Ce sont cinq belles vacuités que cette assemblée d'hommes, cette amitié virile vieillissante prise entre les discours vains habituels sur la qualité de tel vin, l'histoire drôle, cocasse, et la nostalgie des idéaux politiques maintenant décharnés. Sans espoir. Ce ne sont pas vraiment des porteurs de regrets éternels, des "c'était mieux avant", ils y croient vaguement encore à leurs mots, leurs échanges, leurs tentatives d'action, même si elles finissent toutes dans l'échec, et c'est à la fois pathétique et drôlement cruel.
Benoît Lambert avait sans doute la volonté de faire de ces cinq vieux hommes blancs des personnages détestables. Ils le sont bien sûr par ce qui leur manque – une conscience, une humilité ou une empathie pour le monde qui les entoure et qu'ils ne cherchent pas à découvrir –, mais leurs maladresses, leurs doutes, leurs faiblesses et surtout l'extrême force et conviction avec lesquelles les cinq comédiens défendent leurs partitions, leur donnent un crédit de sympathie qui gomme leurs défauts. Maladresses, doutes et faiblesses sont d'ailleurs sans doute les arguments dont les hommes se revêtent pour attirer la sympathie, en général.
Benoît Lambert avait sans doute la volonté de faire de ces cinq vieux hommes blancs des personnages détestables. Ils le sont bien sûr par ce qui leur manque – une conscience, une humilité ou une empathie pour le monde qui les entoure et qu'ils ne cherchent pas à découvrir –, mais leurs maladresses, leurs doutes, leurs faiblesses et surtout l'extrême force et conviction avec lesquelles les cinq comédiens défendent leurs partitions, leur donnent un crédit de sympathie qui gomme leurs défauts. Maladresses, doutes et faiblesses sont d'ailleurs sans doute les arguments dont les hommes se revêtent pour attirer la sympathie, en général.
Alors que fabriquent-ils ces cinq personnages pendant presque une heure et demie ? Ils ne fabriquent rien. Rien qui ne soit abouti du moins. Ils fabriquent des tentatives de représentations : "Faites ce que vous voulez !" (citation "à peu près") lance le plus âgé des personnages au tout début de la pièce. Alors ils tentent, de plein de façons différentes, de remplir ce temps, cet espace. Et toute la vacuité qui les emplit se révèle.
Le texte de Benoît Lambert frôle évidemment l'absurde. Les références à Beckett sont bien signées, mais il n'en fait pas une volonté rhétorique, ni une démonstration globale… toute existence étant absurde, etc. L'espace-temps où agissent nos cinq personnages est dès le départ un événement raté. Un trou dans l'agenda, trou qu'il faut bien remplir puisque la pièce commence par l'entrée en scène d'un cortège funéraire : tous sont venus là pour l'enterrement de leur ami… un enterrement bien raté car cet ami est finalement bien vivant.
Nul besoin de comparer avec l'absurde défendu par Beckett, et pourtant, l'envie m'est venue de le faire, et comme moi-même j'ai un peu cette nécessité de remplir cet espace blanc qu'est mon écran d'ordinateur, je me permets. Par conséquent, ici, nos cinq hommes ne sont pas dans ce no-man's-land représenté par l'attente de quelque chose qui doit arriver, mais dans le vide créé par quelque chose qui n'est pas arrivé. La différence est ici une dimension politique que Benoît Lambert revendique : l'idéal d'une société égalitaire n'est pas arrivé, au contraire, le capitalisme voire le népotisme règne de tout son poids sur le désordre du monde.
Le texte de Benoît Lambert frôle évidemment l'absurde. Les références à Beckett sont bien signées, mais il n'en fait pas une volonté rhétorique, ni une démonstration globale… toute existence étant absurde, etc. L'espace-temps où agissent nos cinq personnages est dès le départ un événement raté. Un trou dans l'agenda, trou qu'il faut bien remplir puisque la pièce commence par l'entrée en scène d'un cortège funéraire : tous sont venus là pour l'enterrement de leur ami… un enterrement bien raté car cet ami est finalement bien vivant.
