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Théâtre

"Taire" Antigone et Éden… Deux très jeunes filles entremêlant leurs voix pour "faire entendre" le dur désir de vérité

Au-delà de l'espace-temps qui sépare ces deux héroïnes – l'une mythique issue d'une relecture avertie de la mythologie grecque, l'autre contemporaine issue de la sociologie de l'enfance en déshérence –, Tamara Al Saadi réunit le temps d'une re-présentation ces deux figures féminines… L'une, Antigone, se réfugiant dans un mutisme "parlant", sidérée par les turpitudes d'un Créon trumpiste négationniste auquel elle tiendra tête quand bien même devrait-elle en mourir. L'autre, Éden, née d'un père inconnu et d'une mère toxicomane placée en HP, enfant abandonnique ballotée par les services de "l'aide sociale à l'enfance", (re)mettant à l'épreuve de la réalité le lien affectif qui lui fait défaut… Une symbiose hors pair pour faire entendre l'indicible de celles qui, privées de paroles, ont beaucoup à dire.



© Christophe Raynaud de Lage.
© Christophe Raynaud de Lage.
Sur un plateau où, du haut d'un échafaudage mobile, la voix des dominants (et aussi celle de Tirésias, l'aveugle visionnaire) s'élèvera tour à tour, les tableaux se succèderont alternant les deux tragédies en miroirs. Ces plans-séquences seront ponctués par des intermèdes musicaux et chantés intervenant comme des respirations envoûtantes entre ces déchaînements de violences "sourdes". De même des bruiteurs à vue accompagneront, tout en la distanciant ou en l'infirmant (cf. le doux chant d'un oiseau contrecarrant le discours véhément d'Etéocle venant d'haranguer le peuple de Thèbes), la gestuelle suggestive des actrices et acteurs de ces drames à portée autant atemporelle qu'apatride.

Mêlant les registres d'interprétations et d'émotions, le lever de rideau projette sur l'avant-scène le soldat bouffon à qui échoira plus tard la responsabilité d'avoir laissé Antigone donner une sépulture à Polynice, le frère banni. Interrompant sa chorégraphie déjantée ("son dernier petit plaisir", tant il semble avoir la prescience du sort qui va lui être réservé par la fureur de Créon), il débite en accéléré un rappel – façon "pour les nuls" – de la saga familiale des deux frères Etéocle et Polynice, de leurs deux sœurs Ismène et Antigone, fruits tous les quatre des amours incestueuses de leur père Œdipe avec sa mère-épouse Jocaste, devenue veuve du roi de Thèbes, Laïos, par les œuvres de son propre fils Œdipe qui, en toute innocence, l'épousera… Une ténébreuse histoire de parricide et d'inceste (à faire pâlir de jalousie les très nombreux amis d'Epstein). Pour conclure son laïus, le soldat désarmé n'hésitera pas à le ponctuer d'un i{"ça fait beaucoup d'informations, moi-même, j'ai un peu de mal à m'y retrouver"]i, avant de conjurer les générations futures à bien vouloir pardonner les dérives mythiques…

© Christophe Raynaud de Lage.
© Christophe Raynaud de Lage.
Le tableau qui lui succède est d'une tout autre facture… Point d'humour clownesque ici, place là à la tragédie contemporaine vécue par une famille d'accueil, ayant pris grand soin de la petite Éden, de son abandon à la naissance jusqu'à ses cinq ans. Pour des raisons incombant stricto sensu à la loi, l'agrément est retiré avec une impensable violence à cette famille sous un prétexte administratif des plus rigoristes faisant fi des liens humains tissés… Détresse vécue en direct de parents au-dessus de tous soupçons, dont la colère devient, par capillarité, nôtre… Comment est-il possible, qu'au nom même de la protection de l'Enfance, on puisse la massacrer ? Qu'en est-il de l'humanité de cette fonctionnaire appliquant la règle sans le moindre discernement ? Qu'en est-il de son pouvoir personnel de désobéissance, elle qui refuse de mettre entre la lettre du texte et son application la distance de sa propre réflexion ? Et – ce qui n'a rien d'un hasard, mais d'un fil subliminal – on remarquera que c'est la même actrice qui endossera ce rôle et celui du tyran Créon, rôles reliés l'un à l'autre par le même refus de l'humain.

Les présentations étant faites, l'intrigue des deux drames exposés, on entre dans le cœur du sujet… Et là, Créon, à l'image d'un Trump soumis à l'hybris, cette ivresse de la démesure telle que la dénommaient les Grecs de l'Antiquité, annoncera son négationnisme : il va réécrire l'Histoire de Thèbes à l'aune de ses intérêts. Ainsi, au nom de la sécurité des Thébains, il décrète qu'un seul chef sera possible. Dans un premier temps, ce sera Etéocle, sa marionnette, et lorsque celui-ci trouvera bien à propos la mort dans le combat fratricide l'opposant à Polynice, désigné comme traitre à la nation, ce sera lui, le seul recours face à la "dégénérescence" dénoncée. L'Histoire de Thèbes ne "contera" plus désormais qu'un fils, Etéocle célébré, l'autre sera envoyé illico dans les oubliettes de la mémoire collective. Quant aux mots "parricide" et "inceste" ils seront tout simplement "caviardés" (toute ressemblance avec l'actualité états-unienne, etc.).

