La Revue du Spectacle, le magazine des arts de la scène et du spectacle vivant. Infos théâtre, chanson, café-théâtre, cirque, arts de la rue, agenda, CD, etc.



Augmenter la taille du texte
Diminuer la taille du texte
Partager
Avignon 2022

•Off 2022• "Détours et autres digressions" Le théâtre et sa doublure… drôle, sensible, subtile

(traduction en belge courant : ça nous a bien goûté !)

Faire théâtre du théâtre en train de se faire, en y associant le public complice de cette gestation hautement artistique devant accoucher d'un méga spectacle outre-Atlantique est un exercice de funambule. En maîtres des chimères, Ève Bonfanti et Yves Hunstad nous convient à participer à leur workshop pour faire avancer leur work in progress (idiomes anglais branchés, en référence au parler de l'équipe technique). C'est que le temps presse : au début du mois qui vient, ils sont attendus au Canada pour ce qui s'annonce être un événement…



© Hubert Amiel.
© Hubert Amiel.
Jouant sur tous les tableaux, ils sont concomitamment les personnages, les comédiens qui auront à endosser leurs rôles (rôles restant à définir, à la même enseigne que l'intrigue) et, éventuellement, eux-mêmes. Jonglant en permanence sur ces niveaux de réalité et de fiction dédoublés pour ne pas dire détriplés, on est pris dans un mouvement hallucinatoire faisant vaciller tous repères. D'autant plus que, facétieux comme pas deux, ils feignent eux-mêmes ne plus savoir parfois si leur partenaire à qui il s'adresse est l'acteur ou le personnage ou la personne, créant des quiproquos garantis.

Tout commence par un exercice d'échauffement collectif, une expérience immersive à but intégratif visant à créer une seule communauté, fondant salle et plateau dans la même unité de recherche… Un choux-fleur présenté sur un piédestal devient par la grâce de l'imaginaire un cerveau humain, apte très vite à parler par imitation des sons entendus, mais prenant plus de temps pour acquérir la capacité d'écrire… C'est donc difficile d'écrire un spectacle à écrire, en conclut la comédienne, l'air penaud, d'où la participation bienvenue du public impliqué dans l'écriture de cette œuvre titanesque.

Chacun se sentant désormais embarqué dans la même galère - sauf le décor et les machineries acheminés en avance par voie maritime -, il va falloir ramer dur pour que le spectacle, dont des fragments vont être présentés ce soir, soit au rendez-vous du Festival Contemporain International du Québec. Des papiers et crayons sont distribués pour permettre aux participants associés de noter leurs questions à poser ensuite autour du bar. Dernière précision : une interview avec Radio Canada est prévue en direct d'ici trois quarts d'heure une heure, c'est gênant, on sait, mais le créneau a été imposé…

© Hubert Amiel.
© Hubert Amiel.
Au moment où les deux premières scènes s'apprêtent à être jouées, première interruption. Lui coupe net sa partenaire, conscient de ne pas avoir présenté les personnages ni la situation… C'est la nuit. Un auteur insomniaque qui n'écrit pas. C'est un auteur qui attend d'écrire. Elle le contredit. C'est pas ça. Ça serait mieux de commencer avant. Le régisseur intervient de son pupitre en haut des gradins pour mettre un terme à la discussion en lançant le noir du plateau. Courte scène, la femme venue du ciel est attirée par le désir de cet homme pour arriver dans son imagination. Lumières aveuglantes. Noir.

Débriefing. Lui, commente. L'homme serait assis dans un fauteuil rouge. Et découvrant qu'il est lui-même assis dans un fauteuil… rouge, il ajoute… Ce type pourrait bien être moi. Et même si ça se trouve, c'est peut-être quelqu'un qui écrit ce que je dis ! L'acteur soupçonnant le personnage auteur insomniaque qu'il incarne de lui piquer son texte… Du Raymond Devos pur jus jouant avec des dimensions parallèles à rendre fou… C'est-à-dire jouer avec "l'illusion comique" du théâtre, lieu par excellence des représentations.

À l'instar de l'humoriste belge, lui aussi se met à prendre la voix d'un spectateur irrité pour questionner véhémentement le concept même de leur spectacle… Mais oui Monsieur, c'est qui cette femme venue de nulle part ? Et les autres personnages qui sont-ils ? C'est tout de même pas à nous de vous le dire !!! Lui, sourire débonnaire accroché à ses lèvres, confie… Je sais pas où je vais. La nuit j'arrive pas à dormir. Je me demande où elle peut bien être. J'essaie de voir les étoiles. J'étais sur ma terrasse. Je mets un sucre dans mon café… Et là glissement vers un délire abracadabrantesque autour de l'impact d'un sucre dans une tasse de café créant une réaction en chaîne propre à dissocier l'ordre des molécules… et à provoquer l'élément déclencheur de l'action dramatique… Elle a dû décoller au moment du sucre dans la tasse… Plongée au cœur même du noyau cellulaire nucléaire de la création artistique.

