amour par la sœur aînée pour accueillir le frère aimé… Nous n'en dirons rien ici, laissant à chacun les délices de la savourer… "C'est dans un caveau ici nous sommes déjà enterrés un caveau exquis où l'on sert des profiteroles"…

Désespérant, ce tableau fin de siècle d'un monde partant à vau l'eau où la culture - littérature, musique, peinture confondues - sacralisée, muséifiée, devient à son tour objet d'asservissement ? Non… tout au contraire… De cette traversée des ténèbres éclaboussées par la magie d'un langage aiguisé comme une lame de rasoir, d'une musique divine pénétrant notre chair, d'une mise en jeu tonitruante à l'unisson des interprétations magnétiques d' "un frère et des sœurs d'intelligence", on ressort… libérés de la gangue des conventions consensuelles nous tuant insidieusement, à petit feu, inexorablement. Une re-naissance jubilatoire.

"Nous sommes repus mais pas repentis (Déjeuner chez Wittgenstein)"

Texte : Thomas Bernhard ("Déjeuner chez Wittgenstein", Éditions L'Arche).
Traduction : Michel Nebenzahl.
Mise en scène : Séverine Chavrier, assistée de Maëlle Dequiedt.
Avec : Marie Bos, Séverine Chavrier, Laurent Papot ; et la participation d'élèves du Conservatoire de Bordeaux Jacques Thibaut.
Scénographie, Benjamin Hautin, assisté de Louise Sari.
Cramaturgie, Benjamin Chavrier.
Création lumière, Patrick Riou.
Création son, Frédéric Morier.
Création vidéo, Jérôme Vernez.
Durée : 2 h 35 avec entracte (1ère partie 1 h 35, entracte 20 min, 2e partie 40 min).

A été représenté au TnBA - Salle Vauthier (Bordeaux) du 5 au 8 février 2020.
Tournée 2020 en cours.

Yves Kafka
Lundi 17 Février 2020

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