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Théâtre

"La Permanence des rêves" tresse l'espoir d'un monde où l'homme ne sera plus le prédateur de la femme : par quels moyens ?

C'est une sorte de vision que nous propose le texte de Catherine Morlot : le rêve qu'un murmure énorme, celui de millions, de milliards de femmes, s'amplifie et se mette soudain à déferler de partout et que ce murmure de colère soit enfin incontournable, qu'il soit synonyme de changement, qu'il devienne enfin un cri merveilleux et libérateur. Ce murmure, le personnage principal l'entend. Il surgit des quatre horizons. Il grossit.



© Sandra Saragoussi.
© Sandra Saragoussi.
Ce personnage se nomme Paradis. Elle est en haut d'une colline, quelque part ou nulle part, et la rumeur qu'elle perçoit sort soudain de sa bouche comme un cri libérateur, une litanie qui est l'écho de cette rumeur dans son propre cœur. Ce cri, c'est celui né de la peur. La peur que l'on cache, celle qu'on tait, celle qui est pourtant ancrée au plus profond de chaque femme, que l'on biberonne en quantité de plus en plus grande à chacun des pas qui éloignent de la petite enfance. La peur. Pas la peur de mourir qui est bien partagée par tous, mais la peur des hommes.

Dès les premières minutes, dans ce no man's land, du haut de cette colline, Paradis sent une parole longtemps baillonnée sortir d'entre ses lèvres. C'est une longue mélopée qui la secoue, la défigure, la transcende (une magnifique interprétation de Louise Dupuis). Il n'y a rien de gratuit dans cette parole qui soudain exprime avec force et conviction cette peur banalisée que toutes les femmes savent quand il s'agit de se retrouver seule dans un espace public annexé par les hommes en bandes, comme des nuées de corbeaux guettant leur pitance.

© Sandra Saragoussi.
© Sandra Saragoussi.
Au centre de la pièce, il y a donc Paradis, la bien-nommée. Une "femme tue" qui entend soudain le murmure de révolte des femmes de tous les pays contre un système social qui les enferme. Une sorte de fourmillement de cris, de joies, de revendications, de révoltes aussi qui la transforment en voyante. Une prophétesse de la venue d'une paix enfin obtenue pour toutes celles, pour toutes, qui depuis la plus tendre enfance savent que la rue, l'obscurité, les chemins solitaires sont des dangers potentiels, non pas de simples dangers de mort ou de vol, mais des dangers qui peuvent en un soir dévaster une vie entière. Cette peur est initiée si tôt que les parents de la jeunesse aventureuse connaissent bien, eux qui souhaitent à leurs fils de passer une bonne soirée, quand ils disent à leurs filles : "Sois prudente".

C'est une parole féministe, certes, que "La Permanence des rêves" porte, mais une parole élargie aux hommes. Une parole qui n'est pas contre tout le genre masculin, mais contre ce masculin qui s'érige en prédateur ou en protecteur, les deux faces d'une même pièce. Le rêve est peut-être celui de donner la liberté aux femmes et de ne plus, en aucun cas, accepter cette peur rentrée dans les habitudes. Autour de Paradis, il y a un homme, Sien, qui, durant trois jours, va prendre soin d'elle. Sans la connaître, mais en reconnaissant le rêve qu'elle exprime. Il y a aussi Valence, un autre homme, à l'écoute. Deux hommes qui ont évité de devenir des prédateurs. Ils sont musiciens d'un groupe dont les répétitions s'arrêtent à cause de l'absence de Sien.

À travers l'arrêt des répétitions, la question est de savoir s'il faut s'arrêter pour que cette parole puisse exister enfin, qu'elle puisse déclencher chez d'autres l'envie de vivre enfin le rêve d'une espèce humaine devenue capable, comme n'importe quelle espèce animale, de ne pas tuer ses femelles. Ainsi, l'autrice donne l'occasion à ses personnages masculins d'exprimer eux aussi leurs propres peurs.

L'autrice et metteuse en scène révèle qu'au début de ce projet, la parole-fleuve de Paradis a surgi de sa plume sans préméditation. Un texte qui devint le monologue de Paradis pour "crier la marche des femmes en colère dont les vociférations étaient destinées à pulvériser leur peur de vivre parmi les hommes". Mais la force et la beauté de ce spectacle tiennent aussi au fait que l'autrice ne fait pas de la scène une tribune d'où s'exprimer devant un public, comme d'autres créations revendicatrices ont trop tendance à faire, mais à créer une véritable fiction, une histoire, qui oppose ceux qui entendent la rumeur qui s'étend au travers du trouble de Paradis, et ceux qui ne veulent pas entendre.
◙ Bruno Fougniès

Vu le 16 octobre au Théâtre Le Hublot, Colombes (92).

"La Permanence des rêves"

© Sandra Saragoussi.
© Sandra Saragoussi.
"Il y avait donc urgence"
Texte : Catherine Morlot.
Mise en scène : Catherine Morlot.
Assistante mise en scène et dramaturgie : Anne Le Queiroz.
Avec : Anthony Audoux, Félicité Chaton, Louise Dupuis, Sarah Taradach, Samy Zerrouki.
Création lumière : Laurent Bénard.
Musique originale : Sylvain Jacques.
Chœur et soutien de chœur : Catherine Morlot, Estelle Meyer, Anna Jouan, Bele Bopp, Diane Vaicle, Dorothée Leclair, Lauranne Callet, Marine Lombard, Coralie Borghi, Camille Derijar.
Production : Compagnie La Permanence des rêves.
À partir de 13 ans.
Durée : 1 h 40

Du 21 octobre au 14 novembre 2026.
Mercredi et jeudi à 21 h, samedi à 20 h.
Théâtre La Reine Blanche, 2 bis, passage Ruelle, Paris 18ᵉ.
Téléphone : 01 40 05 06 96.
>> Billetterie en ligne
>> reineblanche.com

Bruno Fougniès
Lundi 26 Octobre 2026

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