La Revue du Spectacle, le magazine des arts de la scène et du spectacle vivant. Infos théâtre, chanson, café-théâtre, cirque, arts de la rue, agenda, CD, etc.



Augmenter la taille du texte
Diminuer la taille du texte
Partager
Théâtre

Quand un Généralissime rêve de danser le Lac des cygnes

"Richard trois n’aura pas lieu", Théâtre 13, Paris

Matei Visniec, auteur roumain né en 1956, célébré, eut la chance, alors que sévissait la dictature, de pouvoir s’exiler et de créer en France. Il est devenu expert à déjouer les pièges de la censure. Son œuvre tout en retournement ironique a une manière bien à elle de s’interroger sur la nature du Mal, montrer la liberté de la création, la bêtise redoutable de la censure et, hélas, son effet dévastateur sur le psychisme du créateur. Hautement comique et virtuose, sa matière théâtrale est de cauchemar farcesque, de comédie tragique.



"Richard trois n’aura pas lieu" © Ania Szczepanska.
"Richard trois n’aura pas lieu" © Ania Szczepanska.
C’est pourquoi "Richard trois n’aura pas lieu", qui décrit les affres de Meyerhold* mettant en scène le "Richard trois" de William Shakespeare dans la Russie de Staline, est un petit chef d’œuvre.

De la matière russe, le metteur en scène, accompagné de ses comédiens vifs et enthousiastes, retient la joie débridée et exaltée ainsi que la mélancolie contrastée.

Le spectateur découvre ainsi le pittoresque d’une troupe de comédiens en répétition confrontés à l’académisme du genre romantique érigé en dogme révolutionnaire. Au réalisme grave de l’éducation du prolétariat s’oppose le réalisme complice du rire et du sourire. C’est par sa propagation que le spectateur apprend, comprend combien le genre compassé officiel devient un cauchemar esthétique et social, comment la connaissance des ressorts du pas de l’oie est le privilège du Généralissime et condamne à mort le saltimbanque qui veut jouer (et apporter en toute générosité) de la fluidité à cette biomécanique-là.

"Richard trois n’aura pas lieu" © Ania Szczepanska.
"Richard trois n’aura pas lieu" © Ania Szczepanska.
À cet égard, le rêve formulé d’un Généralissime dansant le lac des cygnes est un chef d’œuvre digne d’une anthologie.

"Richard trois n’aura pas lieu" reposant sur une mise en abyme est une leçon de théâtre d’une extrême lucidité où même le rideau de fer du théâtre joue un rôle… Le public applaudit.

*Meyerhold (1874 1940) après avoir rompu avec le théâtre réaliste de Stanislavski fut le chef de file de l’avant-garde russe. Moderne, il s’intéressait aux formes populaires du cirque, du mime et du théâtre asiatique. Il définit dans l’esthétique constructiviste les règles d’une biomécanique propre au théâtre. Il fut condamné par Staline.

"Richard trois n’aura pas lieu, ou scènes de la vie de Meyerhold"

"Richard trois n’aura pas lieu" © Ania Szczepanska.
"Richard trois n’aura pas lieu" © Ania Szczepanska.
Texte : Matei Visniec.
Mise en scène : David Sztulman.
Assistante à la mise en scène : Diane Dumon.
Scénographie : Emmanuel Mazé et Nicolas Hanny.
Avec : Ludovic Adamcik, Audrey Beaulieu, Natacha Bordaz, Samuel Bousbib en alternance avec Raphaël Hadida, Liina Brunelle, Angélique Deheunynck, Pierrick Dupy, André-Xavier Fougerat, Nicolas Hanny, Yves Jégo, Eliot Lerner, Pierre Maurice, Laëtitia Méric, Tchavdar Penchev et Patrick Piard.
Lumières : Pierre Daubigny.
Durée : 1 h 20 sans entracte.

Spectacle du 3 janvier au 12 février 2012.
Mardi, jeudi et samedi à 19 h 30, mercredi et vendredi à 20 h 30, dimanche à 15 h 30.
Théâtre 13/Jardin, Paris 13e (Métro Glacière), 01 45 88 62 22.
>> theatre13.com

Jean Grapin
Jeudi 12 Janvier 2012

Nouveau commentaire :

Théâtre | Danse | Concerts & Lyrique | À l'affiche | À l'affiche bis | Cirque & Rue | Humour | Festivals | Pitchouns | Paroles & Musique | Avignon 2017 | Avignon 2018 | Avignon 2019 | CédéDévédé | Trib'Une | RV du Jour | Pièce du boucher | Coulisses & Cie | Coin de l’œil | Archives | Avignon 2021 | Avignon 2022




Numéros Papier

Anciens Numéros de La Revue du Spectacle (10)

Vente des numéros "Collectors" de La Revue du Spectacle.
10 euros l'exemplaire, frais de port compris.






À découvrir

Les modèles des artistes sont-elles vraiment des modèles de vie ? À en croire ces "Muses", non, et tant mieux !

La racine étymologique de musée est "temple des Muses", du nom de ces neuf déesses qui président aux arts. Ici, elles ne sont que quatre (mais neuf en alternance, tiens ? Hasard…) et l'histoire qu'elles incarnent se déroule effectivement dans un musée après la fermeture, dans la torpeur de la nuit. Dans ce spectacle très vivant, incarner est le verbe idéal pour définir ces créations de personnages, puisque ceux-ci ne sont faits, au tout début, que des figures faites de pigments, de colle, de toiles et de cire.

