La Revue du Spectacle, le magazine des arts de la scène et du spectacle vivant. Infos théâtre, chanson, café-théâtre, cirque, arts de la rue, agenda, CD, etc.



Augmenter la taille du texte
Diminuer la taille du texte
Partager
Avignon 2026

•Off 2026• "Nocturne sexuel", un cabaret flamboyant à l'image de l'œuvre éponyme qui l'inspire

Appréhender la vie comme un poème surréaliste, tel était le mantra de l'écrivain Vítězslav Nezva qui, en 1931, dans le droit fil du mouvement Dada prenant délibérément le contrepied des folies atroces de la Première Guerre mondiale, publia ce conte érotique à valeur de récit initiatique. S'inspirer en 2026, aux heures intranquilles des montées des extrêmes droites décomplexées, du poème éponyme de cet avant-gardiste tchèque pour composer un cabaret où musiques ouvertes sur le monde, chants emblématiques, jeux d'acteurs en liesse (régisseur compris) et adresses ludiques au public se disputent joyeusement l'avant-scène, ne peut être totalement innocent…



© Jérôme Quadri.
© Jérôme Quadri.
Ce music-hall "endiablé", tramé par les compositions originales de musiques tous azimuts – jazz, musique électro, trip hop – de Bruno Grégoire, trônant tout de blanc vêtu derrière son piano, haut de forme et lunettes à large monture, et pimenté par les chansons interprétées en duo par Olivier Pauls et Cécile Petit à l'unisson, entraîne le public (d'emblée conquis…) dans un tourbillon effréné. Sans jamais faiblir en intensité, s'enchaineront dans des chorégraphies habilement orchestrées des numéros au pouvoir "enchanteur".

Ainsi la reprise savamment ingénue des "Nuits d'une demoiselle", composée par Colette Renard, dont les paroles savoureusement hard firent scandale en 1963, qui ouvrent ce cabaret créateur d'émotions débridées. Paroles aussitôt commentées, et non sans gourmandise, par l'inénarrable pianiste s'extasiant sur ce que le verbe "baiser" – ponctuant les périphrases ô combien coquines évoquant les plaisirs nocturnes de la demoiselle – contient de délicieusement subversif, un "diamant" d'autant plus étincelant que son usage est proscrit par la bienséance bourgeoise. D'ailleurs le régisseur lumière ne s'y trompe pas, lui qui en écho s'en empare pour le répéter à l'envi jusqu'à plus soif.

© Jérôme Quadri.
© Jérôme Quadri.
D'autres chansons (toutes parlant très librement de l'amour) accompagneront l'itinéraire de découvertes amoureuses de ce tout jeune homme des années trente (l'anti-héros du poème tchèque) en prise avec les premiers émois d'un corps adolescent traversé par le désir charnel… et convoité – dans le genre notre époque n'a rien inventé – par les attentes lubriques d'un curé, d'un catéchiste ou d'un logeur en "mâle" de sexe. Jamais graveleuses, mais libres d'expressions drolatiques, ces confessions résonnent comme un manifeste à mettre entre les mains innocentes pour parfaire l'éducation sexuelle des jeunes gens de tous les temps.

Ainsi de la narration de "sa première fois" dans une maison close en sous-sol et du souvenir inscrit dans sa chair de son accueillante hôtesse chargée de l'initier aux plaisirs de l'amour physique… Disait-on de cette demoiselle qu'elle était syphilitique ? Pour l'innocent jeune homme, cela voulait tout simplement signifier qu'"elle chantait bien". Plus inquiétant pour lui était cet espace irréductiblement clos renvoyant au "Corbeau" d'Edgar Poe – dont la musique de l'adaptation filmique sera interprétée – mais qui, l'acte accompli, se métamorphosa en chambre de reine illuminant ses jours et ses nuits… Rêve érotique si intense qu'il déborde jusque dans la salle de spectacle, l'actrice venant se pelotonner dans les bras d'un spectateur transi… de bonheur.

D'autres chansons encore comme "Bilbao Song", rythmant la comédie de Bertolt Brecht (1927) sur une musique de Kurt Weill, fera revivre le regard d'une femme, passionnément amoureuse, révoltée par les amours bafouées. En filigrane se dessine une critique amère de la société de l'entre-deux guerres gangrénée par le fléau guerrier, un chant dont les accents mélancoliques résonnent comme un hommage à la militante révolutionnaire Rosa Luxemburg assassinée par les paramilitaires d'extrême droite dans le Berlin de 1919. Ou encore, "Lili Marleen", chanson d'amour interprétée en son temps par Marlene Dietrich, dont les paroles subversives de résistance transcendent les clivages haineux. Un récital qui distille l'allégresse, mais aussi la mélancolie, parfois dramatique, de ce qu'aimer veut dire.

"Nocturne sexuel", ces mémoires d'un puceau version cabaret déjanté des années trente, au-delà de ses qualités artistiques réjouissantes, résonne comme un hymne puissant rendu à la force du désir amoureux faisant la nique aux forces obscures de celles et ceux qui instrumentent "à mort" – jusqu'à aujourd'hui – la haine de l'Autre pour arriver au pouvoir. Un manifeste gorgé de vie et de joie rappelant avec bonheur la force subversive de Tristan Tzara glissant au creux de l'oreille de ses concitoyens ensommeillés le mot frivole de "Dada", emblème d'un art de la rébellion tournant en dérision la morale bourgeoise des années brunes. Viva la vida !
◙ Yves Kafka

Vu le mardi 21 juillet 2026 à L'Optimist Théâtre, Festival OFF 2026 d'Avignon.

"Nocturne sexuel"

© Jérôme Quadri.
© Jérôme Quadri.
Music-hall surréaliste d'après le poème éponyme de Vítězslav Nezval (1931).
Traduction française : Helena Staub (Éditions Clémence Hiver en 1992, nouvelle édition en 2022).
Adaptation : Olivier Pauls.
Mise en scène : Olivier Pauls.
Distribution : Olivier Pauls, Cécile Petit, Bruno Grégoire.
Musique originale : Bruno Grégoire.
Durée : 1 h.

Quelques chansons du spectacle :
"Les Nuits d'une demoiselle", Guy Breton/Raymond Legrand (1963).
"I'm a Stranger Here Myself", Ogden Nash/Kurt Weill (1943).
"Moi je m'ennuie", Voldemar Rosenberg (1933).
"La nuit s'efface" (création originale), Bruno Grégoire (2025).
"Bilbao Song", Bertolt Brecht/Kurt Weill (1929).
"Let's Misbehave", Cole Porter (1927).
"Alabama Song", Bertolt Brecht/Kurt Weill (1927).
"Les Yeux noirs", Florian Hermann/Sergueï Gerdel (1879).

© Jérôme Quadri.
© Jérôme Quadri.
•Avignon Off 2026•
A été représenté du 4 au 25 juillet 2026.
Tous les jours à 22 h 35. Relâche le jeudi.
Théâtre Optimist Avignon.

Yves Kafka
Mardi 8 Septembre 2026

Nouveau commentaire :

Théâtre | Danse | Concerts & Lyrique | À l'affiche | À l'affiche bis | Cirque & Rue | Humour | Festivals | Pitchouns | Paroles & Musique | Avignon 2017 | Avignon 2018 | Avignon 2019 | CédéDévédé | Trib'Une | RV du Jour | Pièce du boucher | Coulisses & Cie | Coin de l’œil | Archives | Avignon 2021 | Avignon 2022 | Avignon 2023 | Avignon 2024 | À l'affiche ter | Avignon 2025 | Avignon 2026