Nul besoin de comparer avec l'absurde défendu par Beckett, et pourtant, l'envie m'est venue de le faire, et comme moi-même j'ai un peu cette nécessité de remplir cet espace blanc qu'est mon écran d'ordinateur, je me permets. Par conséquent, ici, nos cinq hommes ne sont pas dans ce no-man's-land représenté par l'attente de quelque chose qui doit arriver, mais dans le vide créé par quelque chose qui n'est pas arrivé. La différence est ici une dimension politique que Benoît Lambert revendique : l'idéal d'une société égalitaire n'est pas arrivé, au contraire, le capitalisme voire le népotisme règne de tout son poids sur le désordre du monde.
Une once d'optimisme politique se dégage alors du spectacle, puisque l'enterrement du vieil idéal n'a pas lieu. Sans qu'il soit possible pourtant de relancer la foi originelle dans cet idéal, la foi, la fougue, l'intrépidité. Le temps seul est temps mort, qu'il faut combler avec les vieilles antiennes, les tentatives de distraction, de fantaisie, de rire et d'amitié virile.
La construction volontairement chaotique du spectacle révèle de façon frappante ces silences, ces absences de rebonds, ces échecs qui terminent systématiquement chaque "numéro". Dans ces numéros qui s'enchaînent pour combler ce grand vide d'espoir de cette vieille garde, des échos du monde surgissent presque systématiquement : le pape, Don Quichotte, Lénine en portrait dans le fond du décor et surtout une projection d'image de guerre, que les personnages ne voient pas. Des personnages qui continuent à pérorer, gesticuler, tenter de faire existence devant ces images chocs qui transforment la vision amusée de la scène en quelque chose de plus acide, plus tragique.
Cet espace-temps incertain se déroule dans un espace aussi incertain (très belle scénographie d'Antoine Franchet). Des tentures, des boiseries, des cadres de tableaux figuratifs suspendus sous des éclairages qui rappellent un musée, sorte d'ancien monde. Une salle à moitié remplie de cartons, comme si l'on déménageait tout, comme si l'on emménageait, cet entre-deux. Un canapé recouvert d'un drap blanc, un fauteuil de salon bourgeois. Et cette salle scindée par un immense rideau, fait de bandes de plastique transparent comme on en utilise pour des travaux de peinture. Derrière cette séparation étincelante, un espace inconnu qui peut alternativement suggérer l'au-delà, l'avenir, la transformation possible, voire la métamorphose. Un espace à la fois ancré dans le passé et en bouleversement.
La construction volontairement chaotique du spectacle révèle de façon frappante ces silences, ces absences de rebonds, ces échecs qui terminent systématiquement chaque "numéro". Dans ces numéros qui s'enchaînent pour combler ce grand vide d'espoir de cette vieille garde, des échos du monde surgissent presque systématiquement : le pape, Don Quichotte, Lénine en portrait dans le fond du décor et surtout une projection d'image de guerre, que les personnages ne voient pas. Des personnages qui continuent à pérorer, gesticuler, tenter de faire existence devant ces images chocs qui transforment la vision amusée de la scène en quelque chose de plus acide, plus tragique.
Cet espace-temps incertain se déroule dans un espace aussi incertain (très belle scénographie d'Antoine Franchet). Des tentures, des boiseries, des cadres de tableaux figuratifs suspendus sous des éclairages qui rappellent un musée, sorte d'ancien monde. Une salle à moitié remplie de cartons, comme si l'on déménageait tout, comme si l'on emménageait, cet entre-deux. Un canapé recouvert d'un drap blanc, un fauteuil de salon bourgeois. Et cette salle scindée par un immense rideau, fait de bandes de plastique transparent comme on en utilise pour des travaux de peinture. Derrière cette séparation étincelante, un espace inconnu qui peut alternativement suggérer l'au-delà, l'avenir, la transformation possible, voire la métamorphose. Un espace à la fois ancré dans le passé et en bouleversement.
"Si ça se trouve, ce n'est pas le monde qui s'effondre, c'est simplement le corps des mâles vieillissants qui ont échoué dans quasiment tous les domaines, mais qui n'arrivent pas à accepter que ça va continuer sans eux…", dixit Benoît Lambert dans un dialogue avec Sophie Chesne en mai 2025.
