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Avignon 2022

•Off 2022• "Fantasio" L'expression contemporaine d'un mal-être générationnel

"Buvons l'ami et songeons à ce mariage point désiré." Éternel sujet maintes fois traité par nos grands auteurs classiques, l'union "forcée" reste encore d'actualité et l'acte de résistance qu'opposent les femmes, quel que soit le pays, peut induire une forme de rébellion et une revendication d'indépendance, d'autonomie, de liberté qui traversent facilement le prisme de la modernité.



© Andreas Eggler.
© Andreas Eggler.
Il y a des compagnies et des metteurs en scène que l'on a particulièrement plaisir à suivre, à retrouver. Qui nous offre des moments où l'on aime sans crainte laisser se glisser nos oreilles, nos yeux, notre attention dans le confort d'une nouvelle création dont on sait quasiment par avance qu'elle nous régalera, ravira tous nos sens. Un spectacle de la Cie de L'Éternel fait assurément partie de ces petits bonheurs qui sont résolument inscrits dans une pratique novatrice, fougueuse, audacieuse et talentueuse de l'art des saltimbanques… celui qui réjouissait les foules au temps des tréteaux, des "sauteurs de bancs"*.

Au cœur de la pièce de Musset se joue le mariage politique de la princesse Elsbeth, enjeu d'un pays/royaume, décevant, sans vigueur et sans perspective pour les jeunes générations, à la gouvernance désabusée. En contrepoint, Fantasio, jeune homme désespéré - fuyant la routine, l'ennui qui naît du quotidien, la lassitude du "rien faire" -, désargenté et à l'avenir incertain, se joue des conventions, peu respectueux de la gente bien-pensante. Endossant de manière inattendue la posture et le costume de bouffon, habité d'une folle énergie soudaine et d'excès de lucidité bénéfique, il bouleverse la donne, sème un joyeux et revigorant bordel, boosté par un esprit vif et pertinent, et fait imploser sans violence le mariage.

© Valentin Perrin.
© Valentin Perrin.
Aux côtés de Fantasio, les personnages féminins et masculins débordent d’une énergie délirante qui pourrait frayer avec le burlesque. La troupe nous plonge dans une fête des fous, une illumination féérique, musicale, portée par des reprises rock et pop - très rythmées, bien balancées - de Nick Cave, David Bowie, PJ Harvey ou les Doors… interprétées en live par les comédiens qui se révèlent être aussi des musiciens. C'est d'une modernité presque futuriste. Les compositions sont jouées depuis une "seconde" scène, comme un grand castelet avec rideau rouge.

Impulsant cette vitalité, magicien manipulateur de mécanismes fantasmagoriques, Emmanuel Besnault, metteur en scène et animateur de la compagnie, a ceci de particulier qu'il instille dans chacun de ses choix artistiques - voir ses remarquables "Fourberies de Scapin" - une patte, un style, une contemporanéité très personnels.

Dans cette dynamique de jeu bien spécifique aux comédiens de la compagnie, une énergie jubilatoire transparaît, une envie forte, irrésistible, joyeuse, communicative de faire théâtre, d'incarner quasiment avec insolence chaque rôle (chacun en interprétant plusieurs), d'exprimer une générosité à satisfaire les spectateurs. Même les costumes aiguisent, chatouillent l'œil.
Le clownesque, le burlesque presque "cartoon" jouent les ornements additifs.

L'impression qui en ressort est un univers théâtrale riche et coloré avec le maintien d'une direction d'acteurs toujours professionnelle, notable notamment dans la qualité du phrasé, délié et précis, de l'élocution à la fois vive et audible.

D'une manière générale, même si le texte de Musset - un classique of course ! - n'a de secret pour personne, dans la proposition d'Emmanuel Besnault et de la Cie de L'Éternel Été, rien n'est attendu, chaque séquence étant une surprise. De chaque seconde qui passe avec bonheur, on se languit déjà de la suivante. La démonstration dramatique et l'interprétation proposées sont jubilatoires, résolument modernes et réjouissantes !

* Saltimbanque, saltimbanco : composé de salta (de saltare, sauter), in (en) et banco "banc, estrade".

"Fantasio"

© Andreas Eggler.
© Andreas Eggler.
Texte : Alfred De Musset
Mise en scène : Emmanuel Besnault.
Avec : Lionel Fournier, Benoit Gruel, Élisa Oriol, Deniz Türkmen, Manuel Le Velly.
Assistante, masques et accessoires : Juliette Paul.
Lumières : Cyril Manetta.
Costumes et maquillages : Valentin Perrin.
Scénographie : Emmanuel Besnault.
Réalisation des costumes : Nolwenn Caudan, Eline Cottenceau, Morgane Lissonde.
Décors : Laura Krompholtz (Atelier Förma).
Production : Cie de L'Éternel Été.
Durée : 1 h 25.
Tout public.

© Valentin Perrin.
© Valentin Perrin.
•Avignon Off 2022•
Du 7 au 30 juillet 2022.
Tous les jours à 13 h 05, relâche le lundi.
La Factory, Théâtre de L'Oulle, 19, place Crillon (en juillet), Avignon.
Réservations : 09 74 74 64 90.
>> theatredeloulle.com

Gil Chauveau
Jeudi 23 Juin 2022

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À découvrir

Les modèles des artistes sont-elles vraiment des modèles de vie ? À en croire ces "Muses", non, et tant mieux !

