La Revue du Spectacle, le magazine des arts de la scène et du spectacle vivant. Infos théâtre, chanson, café-théâtre, cirque, arts de la rue, agenda, CD, etc.



Augmenter la taille du texte
Diminuer la taille du texte
Partager
Concerts

Alexandre Bloch à la tête de l'Orchestre National de Lille, l'exigence généreuse d'une aventure humaine et artistique

Choisi en 2016 pour succéder à Jean-Claude Casadesus au poste de directeur musical de l'Orchestre National de Lille, Alexandre Bloch n'a eu de cesse de refonder le pacte qui lie la phalange à son public. Rencontre avec un jeune chef brillant qui fourmille d'idées pour le présent et l'avenir.



© Ugo Ponte/ONL.
© Ugo Ponte/ONL.
Rencontrer, écouter, voir diriger Alexandre Bloch dans une version inventive et poétique de la "Carmen" de Bizet (1) pour la première édition des "Nuits d'été" de l'ONL, c'est éprouver la justesse des vers du grand Corneille, "(…) aux âmes bien nées, La valeur n'attend point le nombre des années". Ces "Nuits d'été", c'est une parmi les nombreuses idées nouvelles d'un jeune directeur musical (né en 1985) qui réussit avec brio depuis sa nomination à donner un nouvel élan à la formation ancrée dans les Hauts-de-France (2). Dynamique, charismatique, exigent, généreux, "geek", les qualificatifs se bousculent pour tenter de dessiner son portrait. Alexandre Bloch nous parle ici de sa mission, celle du partage, de l'engagement citoyen et d'une belle ambition artistique.

Christine Ducq - Qu'a signifié pour vous l'arrivée à la tête de l'Orchestre National de Lille ?

Alexandre Bloch - Ce poste s'est présenté à un moment de ma carrière où j'étais invité à diriger beaucoup d'orchestres en Europe et dans le monde (ce que j'apprécie et continue à faire), mais où j'avais aussi envie de me poser pour travailler en profondeur avec un en particulier. Il se trouve que le projet artistique et social de l'ONL m'avait beaucoup plu. Dans la situation de crise sociale que nous vivons, j'avais envie d'apporter ma pierre en tentant d'apporter au territoire de la culture, de l'art pour ouvrir, enrichir la communauté - celle qui peut être touchée par l'orchestre.

Avec Jean-Claude Casadesus, l'ONL a d'ailleurs été pionnier en France dans cet art de partager la culture avec le plus grand nombre. Je suis heureux de poursuivre ce travail avec toutes les équipes de l'orchestre en inventant de nouvelles formules de concert afin d'attirer un public toujours neuf à l'Auditorium du Nouveau-Siècle (dans des conditions acoustiques idéales) ou en région.

© Ugo Ponte/ONL.
© Ugo Ponte/ONL.
L'orchestre ne s'est-il pas par ailleurs profondément renouvelé ?

A. B. - Oui, avant même que j'arrive. Par le jeu même du tournant de générations d'un orchestre âgé de quarante ans, celui-ci se renouvelle automatiquement. Et depuis que je suis arrivé (en septembre 2016 soit deux ans après la nomination de François Bou, directeur général), suite à des départs en retraite un quart de l'orchestre a été recruté (sur 99 musiciens). D'ici les trois ou quatre prochaines années, c'est plus de la moitié de l'orchestre qui sera nouveau. C'est naturellement un challenge. Lorsqu'un directeur musical arrive dans une nouvelle formation, il faut du temps pour nouer des relations, apprendre à se connaître et connaître les réflexes qu'on peut avoir ensemble en concert. C'est encore plus important de le faire avec de nouvelles recrues. Nous avons donc un travail de fond à mener. Pendant la dernière saison et la prochaine, au sein de ce cycle Mahler (3) que nous avons commencé, nous prenons vraiment du temps à cet effet. Nous nous retrouvons en répétitions par petits groupes, en "partielles", avec seulement par exemple les violons, ou les violoncelles, ou les instruments à bois de l'harmonie.

Avez-vous voulu cette intégrale Mahler pour continuer à forger l'identité de l'orchestre ?

