Aux antipodes du très sombre "réalisme socialiste" prôné par Staline, épurant à tour de bras tout ce qui pouvait contrecarrer son délire de pouvoir absolu, César Brie et sa troupe revendiquent une esthétique lumineuse, épurée, faisant fi du réel… pour mieux le donner à voir transcendé dans des saynètes hautes en couleur. Ainsi de la scène initiale où, sur fond d'un castelet bricolé de rideaux rouges de théâtre, scellés (beau symbole) l'un à l'autre par un portrait du triste tyran moustachu, viendra se détacher un pauvre cercueil et une inscription lapidaire annonçant comme sur un carton au temps du cinéma muet : "Deuil national : ouverture à 12 h 00". Mention délibérément loufoque agrémentée d'une étoile de David, d'une faucille et d'un marteau réunis là comme un clin d'œil ironique à l'Histoire.
Ouvrir le rideau par les funérailles nationales de Salomon Mikhoels, directeur du théâtre yiddish reconnu pour sa programmation dédiée aux créations nouvelles, et donc expédié sans autre forme de procès dans l'autre monde suite à un simulacre d'accident, relève d'une fantaisie… des plus vivantes. Et lorsque l'on découvre le protagoniste, hilare dans ses derniers habits, dialoguant avec sa famille réunie pour la circonstance tout en gratifiant d'un "mon cher assassin" l'officier de police politique chargé du discours larmoyant à la gloire du "grand artiste soviétique qui nous a quittés si… soudainement", on se dit que l'ironie cinglante annonce la radicalité réjouissante de ce qui se prépare.
Ouvrir le rideau par les funérailles nationales de Salomon Mikhoels, directeur du théâtre yiddish reconnu pour sa programmation dédiée aux créations nouvelles, et donc expédié sans autre forme de procès dans l'autre monde suite à un simulacre d'accident, relève d'une fantaisie… des plus vivantes. Et lorsque l'on découvre le protagoniste, hilare dans ses derniers habits, dialoguant avec sa famille réunie pour la circonstance tout en gratifiant d'un "mon cher assassin" l'officier de police politique chargé du discours larmoyant à la gloire du "grand artiste soviétique qui nous a quittés si… soudainement", on se dit que l'ironie cinglante annonce la radicalité réjouissante de ce qui se prépare.
Autre tableau à connotation surréaliste complétant l'ouverture, celui mettant en présence, au-delà de son exécution, le deuxième directeur du théâtre, Benjamin Zuskin, ami du premier et liquidé lui aussi, et le fonctionnaire ayant brûlé lettres et écrits théâtraux de l'acteur avant qu'il ne soit fusillé au sortir de son internement. Mikhoels et Zuskin, deux comédiens exécutés et bien vivants sur scène… Au-delà de cette incongruité temporelle, si "le masque de Staline n'a fait qu'allonger la moustache d'Hitler", le message lui est sans ambiguïté : "faire du théâtre en vaut toujours la peine", l'esprit de l'œuvre survivant à sa destruction.
Comme pour faire la nique au pouvoir de mort d'un régime éradiquant dans l'œuf toute idée potentiellement divergente et son auteur par la même occasion, succèderont des danses yiddish endiablées, échos de celles des pensionnaires du théâtre juif de Moscou habités par une frénésie de vie. On y verra le peintre Marc Chagall déployant son gigantesque tableau destiné à orner les murs du Goset et sa fameuse vache verte représentant "le nouvel art révolutionnaire, anti-académique et anti-réaliste". Et le chœur d'enfoncer le clou : "L'art est plagiat ou révolution !/L'art pour le peuple, le peuple pour l'art !/L'art est un mensonge qui dit la vérité !/L'art est un marteau pour forger le monde !".
