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Un répertoire rare, la musique polyphonique des Pays-Bas ou "Les Fragments hollandais"

En février est paru sous le label MUSO un enregistrement des plus originaux consacré à la musique polyphonique néerlandaise du début du XVe siècle. L'excellent ensemble Diskantores dirigé par le ténor Niels Berentsen nous offre ces rares "Hollandse Fragmenten" en langues française et néerlandaise. Autrement dit un voyage musical passionnant aux Pays-Bas, ce carrefour culturel incontournable au Moyen-Âge.



Diskantores © Louis Hothothot.
Diskantores © Louis Hothothot.
Un voyage dans le temps et sur des territoires peu connus, cela vous inspire-t-il ? Ne cherchez plus, ces "Fragments hollandais" sont pour vous. Mais pourquoi avoir choisi ce titre pour le CD ? La sélection de pièces pour celui-ci, au sein d'un répertoire presque totalement disparu aujourd'hui, proposée ici par l'ensemble Diskantores, a été reconstituée par les soins du ténor Niels Berentsen, directeur de l'ensemble, chercheur et professeur à la Haute École de Musique de Genève, parfois restaurée numériquement par la musicologue Eliane Frankhauser à partir de manuscrits lacunaires (voix manquantes, partitions illisibles).

On imagine aisément la passion et l'entêtement nécessaires à ces érudits pour faire revivre ces vingt pièces sacrées et profanes dormant dans les bibliothèques universitaires des Pays-Bas. Voilà qui mérite déjà tout notre intérêt.

Et cet intérêt se mue en enthousiasme à l'écoute de ces pièces liturgiques ou profanes (voire paillardes) superbement enregistrées à la Oud-Katholieke Kerk en 2017, à La Haye, pour le festival Musica Antica, tant les chanteurs a cappella ou accompagnés par l'organiste Jacques Meegens savent leur redonner saveur ou mystère.

Diskantores © Louis Hothothot.
Diskantores © Louis Hothothot.
Avec Niels Berentsen, Oscar Verhaar, Benjamin Jago Larham, Korneel van Neste, Santo Millitello et Joào Paixào s'illustrent magistralement en artistes expérimentés des techniques de la période (polyphonie, homophonie) mais aussi de la déclamation. Des "Gloria" anonymes ou signé Hubertus de Salinis, sans oublier un motet célébrant Saint-Lambert de Maastricht ("Psallat chorus, Eximie Pater") au plain-chant d'un "Salve Regina", sans oublier un "Deo Gracias" et à l'orgue seul ce "O Crux gloriosa", un vaste aperçu nous est donné de parties de messes données vers 1400.

Plus curieux et fascinants sont ces airs de troubadours (souvent en moyen français) ou ces chansons à boire de carnaval défendus par les Diskantores. L'Amour courtois est donc au programme avec "Louanges et honneur à Fortune" ("Eer ende lof") de Martinus Fabri, avec de surcroît sa ballade "N'ay je cause", rapprochée de la mélodie en allemand du troubadour Oswald von Wolkenstein ("Chantons joyeusement" ou "Fröleichen si well wir"). Des anonymes chantent plaintivement leurs regrets ("Adieu vous di", "Ist mi bescheert") quand un autre voit brutalement son offre d'amour rejetée en deux langues ("En ties en latin et en romans").

Les invitations à boire et à vivre joyeusement ne manquent pas non plus avec "Ho ho ho", chanson qui raconte comment Marion d'Arras a été "culbutée" par Colin, et "Au débot de no rue". Une variété de circonstances et d'humeurs qui ravissent oreilles et imagination car ne nous voilà pas revenus dans les bourgs, villages autour d'Utrecht et autre cour du Comté de Hollande à La Haye ?

● Niels Berentsen, Ensemble Diskantores "Hollandse Fragmenten, Musique polyphonique des Pays-Bas".
Label : MUSO.
Distribution : Outhere Music.
Sortie : février 2021.

Christine Ducq
Lundi 22 Mars 2021

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Les modèles des artistes sont-elles vraiment des modèles de vie ? À en croire ces "Muses", non, et tant mieux !

La racine étymologique de musée est "temple des Muses", du nom de ces neuf déesses qui président aux arts. Ici, elles ne sont que quatre (mais neuf en alternance, tiens ? Hasard…) et l'histoire qu'elles incarnent se déroule effectivement dans un musée après la fermeture, dans la torpeur de la nuit. Dans ce spectacle très vivant, incarner est le verbe idéal pour définir ces créations de personnages, puisque ceux-ci ne sont faits, au tout début, que des figures faites de pigments, de colle, de toiles et de cire.

© Xavier Cantat.
Des figures suspendues dans leurs cadres et posées sur un socle qui sont des chefs-d'œuvre : la "Joconde" de Léonard de Vinci, la "Naissance de Vénus" de Botticelli, la "Petite danseuse" de Degas et le "Diptyque Marilyn" d'Andy Warhol… Magie du théâtre, lorsque le dernier visiteur sort, suivi par le dernier gardien, ces muses renaissent, reprennent vie, voix et chair. Alors commence une longue nuit qui va révéler les caractères surprenants, parfois volcaniques et débordants de ces personnages si sages le jour.