A. B. - C'est d'abord un souhait personnel car c'est un compositeur que j'adore, que je me plais énormément à partager avec le public. Mahler est le roi des émotions et il n'est rien de plus fort qu'une émotion dans la vie et dans la musique. Le projet est né également d'une opportunité : s'inscrire dans le thème du festival Lille 3000 (4) qui est en cette année 2019 "L'Eldorado". Nous avons donc commencé à offrir notre Eldorado symphonique (qu'est l'intégrale des symphonies mahlériennes) en janvier 2019 et ce cycle se poursuit jusqu'en janvier 2020. Ce cycle nous permet de surcroît d'initier un travail long (au-delà d'une seule saison) avec l'orchestre.

"Carmen" © Ugo Ponte/ONL.
"Carmen" © Ugo Ponte/ONL.
Vous avez initié des projets très originaux pour l'orchestre, tels ce "Stravinski remix" ou cet "Oiseau de Feu Hip-Hop". Dans quel but ?

A. B. - Il est toujours important de favoriser la rencontre de différentes disciplines artistiques. Ces langages variés ont en réalité le même but : véhiculer l'émotion pour notre public. Et leur autre intérêt (pas des moindres) est d'attirer un public nouveau dans le cadre d'un concert classique. Faire venir un public très varié (et pas seulement les mélomanes et habitués que nous remercions de leur fidélité) est vital. Partager ensemble des émotions, permettre au public de les ressentir, c'est apprendre à mieux nous connaître les uns les autres et aussi devenir de meilleurs citoyens dans notre communauté.

C'est dans ce même dessein que j'ai inventé les concerts "Smartphony©" et "Just Play" (5). Les concerts "Just Play" permettent au public de plonger au cœur du travail de l'orchestre en répétition grâce à trois écrans géants. J'ai également un micro pour que le public puisse entendre exactement mon interaction avec les musiciens. Nous faisons la démonstration de ce qu'est un travail collectif car, selon moi, l'orchestre est à l'image d'une mini-société avec des femmes, des hommes, des jeunes et des plus âgés, qui votent différemment, qui peuvent être amis ou pas. Mais nous œuvrons ensemble à un but commun en portant une haute exigence artistique. C'est là encore ce que j'ai envie de faire éprouver au public.

"Carmen" © Ugo Ponte/ONL.
"Carmen" © Ugo Ponte/ONL.
Était-ce vraiment important de créer des ateliers musicaux pour les femmes enceintes ou les bébés ? Il faut faire venir le public le plus tôt possible ?

A. B. - Oui. Cela a été pensé en même temps pour désacraliser cette salle de concert qu'est le Nouveau Siècle. C'est parfois difficile pour certaines personnes d'entrer dans un musée ou dans notre magnifique auditorium - dans lequel nous avons des conditions dignes des plus fameuses salles de concerts internationales. Je réfléchis d'ailleurs - en binôme avec François Bou - à des projets qui feraient du Nouveau Siècle un véritable lieu de vie (avec une cafétéria par exemple). Nous invitons dans ce même but les gens à l'heure du déjeuner avec les "Concerts Flash" ainsi que les familles avec enfants (les "Famillissimo") par exemple. Même pour nos concerts traditionnels en soirée, nous veillons à la diversité du public : étudiants, scolaires, habitués, etc. Ce qui crée une belle atmosphère de salle.

Lors de la passation de pouvoir en 2016, Jean-Claude Casadesus vous confie "un orchestre sensible et intelligent". Qu'ajouteriez-vous ?

A. B. - C'est un orchestre qui a beaucoup d'âme et qui forme une grande famille forgée parfois par une longue cohabitation dans l'orchestre mais aussi dans les déplacements et les tournées. Cette énergie ainsi créée les soude et cela permet une connexion particulière entre eux. Ils sont solidaires, très sensibles en effet, et très enthousiastes sur les propositions que je peux leur faire tout au long de l'année.

© Ugo Ponte/ONL.
© Ugo Ponte/ONL.
Pouvez-vous nous évoquer quelques moments forts de la saison prochaine ?

A. B. - Nous poursuivons donc notre intégrale des symphonies de Mahler avec un projet d'enregistrement de la 7e pour le label Alpha-Outhere. Outre notre riche programme de concerts, nous avons également deux belles tournées en perspective dont une en Angleterre, avec un programme de compositeurs français (dont Debussy). Dans le cadre un peu compliqué du Brexit peut-être à venir, il nous a paru important en tant qu'orchestre d'un pays frontalier de faire de la diplomatie culturelle dans ces villes que sont Leeds, Newcastle, Sheffield, Birmingham ou Londres.

