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Avignon 2026

•In 2026• "Cuckoo" Auto-psy d'un pays sous pression : la Corée et ses auto-cuiseurs

Né en Corée du Sud, le metteur en scène, compositeur et vidéaste Jaha Koo a vu le jour – de manière prémonitoire – en 1984… titre du roman dystopique datant de 1947 de George Orwell. Ayant choisi les voies de l'exil alors qu'il était encore tout jeune homme, il se propose de faire théâtre de son propre parcours pour éclairer de manière subjective l'Histoire des trente dernières années de la République de Corée… Sur scène, assisté de trois auto-cuiseurs parlants (haute technologie oblige) et s'appuyant sur des images d'archives relatant les actualités de l'époque, il va donner ce que l'on pourrait nommer une "conférence gesticulée" où humour et tragique s'étayent pour révéler les dessous des cartes.



© Christophe Raynaud de Lage.
© Christophe Raynaud de Lage.
Accueilli par des archives télévisuelles, projetées sur écran, montrant de manière accélérée des moments charnières de l'Histoire de la Corée du Sud – comme celui de l'imposition par le FMI en 1997 d'un programme économique drastique en échange d'un plan de sauvetage destiné à éviter la faillite du pays, jour qualifié par le commentateur de "journée d'humiliation nationale" –, le spectateur est immergé d'emblée dans la réalité sociale de ce petit pays asiatique où les travailleurs des usines automobiles désertent leur poste pour faire grève. Se succéderont, classées année par année, de 1998 à 2016, des images, montrant les manifestations des étudiants et travailleurs réprimés très violemment par les forces de l'ordre. Avec comme point d'orgue, une dernière image, celle d'un jeune homme s'apprêtant à franchir la balustrade d'un pont pour mettre fin à ses jours.

Quand la lumière se fait, on découvre l'acteur face à trois auto-cuiseurs "intelligents" comme la super technologie coréenne en détient la primeure. Des drames à l'écran, on passe sans transition à un univers où l'on ri(z) généreusement face à ces machines douées de paroles… et de réflexions désopilantes, se renvoyant à la face des sarcasmes orduriers comme pourrait le faire une bande de joyeux copains. Ce qui est comique, mais aussi flippant, c'est que l'humanité soit incarnée ici par des robots capables de porter sur les comportements humains des jugements plutôt bien sentis.

© Christophe Raynaud de Lage.
© Christophe Raynaud de Lage.
Avec humour (et gravité), l'acteur nous confiera qu'en 2002, lors de la coupe du monde de foot où l'équipe coréenne s'est illustrée, il avait pour la première fois découvert une foule joyeuse dans les rues de Séoul et s'était réveillé avec sa première gueule de bois… ce qui en dit long sur l'état d'une population pressurée par un régime oppressant, imposant des rythmes toujours de plus en plus exigeants au nom d'une rentabilité vécue comme un dogme incontournable. Il confiera sa volonté de s'exiler pour échapper à ces pressions permanentes et, emportant avec lui quelques vêtements, son ordi et son cuckoo surpressurisé lui aussi, la difficulté de pouvoir s'intégrer à des cultures dont les codes lui manquaient.

Les suicides en chaîne – dont l'un de ses très proches amis – seront légion parmi les jeunes gens, désespérés de ne pouvoir tenir leur rang dans cette société qui ne leur fait aucune place. Ainsi de Jerry, sauté d'un balcon, et de beaucoup d'autres intimes appartenant à cette génération sans avenir. Disparus qu'il tente d'oublier en "faisant du riz à mort" dans une compulsion d'énergie se concluant par une explosion de vapeur de son cuckoo… Le ton se fera encore plus caustique lorsqu'il accrochera par dérision le portrait du coprésident au trésor du Président Clinton, responsable de cette désespérance généralisée. En effet, pour payer la dette au FMI, les licenciements massifs des ouvriers sont le prix à concéder aux prédateurs financiers américains… Quant aux deux cuckoos, leur conversation épinglera avec malice la fille du potentat, chantre de la vente de bonheur artificiel sur les écrans télévisuels.

Et pour clore le chapitre des morts annoncés, une longue séquence filmée reconstituera, minute par minute, l'itinéraire d'un jeune travailleur chargé de la réparation d'une porte palière installée sur les quais… pour rendre caduques les tentatives de suicide. Le temps attribué pour cette opération ayant été dépassé de quelques secondes, le jeune homme sera immanquablement écrasé par le train surgissant dont le phare nous éblouira de sa lumière blanche, dernière vision du sacrifié. Une mort de plus s'ajoutant à celles par suicide, variables d'ajustement pour faire tourner le monde.

L'acteur, construisant sa performance autour des égos-documents de son parcours, se lancera alors avec frénésie dans la confection de pavés du riz sorti tout chaud de son cuckoo, alors que défileront les phrases clés retenues par les auto-cuiseurs gonflés à l'IA : "Jour de l'humiliation nationale… Si j'étais toi, je me flinguerais… Cuckoo a fini la cuisson, veuillez remuer le riz…".

© Christophe Raynaud de Lage.
© Christophe Raynaud de Lage.
Après cette performance adressée au public, qu'advient-il des images d'une société coréenne présentée dans le monde occidental comme le fleuron de la haute technologie ? Ce pays "le plus innovant au monde", que cache-t-il derrière les résultats de ses performances affichées ? Bénéficiant dans l'opinion occidentale du repoussoir constitué par la Corée du Nord, pays sans conteste dictatorial, la Corée du Sud semble échapper à la critique de l'ultra-libéralisme faisant pourtant, à l'instar de son ennemie endémique, très peu cas de l'humain... Ainsi "Cuckoo" présente-t-il, en plus de sa construction artistique au-dessus de tous soupçons, le mérite de dessiller nos yeux d'occidentaux en proposant un cocktail savoureux, mixant vie personnelle et intelligence critique appliquée à une société entière. Une petite perle à cultiver comme antidote à l'idéologie tentaculaire de la mondialisation libérale.
◙ Yves Kafka

Vu le 7 juillet 2026 au Gymnase du Lycée Mistral d'Avignon, pour la 80ᵉ édition du Festival d'Avignon.

"Cuckoo"

© Christophe Raynaud de Lage.
© Christophe Raynaud de Lage.
Belgique - République de Corée.
Création 2017.
En coréen et anglais, surtitré en français et anglais.
Conception, mise en scène, texte, musique, vidéo et traduction anglaise pour le surtitrage : Jaha Koo.
Assistant à la dramaturgie : Dries Douibi.
Avec : Duri, Hana, Seri et Jaha Koo.
Pilotage du matériel : Idella Craddock.
Scénographie et création numérique : Eunkyung Jeong.
Traduction française pour le surtitrage : Andrew Simpson.
Régie : Tom Daniels, Bart Huybrechts.
Durée : 55 minutes.

•Avignon In 2026•
A été représenté du 5 au 8 juillet 2026.
Représenté à 18 h les 5 et 7 juillet, à 11 h les 6 et 8 juillet.
Gymnase du lycée Mistral, 37, rue d'Ananelle, Avignon.
Billetterie en ligne
>> festival-avignon.com

Yves Kafka
Jeudi 9 Juillet 2026

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