© Hubert Amiel.
© Hubert Amiel.
Clap, on tourne. Elle descend lentement de la grande échelle (le ciel, c'est très haut), nimbée dans un nuage de fumée, séductrice, pour venir le surprendre, lui, allongé dans son fauteuil rouge… Et là vous me regardez, dit-elle à l'acteur, et vous me dites quoi ? Et les comédiens inventent ensemble le dialogue entre leurs personnages dans un jeu de séduction impliquant aussi leurs personnes. Le théâtre dans le théâtre dans le théâtre… Le régisseur criera qu'il est un peu perdu par ces changements incessants qui perturbent les techniciens.

Autre moment fort parmi d'autres encore, celui où elle croit s'adresser à lui, son partenaire, alors que lui, joue déjà l'auteur insomniaque… Ça se voit pas quand je suis l'auteur ? Ça m'inquiète si on ne voit pas quand c'est moi, et quand c'est pas moi… Il appelle son chien (qui est assurément quelqu'un, comme celui de Devos) et joue avec lui une nouvelle séquence hallucinatoire où nous, comme lui, savons pertinemment que de chien, il n'y en a pas sur le plateau, mais, où d'un pacte tacite, nous le voyons exister.

Et puis il y aura en dernière minute l'inénarrable interview du speaker de Radio Canada suscitant les réponses d'une "Fabrique imaginaire" n'en manquant pas pour botter en touche. De cette heure et demie menée tambour battant par deux comédiens irradiant de plaisir de jouer, on ressort comme d'un bain régénérant émergeant de l'offre pléthorique des spectacles du Off. Les coulisses d'une création, ses interrogations, ses flashs lumineux, le pacte secret entre l'acteur et son personnage, tout cela est une scène en soi, la partie immergée de l'iceberg Théâtre dont habituellement on ne perçoit qu'un petit dixième.

Quant à l'humour tout en finesse subtile de ces deux Belges, Dionysos, dieu du théâtre (c'est tout de même une référence dans le domaine des Arts et Lettres), clame de sa voix de stentor - et ce, depuis le 7 juillet, date de la première à Avignon - qu'il vaut le Détour(s). Alors si le vieux le dit…

"Détours et autres digressions"

© Hubert Amiel.
© Hubert Amiel.
Conception, écriture : Ève Bonfanti, Yves Hunstad.
Mise en scène : Ève Bonfanti, Yves Hunstad.
Avec : Ève Bonfanti, Yves Hunstad.
Création lumière et son : Léonard Clarys.
Direction d'acteur : Monique Cappeau.
Musique originale : "Queen of Jupiter" de Lola Bonfanti.
Voix de l'enfant : Moïno Bonfanti.
Régie : Gaétan van der Berg ou Baptiste Leclere.
Par la Cie La Fabrique Imaginaire.
À partir de 12 ans.
Durée : 1 h 30.

•Avignon Off 2022•
Du 7 au 30 juillet 2022.
Tous les jours à 20 h, relâche le mercredi.
La Fabrik Théâtre, 10, route de Lyon, impasse Favot, Avignon.
Réservations : 04 90 86 47 81.
>> fabriktheatre.fr

Yves Kafka
Jeudi 21 Juillet 2022

Nouveau commentaire :

Théâtre | Danse | Concerts & Lyrique | À l'affiche | À l'affiche bis | Cirque & Rue | Humour | Festivals | Pitchouns | Paroles & Musique | Avignon 2017 | Avignon 2018 | Avignon 2019 | CédéDévédé | Trib'Une | RV du Jour | Pièce du boucher | Coulisses & Cie | Coin de l’œil | Archives | Avignon 2021 | Avignon 2022




    Aucun événement à cette date.



À découvrir

Au 41e Festival de la Vézère souffle l’esprit de la musique

Le festival de référence en Corrèze poursuit son aventure malgré la disparition de sa regrettée fondatrice. Il offrira cette saison encore de très beaux rendez-vous musicaux.

Festival de la Vézère 2020, concert de la famille Pidoux © 28mmphoto.
Pour sa 41e édition, le Festival de la Vézère fera vivre l'esprit des lieux puisque Diane du Saillant poursuit la belle mission que s'étaient fixés ses parents, Isabelle et Guy : donner la plus grande audience à la musique et à l'opéra en Corrèze en région Nouvelle-Aquitaine. Elle est donc à la tête depuis cette année du festival fondé en 1981 et entend même le développer. Dix-neuf événements forts rassemblant 150 artistes dans treize lieux remarquables sont offerts dès le début de juillet et ce, pour plus d'un mois.