(1) L'Orchestre National de Lille, confié à Jean-Claude Casadesus au mitan des années soixante-dix par Marcel Landowski, a été pionnier en jouant dans les usines, les prisons et dans les villes et bourgs éloignés des Hauts-de-France. Alexandre Bloch dirigera d'ailleurs l'ONL (dans la Symphonie n° 4 de Tchaïkovski) à la prison de Sequedin (59) le 18 juillet.

© Ugo Ponte/ONL.
© Ugo Ponte/ONL.
(2) De cette version très réussie de "Carmen", vue le 12 juillet, on ne sait ce qu'on doit admirer le plus, du commentaire plein d'esprit d'Alex Vizorek, d'une belle animation (et inclusion du public) due à Grégoire Pont, de chanteurs virtuoses (le mezzo capiteux et envoûtant d'Aude Extrémo dans le rôle-titre, le baryton Florian Sempey - Escamillo - donnant une leçon du plus pur chant français et la délicieuse Micaëla de Gabrielle Philiponet), de musiciens transcendés dans une cohésion sans faille par l'autorité passionnée d'un chef dont la silhouette (haute quant à A. Bloch) et la gestique évoquent irrésistiblement celles d'un Gustav Mahler immortalisées par Otto Boehler.
(3) Commencée en janvier 2019, cette intégrale des symphonies de Gustav Mahler (clef-de-voûte de deux saisons) se poursuit dès le 1er octobre avec la 6e.
(4) Poursuivant l'action de "Lille 2004, Capitale européenne de la Culture", Lille 3000 est un festival d'événements artistiques variés ayant lieu tous les deux ans.
(5) "Smartphony©" permet d'interagir avec l'orchestre grâce à une application créée avec la startup Waigéo dans la première partie d'un concert. "Just Play" invite à découvrir l'orchestre se frottant à une œuvre d'une dizaine de minutes qu'il ne connaît pas ou qu'il n'a pas jouée depuis des décades. Toujours sous l'impulsion d'A. Bloch, l'orchestre a désormais sa chaîne Youtube pour diffuser ses concerts. Nombreux autres formats et activités à lire sur le site de l'orchestre.


Entretien réalisé le 12 juillet 2019.

Programme complet des concerts à venir :
>> onlille.com

Concerts et projets d'Alexandre Bloch :
>> alexandrebloch.com

Christine Ducq
Vendredi 19 Juillet 2019

Nouveau commentaire :

Concerts | Lyrique







À découvrir

Ah le foot, le foot, le foot… Oui, mais en version féminine, pour une étonnante aventure humaine

Ça commence limite "foutage de gueule", genre numéro de cirque en guise d'attraction préambulaire… Après le combat de catch de nains, pourquoi un match de foot féminin pour ouvrir la kermesse annuelle du journal L'Union à Reims ! Sauf que… les choses vont prendre une tournure inattendue… Avec une coupe du monde à la clé ! C'est la nouvelle et formidable histoire de femmes que nous racontent Pauline Bureau et sa compagnie.

Ah le foot, le foot, le foot… Oui, mais en version féminine, pour une étonnante aventure humaine
Reims, été 68. Dans la perspective d'un événement footballistique important, coach et cadres de l'équipe locale cherche une attraction en préambule de la confrontation sportive… Et pourquoi pas des femmes courant après un ballon, c'est original et rigolo, du jamais vu !* Des filles sur un terrain de foot, voilà un divertissement apte à régaler les mâles… majoritaires sur les gradins.

S'ensuit un appel à candidates qui, à la grande surprise de l'initiateur (Nicolas Chupin), répondent présentes. Mais son étonnement est total quand il les voit taper dans le ballon ; et jouer avec enthousiasme, aisance, rapidité et une immense liberté, sans retenue. Elles ont entre 16 et 32 ans, venant d'horizons différents, et sont bien décidées à faire de cette mauvaise plaisanterie divertissante l'aventure de leur vie.