Comment dès lors ne pas comprendre qu'Antigone, du haut de ses douze ans sidérés, "ne comprenne pas" la raison d'État invoquée par son oncle Créon, devenu tyran ? Comment ne pas comprendre qu'elle se réfugie dans le mutisme, tant les mots viennent à manquer, privés de leur sens par le dictateur en place ? À quoi bon parler si personne ne l'écoute ? Et Ismène, sa grande sœur, éplorée, mais docile, ne pourra la convaincre d'adhérer, serait-ce au nom de sa propre survie, au discours furieux de Créon (sosie hystérique de Charlot dans "Le Dictateur") lui demandant de se renier en fuyant Thèbes… après lui avoir prêté allégeance.

© Christophe Raynaud de Lage.
© Christophe Raynaud de Lage.
Parallèlement, on assistera au cheminement erratique d'Éden qui, de famille en famille, de foyer en foyer, ne trouvera jamais sa place, moquée, maltraitée ou, à l'opposé, ne pouvant supporter, elle, l'enfant abandonnique en quête affective incessante, que l'on s'intéresse "pour de vrai" à elle. Alternant des attitudes de repli, d'agressivité, de fabulation (l'imaginaire, lieu de tous les possibles pour s'inventer une famille idéale), Éden semble une âme en peine condamnée à l'errance.

Ne pouvant, elle aussi, trouver les mots pour penser le monde, pour dire son tourment, "Les mots pour le dire" lui faisant défaut, son corps oscille de l'abattement à l'agitation, substituts de paroles inarticulées… là où Antigone trouvait refuge dans le mutisme. Ce faisant, Éden s'inscrit sans le savoir dans la descendance symbolique du père d'Antigone, Œdipe, enfant lui aussi abandonné avant de devenir, à son insu, parricide et incestueux. Troublants points communs à ces destins parallèles d'enfances non reconnues.

Comment briser le fatum latin et les destins implacables de répétitions contemporaines conduisant à la perte annoncée des deux héroïnes ? Comment les éructations forcenées d'un Créon se démultipliant jusqu'à ces avatars actuels régissant le Monde ou à ces simples officiants disciplinés assujettis à un ordre faisant désordre, peuvent-elles être mises en échec ?

© Christophe Raynaud de Lage.
© Christophe Raynaud de Lage.
L'une des réponses nous est offerte ce soir, à nous spectateurs d'une représentation théâtrale montrant dans son ultime scène la rencontre d'Antigone et d'Éden. Réunies pour la première fois, elles offrent de concert – d'abord émotionnellement dans leurs chants de résistance s'entremêlant, ensuite dans le message délivré à l'unisson, "la possibilité d'aimer indéfiniment" – un contrepoison artistique à tous les renoncements. Antidote fabuleux incarné superbement par la figure d'Antigone, revisitée ici avec grande pertinence, dont la résistance exemplaire donne encore et toujours à méditer en ces temps sombres tentés par des résignations funestes.

Et, pour clore cette représentation théâtrale en tous points exceptionnelle, où l'émotion vive le dispute à la pertinence des partis pris créatifs, la troupe investie et soudée autour de Tamara Al Saadi, metteuse en scène humaniste s'il en est, délivrera dans le plus grand silence un message lu sur l'avant-scène… Un message pour porter en direct le génocide d'adultes et d'enfants pris dans l'étau mortifère de Gaza et de la Cisjordanie occupée. Une manière éclairée de rappeler que l'enfance massacrée n'est pas affaire que de fictions, si convaincantes soient-elles comme ce soir, mais aussi de réalités… Des réalités qui se jouent et se rejouent sur la scène de l'actualité terrifiante… La salve d'applaudissements redoublés venant de la salle, conquise, fait figure d'Écho.
◙ Yves Kafka

Vu le 25 février 2026 dans la Grande salle Vitez du tnba, Théâtre national Bordeaux Aquitaine.

"Taire"

© Christophe Raynaud de Lage.
© Christophe Raynaud de Lage.
Texte : Tamara Al Saadi (artiste associée au tnba).
Mise en scène : Tamara Al Saadi.
Assistante à la mise en scène : Joséphine Levy.
Avec : Manon Combes, Ryan Larras, Mohammed Louridi, Éléonore Mallo, Fabio Meschini, Chloé Monteiro, Yacir Rami, Mayya Sanbar, Tatiana Spivakova, Ismaël Tifouche Nieto, Marie Tirmont, Clémentine Vignais.
Collaboration artistique : Justine Bachelet.
Musique et son : Éléonore Mallo, Bachar Mar-Khalifé, Fabio Meschini.
Création lumière : Jennifer Montesantos.
Scénographie : Tamara Al Saadi et Jennifer Montesantos.
Chorégraphie : Sonia Al Khadir.
Costumes : Pétronille Salomé.
Régie générale : Nicolas Balladur.
Assistante à la lumière et régie lumière : Elsa Sanchez.
Assistante au son et à la régie son : Arousia Ducelier.
Régie plateau : Sixtine Lebaindre.
Assistante aux costumes : Irène Jolivard.
Décor : Ateliers Contrevent.
Durée : 2 h 10.
Texte disponible aux "Solitaires Intempestifs".

Représenté du 25 au 27 février 2026 au tnba, Théâtre national Bordeaux Aquitaine, Bordeaux.

Tournée
Jeudi 12 mars 2026 : Théâtre La Colonne - Scènes et Cinés, Miramas (13).
Mercredi 18 mars 2026 : La Passerelle, Gap (05).
Mercredi 1ᵉʳ et Jeudi 2 avril 2026 : MC2, Grenoble (38).
Jeudi 9 avril 2026 : Théâtre L'Arc-en-Ciel, Rungis (94).

Yves Kafka
Mardi 3 Mars 2026

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