Comme pour faire la nique au pouvoir de mort d'un régime éradiquant dans l'œuf toute idée potentiellement divergente et son auteur par la même occasion, succèderont des danses yiddish endiablées, échos de celles des pensionnaires du théâtre juif de Moscou habités par une frénésie de vie. On y verra le peintre Marc Chagall déployant son gigantesque tableau destiné à orner les murs du Goset et sa fameuse vache verte représentant "le nouvel art révolutionnaire, anti-académique et anti-réaliste". Et le chœur d'enfoncer le clou : "L'art est plagiat ou révolution !/L'art pour le peuple, le peuple pour l'art !/L'art est un mensonge qui dit la vérité !/L'art est un marteau pour forger le monde !".
L'impulsion créative étant donnée, les personnages du peintre d'origine russe échapperont à leur toile pour se mettre à prendre vie dans une farandole effrénée, dessinant les contours d'un nouveau manifeste théâtral où "danse, envol, fureur et légèreté" constituent les fondements de l'art de l'acteur. Non plus simple dépositaire d'un rôle gravé dans les tablettes officielles, mais interprète d'une malédiction, il devient le médium d'"une prière dansée entre l'orgie et la possession".
Parmi les morceaux de bravoure s'inscrivant dans le droit fil de la poétique grotesque chère à Chagall, la réunion du Politbureau réunissant autour de Staline, chef suprême du Parti, Béria et Molotov, deux de ses acolytes tortionnaires tremblant à l'idée de subir le même sort que leurs victimes. Avec la complicité de trois actrices actionnant leurs mains, représentés tous les trois dans la posture de petits hommes grotesques, les verdicts "démesurés" qu'ils prononcent à l'encontre des paysans ukrainiens hostiles à la collectivisation des terres, des ouvriers récalcitrants, des anarchistes, des acteurs juifs – tous à tuer ainsi que leurs femmes et enfants – contrastent de manière désopilante avec leur minuscule taille rendue ridicule par l'agitation grand-guignolesque de leurs membres battant la (dé)mesure de leurs propos.
Parmi les morceaux de bravoure s'inscrivant dans le droit fil de la poétique grotesque chère à Chagall, la réunion du Politbureau réunissant autour de Staline, chef suprême du Parti, Béria et Molotov, deux de ses acolytes tortionnaires tremblant à l'idée de subir le même sort que leurs victimes. Avec la complicité de trois actrices actionnant leurs mains, représentés tous les trois dans la posture de petits hommes grotesques, les verdicts "démesurés" qu'ils prononcent à l'encontre des paysans ukrainiens hostiles à la collectivisation des terres, des ouvriers récalcitrants, des anarchistes, des acteurs juifs – tous à tuer ainsi que leurs femmes et enfants – contrastent de manière désopilante avec leur minuscule taille rendue ridicule par l'agitation grand-guignolesque de leurs membres battant la (dé)mesure de leurs propos.
Quant à la représentation enchâssée dans la pièce du "Roi Lear" transportant dans les airs – comme un personnage de Chagall – le critique conquis par la hardiesse de cette mise en jeu, elle fait figure d'intermède, comme une respiration salutaire, un hymne à la gloire du théâtre libre… avant que, plus funeste, ne se rejoue – sur des chapeaux de roue – l'assassinat planifié de Mikhoels. À sa suite, un autre tableau tragique, celui du Goulag où, poètes, écrivains, éditeurs, acteurs emmitouflés dans leur manteau enneigé effectuent des chorégraphies d'une beauté sculpturale martelées par le bruit de leur exécution annoncée (dont celle de Zuskin).
En 1928, à Vienne, Sigmund Freud vit surgir entre les plis de "Nuit au vieux marché", donnée au même théâtre du Goset, la tragédie à venir du peuple juif. En 2026, à Avignon, au-delà de la drôlerie manifeste de ce "Roi Lear est mort à Moscou", mêlant à l'envi plaisirs artistiques et faits tragiques, se rappelle à nous au-delà des dérives sanglantes de l'époque stalinienne la cruauté obscène des régimes politiques régis par le culte de la personnalité… Ce faisant, César Brie et sa troupe soudée autour de lui infligent un démenti joyeux à toutes celles et ceux qui seraient tentés de se résigner face à la vague brune annoncée, déferlante menaçant l'Europe et au-delà de ses frontières. Leur théâtre – Compagnie italienne L'Isola del Teatro – est, a contrario, un formidable vivier d'énergie dans lequel chacun est invité à puiser allègrement afin d'infliger un démenti cinglant à l'Histoire toujours encline à bégayer.