Et, ici, Pauline Bureau nous rappelle que l'histoire du football féminin est indissociable de l'évolution de la société et de ses luttes. Femmes footballeuses, femmes ouvrières, l'un peut être l'échappatoire de l'autre, enquête historique, en quête d'histoire… Plusieurs aspects de la condition de la femme sont abordés, montrés. Et dans les années soixante, de la famille à l'usine, les exemples ne manquent pas, actualités sociales sur fond de rendement à la chaîne, de taux horaires, flagrantes et énormes disparités de salaires entre les hommes et les femmes (ça a changé ?), etc.

Gil Chauveau
06/12/2019
Spectacle à la Une

"Le Pas Grand Chose" Un regard de côté pour illuminer le monde

Subvertir la pensée commune par des postures intellectuelles radicales, propres à faire passer ce pseudo conférencier circassien pour un autiste Asperger des plus performants, semble le crédo existentiel de cet artiste hors normes. Par le biais de son regard décalé, il recrée sous nos yeux un monde fabuleux, enchantant notre imaginaire et stimulant nos neurones assoupis.

Johann Le Guillerm, dès son apparition sur le plateau, poussant une improbable carriole-bureau à tiroirs, en impose. Son costume, sa cravate, sa tresse impeccable, sa voix monocorde… tout en lui dégage une inquiétante étrangeté mâtinée d'une sérénité au-dessus de tout soupçon. Comme si cet homme d'un autre temps, d'une autre époque, avait accumulé dans les plis de son être un savoir qui nous faisait défaut, nous les prisonniers de la caverne platonicienne condamnés à ne voir en toutes choses que le pâle reflet de nos vies formatées.

"Est-ce que quelqu'un dans la salle pourrait m'indiquer le chemin qui n'irait pas à Rome ?"… Dès sa première adresse au public, le ton est donné : si quelqu'un d'aventure, fort de ses nouveaux savoirs, s'était égaré là, conforté dans l'idée que la terre est ronde (suprême révélation datant d'à peine cinq cents ans) et que l'homme n'est pas maître en sa demeure (Freud, et la découverte de l'inconscient au début des années 1900), il pourrait illico "battre en retraite". Copernic, Galilée, Freud n'ont fait qu'ouvrir la voie… à nous de la poursuivre.

"La science de l'idiot" chevillée au corps, Johann Le Guillerm va faire exploser littéralement le prêt-à-penser confortant des idées manufacturées, fussent-elles actualisées, dupliquées à l'envi par la nécessité d'une reproduction sociale garante de l'ordre décliné par le savoir officiel. Penser autrement le monde, c'est ce qu'il fut amené à faire, d'abord à son corps défendant. Diagnostiqué enfant dys+++ (dyslexique, dysorthographique, etc.), il fut conduit à la rébellion de l'esprit en dessinant d'autres épures. Réflexe de survie.

Yves Kafka
21/12/2019
Sortie à la Une

"À mon bel amour"… Urbain, classique, éclectique et artistique

C'est sous le prisme des danses urbaines, contemporaine et classique que la chorégraphe Anne Nguyen interroge les identités au travers du corps et de son rapport à l'espace où le waacking, le popping, le voguing, le locking et le krump portent leurs signatures au détour de pointes, de balancés, de lock et de bounce.

Noir sur scène, puis un groupe se détache dans une lumière tamisée qui vient dessiner les creux de leurs silhouettes. La musique démarre à un rythme effréné. Au début, tout est homogène, ils forment une seule et même entité dans une intimité qui est balayée par le tempo musical. Comme un pied-de-nez à la sensation scénique d'un sentiment intime qui s'extériorise violemment.

À tour de rôle, comme une réminiscence des années soixante, soixante-dix, quatre-vingt, le waacking, le popping, le voguing, le locking, le krump, en appui des danses contemporaine et classique, apparaissent autour d'un socle artistique commun dans lequel chacun vient se nourrir au même humus. Des différences ? Oui, bien sûr, dans le tempo, la gestique, le rapport au corps, à la scène et à l'autre, mais tout ceci puise dans un même objectif, celle de faire communiquer une sensation, un état d'âme, une volonté farouche ou timide de montrer quelque chose sur le plateau, un ce je-ne-sais-quoi qui fait de l'artiste un buvard aux émotions qui a besoin, pour notre plus grand plaisir, de s'épancher.

Safidin Alouache
10/12/2019