Besoin de se dérouiller un peu les jambes, de se plaindre de la cohue qu'elles subissent tous les jours, de se rappeler des souvenirs "d'enfance" ou de se réchauffer les nerfs aux rivalités les plus classiques, rivalités de notoriété, de séduction ou d'âge, car ces quatre figures font bien partie des représentations de l'idéal féminin en compétition, telle sera la course qu'elles mènent avec fougue et sensualité.

L'idée de départ aurait pu devenir banale et vaine sans l'inventivité que les autrices, les interprètes et le metteur en scène ont déployé. Le texte de Claire Couture et Mathilde Le Quellec ancre résolument son ton dans la fantaisie, le jeu de répliques et l'humour. Les deux autrices ont laissé libre cours à leur imaginaire en gardant un point de vue moderne. Elles dessinent des tempéraments rugueux, explosifs et inattendus, qui tranchent avec les idées convenues que l'on forme face à ces représentations idéalisées de la femme : ce que cache le visage, l'apparence, l'esthétique.

Bruno Fougniès
18/10/2022
Spectacle à la Une

"Huis clos" Sommes-nous acteurs de notre destin ou de simples marionnettes ?

Garcin, Inès et Estelle, un homme et deux femmes, se retrouvent enfermé(es) dans un salon où la lumière ne s'éteint pas et duquel il est impossible de sortir. Ils comprennent qu'ils se trouvent en Enfer et se racontent leurs histoires. Ainsi se noueront entre eux des relations complexes qui ne se révèleront pas toujours réciproques.

© Anthony Dausseur.
Est-ce bien raisonnable de retourner assister à une énième représentation de "Huis clos", ce texte incontournable du théâtre français écrit, fin 1943 - début 1944, par le célèbre philosophe Jean-Paul Sartre ? Une de ses plus belles œuvres et aussi une des plus jouées.
Quand on aime, on ne compte pas, semble-t-il.

Au Laurette Théâtre, une petite salle intimiste de quartier, se joue une nouvelle version de cette célèbre pièce, interprétée par deux comédiennes et un comédien attachant(es) et investi(es) : Sebastian Barrio, Karine Battaglia et Laurence Meini.

La proximité du public avec la scène et, de ce fait, le contact très proche avec les personnages renforcent très largement la thématique de la pièce. Rares ont été les fois où cette sensation d'enfermement a pu nous envahir autant, indépendamment des relations tendues qui se tissent progressivement entre les personnages et qui de ce fait sont décuplées.

Brigitte Corrigou
24/10/2022
Spectacle à la Une

"Deux mains, la liberté" Un huis clos intense qui nous plonge aux sources du mal

Le mal s'appelle Heinrich Himmler, chef des SS et de la Gestapo, organisateur des camps de concentration du Troisième Reich, très proche d'Hitler depuis le tout début de l'ascension de ce dernier, près de vingt ans avant la Deuxième Guerre mondiale. Himmler ressemble par son physique et sa pensée à un petit, banal, médiocre fonctionnaire.

© Christel Billault.
Ordonné, pratique, méthodique, il organise l'extermination des marginaux et des Juifs comme un gestionnaire. Point. Il aurait été, comme son sous-fifre Adolf Eichmann, le type même décrit par Hannah Arendt comme étant la "banalité du mal". Mais Himmler échappa à son procès en se donnant la mort. Parfois, rien n'est plus monstrueux que la banalité, l'ordre, la médiocrité.

Malgré la pâleur de leur personnalité, les noms de ces âmes de fonctionnaires sont gravés dans notre mémoire collective comme l'incarnation du Mal et de l'inimaginable, quand d'autres noms - dont les actes furent éblouissants d'humanité - restent dans l'ombre. Parmi eux, Oskar Schindler et sa liste ont été sauvés de l'oubli grâce au film de Steven Spielberg, mais également par la distinction qui lui a été faite d'être reconnu "Juste parmi les nations". D'autres n'ont eu aucune de ces deux chances. Ainsi, le héros de cette pièce, Félix Kersten, oublié.

Joseph Kessel lui consacra pourtant un livre, "Les Mains du miracle", et, aujourd'hui, Antoine Nouel, l'auteur de la pièce, l'incarne dans la pièce qu'il a également mise en scène. C'est un investissement total que ce comédien a mis dans ce projet pour sortir des nimbes le visage étonnant de ce personnage de l'Histoire qui, par son action, a fait libérer près de 100 000 victimes du régime nazi. Des chiffres qui font tourner la tête, mais il est le résultat d'une volonté patiente qui, durant des années, négocia la vie contre le don.

Bruno Fougniès
20/09/2022