En 1928, à Vienne, Sigmund Freud vit surgir entre les plis de "Nuit au vieux marché", donnée au même théâtre du Goset, la tragédie à venir du peuple juif. En 2026, à Avignon, au-delà de la drôlerie manifeste de ce "Roi Lear est mort à Moscou", mêlant à l'envi plaisirs artistiques et faits tragiques, se rappelle à nous au-delà des dérives sanglantes de l'époque stalinienne la cruauté obscène des régimes politiques régis par le culte de la personnalité… Ce faisant, César Brie et sa troupe soudée autour de lui infligent un démenti joyeux à toutes celles et ceux qui seraient tentés de se résigner face à la vague brune annoncée, déferlante menaçant l'Europe et au-delà de ses frontières. Leur théâtre – Compagnie italienne L'Isola del Teatro – est, a contrario, un formidable vivier d'énergie dans lequel chacun est invité à puiser allègrement afin d'infliger un démenti cinglant à l'Histoire toujours encline à bégayer.
En effet, si Salomon Mikhoels et Benjamin Zuskin, les deux directeurs du théâtre juif de Moscou (et bien d'autres avec eux), ont eu naguère à payer cash le prix de leur liberté, l'idéal artistique (donc politique) qu'ils portaient était si fort qu'il leur a survécu. La preuve ? Un siècle plus tard, ils sont là pour "l'incarner" cet idéal de liberté synonyme d'émancipation, bien vivants devant nous sur cette scène de théâtre qui nous réunit, émus et ravis, autour d'eux. Toute idée de liberté se survit… L'on ne peut à notre tour que souhaiter longue vie à ce spectacle jubilatoire.
◙ Yves Kafka
Vu le vendredi 10 juillet 2026 au Théâtre L'Adresse, Festival OFF 2026 d'Avignon.
◙ Yves Kafka
Vu le vendredi 10 juillet 2026 au Théâtre L'Adresse, Festival OFF 2026 d'Avignon.
"Le roi Lear est mort à Moscou"
Spectacle principalement en italien surtitré en français.
Textes et conception : César Brie et Leonardo Ceccanti.
Mis en scène par : Cèsar Brie.
Avec : César Brie, Leonardo Ceccanti, Eugeniu Cornitel, Davide De Togni, Anna Vittoria Ferri, Tommaso Pioli, Annalesi Secco, Laura Taddeo, Alessandro Treccani.
Scénographie : Matteo Corsi.
Création lumière : Cèsar Brie.
Création son : Pablo Brie et musiques traditionnelles yiddish.
Cie italienne L'Isola del Teatro.
Durée : 1 h 40.
•Avignon Off 2026•
A été représenté du 4 au 25 juillet 2026.
Tous les jours à 20 h. Relâche le mercredi.
Théâtre L'Adresse, Avignon.
Textes et conception : César Brie et Leonardo Ceccanti.
Mis en scène par : Cèsar Brie.
Avec : César Brie, Leonardo Ceccanti, Eugeniu Cornitel, Davide De Togni, Anna Vittoria Ferri, Tommaso Pioli, Annalesi Secco, Laura Taddeo, Alessandro Treccani.
Scénographie : Matteo Corsi.
Création lumière : Cèsar Brie.
Création son : Pablo Brie et musiques traditionnelles yiddish.
Cie italienne L'Isola del Teatro.
Durée : 1 h 40.
•Avignon Off 2026•
A été représenté du 4 au 25 juillet 2026.
Tous les jours à 20 h. Relâche le mercredi.
Théâtre L'Adresse, Avignon.


