© Xavier Cantat.
Des figures suspendues dans leurs cadres et posées sur un socle qui sont des chefs-d'œuvre : la "Joconde" de Léonard de Vinci, la "Naissance de Vénus" de Botticelli, la "Petite danseuse" de Degas et le "Diptyque Marilyn" d'Andy Warhol… Magie du théâtre, lorsque le dernier visiteur sort, suivi par le dernier gardien, ces muses renaissent, reprennent vie, voix et chair. Alors commence une longue nuit qui va révéler les caractères surprenants, parfois volcaniques et débordants de ces personnages si sages le jour.

Besoin de se dérouiller un peu les jambes, de se plaindre de la cohue qu'elles subissent tous les jours, de se rappeler des souvenirs "d'enfance" ou de se réchauffer les nerfs aux rivalités les plus classiques, rivalités de notoriété, de séduction ou d'âge, car ces quatre figures font bien partie des représentations de l'idéal féminin en compétition, telle sera la course qu'elles mènent avec fougue et sensualité.

L'idée de départ aurait pu devenir banale et vaine sans l'inventivité que les autrices, les interprètes et le metteur en scène ont déployé. Le texte de Claire Couture et Mathilde Le Quellec ancre résolument son ton dans la fantaisie, le jeu de répliques et l'humour. Les deux autrices ont laissé libre cours à leur imaginaire en gardant un point de vue moderne. Elles dessinent des tempéraments rugueux, explosifs et inattendus, qui tranchent avec les idées convenues que l'on forme face à ces représentations idéalisées de la femme : ce que cache le visage, l'apparence, l'esthétique.

Bruno Fougniès
18/10/2022
Spectacle à la Une

"Huis clos" Sommes-nous acteurs de notre destin ou de simples marionnettes ?

Garcin, Inès et Estelle, un homme et deux femmes, se retrouvent enfermé(es) dans un salon où la lumière ne s'éteint pas et duquel il est impossible de sortir. Ils comprennent qu'ils se trouvent en Enfer et se racontent leurs histoires. Ainsi se noueront entre eux des relations complexes qui ne se révèleront pas toujours réciproques.

© Anthony Dausseur.
Est-ce bien raisonnable de retourner assister à une énième représentation de "Huis clos", ce texte incontournable du théâtre français écrit, fin 1943 - début 1944, par le célèbre philosophe Jean-Paul Sartre ? Une de ses plus belles œuvres et aussi une des plus jouées.
Quand on aime, on ne compte pas, semble-t-il.

Au Laurette Théâtre, une petite salle intimiste de quartier, se joue une nouvelle version de cette célèbre pièce, interprétée par deux comédiennes et un comédien attachant(es) et investi(es) : Sebastian Barrio, Karine Battaglia et Laurence Meini.

La proximité du public avec la scène et, de ce fait, le contact très proche avec les personnages renforcent très largement la thématique de la pièce. Rares ont été les fois où cette sensation d'enfermement a pu nous envahir autant, indépendamment des relations tendues qui se tissent progressivement entre les personnages et qui de ce fait sont décuplées.

Brigitte Corrigou
24/10/2022
Spectacle à la Une

"Deux mains, la liberté" Un huis clos intense qui nous plonge aux sources du mal

Le mal s'appelle Heinrich Himmler, chef des SS et de la Gestapo, organisateur des camps de concentration du Troisième Reich, très proche d'Hitler depuis le tout début de l'ascension de ce dernier, près de vingt ans avant la Deuxième Guerre mondiale. Himmler ressemble par son physique et sa pensée à un petit, banal, médiocre fonctionnaire.

© Christel Billault.
Ordonné, pratique, méthodique, il organise l'extermination des marginaux et des Juifs comme un gestionnaire. Point. Il aurait été, comme son sous-fifre Adolf Eichmann, le type même décrit par Hannah Arendt comme étant la "banalité du mal". Mais Himmler échappa à son procès en se donnant la mort. Parfois, rien n'est plus monstrueux que la banalité, l'ordre, la médiocrité.

Malgré la pâleur de leur personnalité, les noms de ces âmes de fonctionnaires sont gravés dans notre mémoire collective comme l'incarnation du Mal et de l'inimaginable, quand d'autres noms - dont les actes furent éblouissants d'humanité - restent dans l'ombre. Parmi eux, Oskar Schindler et sa liste ont été sauvés de l'oubli grâce au film de Steven Spielberg, mais également par la distinction qui lui a été faite d'être reconnu "Juste parmi les nations". D'autres n'ont eu aucune de ces deux chances. Ainsi, le héros de cette pièce, Félix Kersten, oublié.

Joseph Kessel lui consacra pourtant un livre, "Les Mains du miracle", et, aujourd'hui, Antoine Nouel, l'auteur de la pièce, l'incarne dans la pièce qu'il a également mise en scène. C'est un investissement total que ce comédien a mis dans ce projet pour sortir des nimbes le visage étonnant de ce personnage de l'Histoire qui, par son action, a fait libérer près de 100 000 victimes du régime nazi. Des chiffres qui font tourner la tête, mais il est le résultat d'une volonté patiente qui, durant des années, négocia la vie contre le don.

Bruno Fougniès
20/09/2022