La racine étymologique de musée est "temple des Muses", du nom de ces neuf déesses qui président aux arts. Ici, elles ne sont que quatre (mais neuf en alternance, tiens ? Hasard…) et l'histoire qu'elles incarnent se déroule effectivement dans un musée après la fermeture, dans la torpeur de la nuit. Dans ce spectacle très vivant, incarner est le verbe idéal pour définir ces créations de personnages, puisque ceux-ci ne sont faits, au tout début, que des figures faites de pigments, de colle, de toiles et de cire.

© Xavier Cantat.
Des figures suspendues dans leurs cadres et posées sur un socle qui sont des chefs-d'œuvre : la "Joconde" de Léonard de Vinci, la "Naissance de Vénus" de Botticelli, la "Petite danseuse" de Degas et le "Diptyque Marilyn" d'Andy Warhol… Magie du théâtre, lorsque le dernier visiteur sort, suivi par le dernier gardien, ces muses renaissent, reprennent vie, voix et chair. Alors commence une longue nuit qui va révéler les caractères surprenants, parfois volcaniques et débordants de ces personnages si sages le jour.

Besoin de se dérouiller un peu les jambes, de se plaindre de la cohue qu'elles subissent tous les jours, de se rappeler des souvenirs "d'enfance" ou de se réchauffer les nerfs aux rivalités les plus classiques, rivalités de notoriété, de séduction ou d'âge, car ces quatre figures font bien partie des représentations de l'idéal féminin en compétition, telle sera la course qu'elles mènent avec fougue et sensualité.

L'idée de départ aurait pu devenir banale et vaine sans l'inventivité que les autrices, les interprètes et le metteur en scène ont déployé. Le texte de Claire Couture et Mathilde Le Quellec ancre résolument son ton dans la fantaisie, le jeu de répliques et l'humour. Les deux autrices ont laissé libre cours à leur imaginaire en gardant un point de vue moderne. Elles dessinent des tempéraments rugueux, explosifs et inattendus, qui tranchent avec les idées convenues que l'on forme face à ces représentations idéalisées de la femme : ce que cache le visage, l'apparence, l'esthétique.

Bruno Fougniès
18/10/2022
Spectacle à la Une

"Huis clos" Sommes-nous acteurs de notre destin ou de simples marionnettes ?

Garcin, Inès et Estelle, un homme et deux femmes, se retrouvent enfermé(es) dans un salon où la lumière ne s'éteint pas et duquel il est impossible de sortir. Ils comprennent qu'ils se trouvent en Enfer et se racontent leurs histoires. Ainsi se noueront entre eux des relations complexes qui ne se révèleront pas toujours réciproques.

© Anthony Dausseur.
Est-ce bien raisonnable de retourner assister à une énième représentation de "Huis clos", ce texte incontournable du théâtre français écrit, fin 1943 - début 1944, par le célèbre philosophe Jean-Paul Sartre ? Une de ses plus belles œuvres et aussi une des plus jouées.
Quand on aime, on ne compte pas, semble-t-il.

Au Laurette Théâtre, une petite salle intimiste de quartier, se joue une nouvelle version de cette célèbre pièce, interprétée par deux comédiennes et un comédien attachant(es) et investi(es) : Sebastian Barrio, Karine Battaglia et Laurence Meini.

La proximité du public avec la scène et, de ce fait, le contact très proche avec les personnages renforcent très largement la thématique de la pièce. Rares ont été les fois où cette sensation d'enfermement a pu nous envahir autant, indépendamment des relations tendues qui se tissent progressivement entre les personnages et qui de ce fait sont décuplées.

Brigitte Corrigou
24/10/2022
Spectacle à la Une

"Deux mains, la liberté" Un huis clos intense qui nous plonge aux sources du mal

Le mal s'appelle Heinrich Himmler, chef des SS et de la Gestapo, organisateur des camps de concentration du Troisième Reich, très proche d'Hitler depuis le tout début de l'ascension de ce dernier, près de vingt ans avant la Deuxième Guerre mondiale. Himmler ressemble par son physique et sa pensée à un petit, banal, médiocre fonctionnaire.

© Christel Billault.
Ordonné, pratique, méthodique, il organise l'extermination des marginaux et des Juifs comme un gestionnaire. Point. Il aurait été, comme son sous-fifre Adolf Eichmann, le type même décrit par Hannah Arendt comme étant la "banalité du mal". Mais Himmler échappa à son procès en se donnant la mort. Parfois, rien n'est plus monstrueux que la banalité, l'ordre, la médiocrité.

Malgré la pâleur de leur personnalité, les noms de ces âmes de fonctionnaires sont gravés dans notre mémoire collective comme l'incarnation du Mal et de l'inimaginable, quand d'autres noms - dont les actes furent éblouissants d'humanité - restent dans l'ombre. Parmi eux, Oskar Schindler et sa liste ont été sauvés de l'oubli grâce au film de Steven Spielberg, mais également par la distinction qui lui a été faite d'être reconnu "Juste parmi les nations". D'autres n'ont eu aucune de ces deux chances. Ainsi, le héros de cette pièce, Félix Kersten, oublié.

Joseph Kessel lui consacra pourtant un livre, "Les Mains du miracle", et, aujourd'hui, Antoine Nouel, l'auteur de la pièce, l'incarne dans la pièce qu'il a également mise en scène. C'est un investissement total que ce comédien a mis dans ce projet pour sortir des nimbes le visage étonnant de ce personnage de l'Histoire qui, par son action, a fait libérer près de 100 000 victimes du régime nazi. Des chiffres qui font tourner la tête, mais il est le résultat d'une volonté patiente qui, durant des années, négocia la vie contre le don.

Bruno Fougniès
20/09/2022