Fidèle à son esprit alliant exigence et éloge de la beauté, invitant nouveaux venus et artistes fidèles, la manifestation entend rassembler un public très divers : jeunes, familles, mélomanes avertis et amateurs estivaux de sensations nouvelles. De nombreux lieux patrimoniaux se sont ajoutés au cours des quatre décennies mettant le public aux premières loges de l'excellence musicale. En cette année 2022 s'y ajoutent deux nouveaux : les Ardoisières de Travassac et les Jardins de Colette à Varetz. Ce dernier accueillera le 20 juillet Alex Vizorek et le Duo Jatekok, les talentueuses sœurs pianistes, pour un "Carnaval des animaux" de Saint-Saëns attendu.

Outre le désormais traditionnel week-end lyrique des 5, 6 et 7 août au Château du Saillant, rendu possible grâce à la formidable compagnie du pianiste Bryan Evans, Diva Opéra (avec "Tosca" et "Cosi fan tutte" cet été), voici une petite sélection d'évènements inratables chinés au cœur d'un riche programme.

Christine Ducq
25/06/2022
Spectacle à la Une

•Off 2022• "Fantasio" L'expression contemporaine d'un mal-être générationnel

"Buvons l'ami et songeons à ce mariage point désiré." Éternel sujet maintes fois traité par nos grands auteurs classiques, l'union "forcée" reste encore d'actualité et l'acte de résistance qu'opposent les femmes, quel que soit le pays, peut induire une forme de rébellion et une revendication d'indépendance, d'autonomie, de liberté qui traversent facilement le prisme de la modernité.

© Andreas Eggler.
Il y a des compagnies et des metteurs en scène que l'on a particulièrement plaisir à suivre, à retrouver. Qui nous offre des moments où l'on aime sans crainte laisser se glisser nos oreilles, nos yeux, notre attention dans le confort d'une nouvelle création dont on sait quasiment par avance qu'elle nous régalera, ravira tous nos sens. Un spectacle de la Cie de L'Éternel fait assurément partie de ces petits bonheurs qui sont résolument inscrits dans une pratique novatrice, fougueuse, audacieuse et talentueuse de l'art des saltimbanques… celui qui réjouissait les foules au temps des tréteaux, des "sauteurs de bancs"*.

Au cœur de la pièce de Musset se joue le mariage politique de la princesse Elsbeth, enjeu d'un pays/royaume, décevant, sans vigueur et sans perspective pour les jeunes générations, à la gouvernance désabusée. En contrepoint, Fantasio, jeune homme désespéré - fuyant la routine, l'ennui qui naît du quotidien, la lassitude du "rien faire" -, désargenté et à l'avenir incertain, se joue des conventions, peu respectueux de la gente bien-pensante. Endossant de manière inattendue la posture et le costume de bouffon, habité d'une folle énergie soudaine et d'excès de lucidité bénéfique, il bouleverse la donne, sème un joyeux et revigorant bordel, boosté par un esprit vif et pertinent, et fait imploser sans violence le mariage.

Gil Chauveau
23/06/2022
Spectacle à la Une

Les 67e Nuits de la Citadelle à Sisteron

À partir du 22 juillet, les Nuits de la Citadelle de Sisteron accueilleront de beaux spectacles consacrés à la musique, à la danse et au théâtre sous l’égide du nouveau directeur artistique du festival, Pierre-François Heuclin.

Carmina Latina © Cappella Mediterranea.
Après la disparition tragique d'Édith Robert, c'est donc à Pierre-François Heuclin de reprendre le flambeau des Nuits de la Citadelle de Sisteron, dans les Alpes-de-Haute-Provence. Le plus ancien festival (avec les Chorégies d'Orange) propose, pour sa 67e édition, un programme varié assuré par certains des meilleurs artistes français et européens.

Dès le 22 juillet, le chef Leonardo Garcia Alarcon à la tête de son orchestre, la Cappella Meditterranea, et du Chœur de chambre de Namur, offrira un concert consacré à des œuvres espagnoles et sud-américaines des XVIe et XVIIe siècles. Ce sera une soirée "Carmina Latina" emmené par la soprano Mariana Flores.

Au cloître Saint-Dominique, une superbe voix retentira encore le 27 juillet avec la venue du ténor britannique Freddie de Tommaso. Le premier prix du concours Plàcido Domingo donnera des airs de Verdi, de Puccini mais aussi des mélodies de Liszt, accompagné du pianiste Jonathan Papp.

Le Duo Jatekok pour "Un Carnaval de Animaux pas comme les autres" (le 7 août) et les sœurs Camille et Julie Berthollet (le 13 août) se produiront ensuite sur la scène du très beau théâtre de verdure pour les premières et celle du cloître Saint-Dominique pour les autres. Des rendez-vous musicaux qui ne manqueront donc pas de charme.

Christine Ducq
18/07/2022