Pour finir, le côté ludique de "La Mélancolie des paquebots" est brillamment tenu par les cinq comédiens qui parviennent, dans cet univers qui semble chanceler en permanence, à tenir le cap avec chacun une personnalité qui rejaillit sur leurs personnages. Un dynamisme qui, là encore, rend leurs rôles plus séduisants, plus lumineux que l'aveuglement patriarcal qui les soutient encore un peu avant de sombrer certainement.
À propos du titre : "Les paquebots, c'est lourd, ça coule, ça pollue. Je trouve que ça correspond bien avec les personnages", précise encore Benoît Lambert.
◙ Bruno Fougniès
Vu à la Comédie de Saint-Étienne le 14 octobre 2026.
Pour finir, le côté ludique de "La Mélancolie des paquebots" est brillamment tenu par les cinq comédiens qui parviennent, dans cet univers qui semble chanceler en permanence, à tenir le cap avec chacun une personnalité qui rejaillit sur leurs personnages. Un dynamisme qui, là encore, rend leurs rôles plus séduisants, plus lumineux que l'aveuglement patriarcal qui les soutient encore un peu avant de sombrer certainement.
À propos du titre : "Les paquebots, c'est lourd, ça coule, ça pollue. Je trouve que ça correspond bien avec les personnages", précise encore Benoît Lambert.
◙ Bruno Fougniès
Vu à la Comédie de Saint-Étienne le 14 octobre 2026.
"La Mélancolie des paquebots"
Texte : Benoît Lambert.
Mise en scène : Benoît Lambert.
Assistant à la mise en scène : Étienne Rabaud.
Avec : Robert Angebaud, Antoine Besson, Christophe Brault, Étienne Grebot, Emmanuel Vérité.
Scénographie et création lumière : Antoine Franchet.
Costumes : Violaine L. Chartier.
Création son : Fabrice Drevet.
Régie générale : Philippe Lambert.
Construction des décors et réalisation des costumes : Ateliers de la Comédie de Saint-Étienne – CDN.
À partir de 15 ans.
Durée estimée : 1 h 15.
Du 24 novembre au 2 décembre 2026.
Du 24 au 26 à 20 h, le 27 à 18 h 30, le 28 à 17 h, les 30 novembre et 1ᵉʳ décembre à 20 h, le 2 à 19 h.
Théâtre Dijon Bourgogne – CDN, 23, rue Courtépée, Dijon (21).
Téléphone : 03 80 68 47 47.
>> Billetterie en ligne
>> tdb-cdn.com
Du 5 décembre au 13 décembre 2026.
Du mardi au samedi à 20 h 30, dimanche à 16 h 30.
Théâtre de La Tempête, Cartoucherie, route du Champ de Manœuvre, Paris 12ᵉ.
Téléphone : 01 43 28 36 36
>> la-tempete.fr
Mise en scène : Benoît Lambert.
Assistant à la mise en scène : Étienne Rabaud.
Avec : Robert Angebaud, Antoine Besson, Christophe Brault, Étienne Grebot, Emmanuel Vérité.
Scénographie et création lumière : Antoine Franchet.
Costumes : Violaine L. Chartier.
Création son : Fabrice Drevet.
Régie générale : Philippe Lambert.
Construction des décors et réalisation des costumes : Ateliers de la Comédie de Saint-Étienne – CDN.
À partir de 15 ans.
Durée estimée : 1 h 15.
Du 24 novembre au 2 décembre 2026.
Du 24 au 26 à 20 h, le 27 à 18 h 30, le 28 à 17 h, les 30 novembre et 1ᵉʳ décembre à 20 h, le 2 à 19 h.
Théâtre Dijon Bourgogne – CDN, 23, rue Courtépée, Dijon (21).
Téléphone : 03 80 68 47 47.
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Du 5 décembre au 13 décembre 2026.
Du mardi au samedi à 20 h 30, dimanche à 16 h 30.
Théâtre de La Tempête, Cartoucherie, route du Champ de Manœuvre, Paris 12ᵉ.
Téléphone : 01 43 28 36 36
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