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Avignon 2026

•In 2026• "Island Story", Archéologie d'un massacre d'État…

Redonner voix à celles et ceux qui en ont été brutalement privés, massacrés délibérément en 1948 et les années suivantes par la police coréenne du Sud adoubée par les Américains. Exécutions sommaires et particulièrement sauvages commises dans l'île de Jeju (devenue depuis un paradis touristique) suspectée d'abriter des partisans communistes réclamant l'unité de la Corée à peine libérée du joug de l'occupation japonaise… Kyung-Sung Lee, fondateur et directeur artistique de Creative VaQi, professeur au département de mise en scène théâtrale à l'université Sungkyunkwan de Séoul, signe là (et interprète avec quatre autres complices au plateau) un théâtre documentaire des plus troublants.



© Christophe Raynaud de Lage.
© Christophe Raynaud de Lage.
Un plateau nu… Si ce n'est en son centre un carré de sable d'où seront extraits des restes d'ossements. Sur ses flancs, deux bicyclettes activées tour à tour par les acteurs pédalant pour produire l'énergie humaine chargée d'alimenter les projecteurs centraux "éclairant" la scène de crime. En fond de scène, trois tables rangées où prendront place les artistes, lesquels, casques aux oreilles, porteront la voix des enfants des victimes… Si on ajoute encore le grand écran de fond de scène où seront projetées des vues de l'île de Jeju, une radio d'époque au premier plan et des quadrillages au sol délimitant les zones de fouilles, on aura une idée de la sobriété du dispositif scénique.

En effet, loin de toute concession au spectaculaire, près de deux heures durant, l'intensité dramatique va se cristalliser dans les paroles vives des enfants et proches des victimes cruellement liquidées ce 3 avril 1948 et les jours et semaines qui suivront. Tragédie connue sous le nom de "Jeju sasam" ("sasam" désignant "le 3 avril") et frappée longtemps du sceau de l'oubli par des dirigeants sud-coréens soucieux de dissimuler la réalité des abominations commises. À tel point, que les descendants des survivants, seront traqués, eux aussi, pour leur intimer – au nom de la raison d'État – silence.

© Christophe Raynaud de Lage.
© Christophe Raynaud de Lage.
Et cette chape de plomb recouvrant l'impensable, comme une deuxième mort infligée aux victimes, se doit coûte que coûte d'être brisée afin que les survivants puissent enfin avoir accès à la vérité. C'est à cette entreprise "archéologique" (retrouver les corps des disparus et libérer du sarcophage de l'oubli la mémoire que d'aucuns s'employaient à enterrer vivante) que nous, spectateurs de théâtre d'un drame lointain, sommes conviés in situ…

Les deux actrices et trois acteurs coréens, oreillettes vissées, se feront devant nous les porte-paroles attentifs de celles et ceux qui ont à cœur de délivrer leurs souvenirs (nécessairement parcellaires, étant très jeunes à l'époque du drame) de ce trois avril tragique… En effet, dans une tentative ultime de connaître la vérité sur ces disparitions, retrouver les squelettes de leurs proches enfouis dans la mer bordant l'île de Jeju ou ensevelis enchevêtrés les uns aux autres dans les fosses communes de l'aéroport, prend allure d'opération salvatrice. Pouvoir offrir une sépulture digne à leurs pères, mères, grands-parents, ou autres proches, et, ce faisant, pouvoir apaiser leurs propres tourments, participe de leur survie à eux.

© Christophe Raynaud de Lage.
© Christophe Raynaud de Lage.
Témoignages marqués du sceau de meurtrissures à vif, de blessures laissées béantes… Une nuit, des bruits de combat, des cris, l'irruption de policiers brutalisant le père avant de l'embarquer manu militari, un père dont le jeune enfant d'alors n'aura plus jamais de nouvelles… Caméra au poing dirigée vers l'emplacement des fosses délimitées par des scotchs rouges posés au sol, là où on a fusillé en masse… Compter le nombre de crânes, de fémurs, pour tenter de reconstituer les squelettes brisés… Victime enterrée le visage contre terre… Une autre, mains attachées dans le dos… Une autre encore, enterrée accroupie, tête tordue… Tests ADN pour tenter d'identifier à quel nom chacune répondait… Comment survivre après le traumatisme engrangé en soi ?

Les soldats rangeaient au-dessus des falaises de l'île les victimes alignées, avant de précipiter leurs corps dans la mer… Vidéos de l'aéroport construit grâce aux travaux forcés imposés aux habitants sous l'occupation précédente, celle des Japonais… Photos de travaux des fouilles pour exhumer les squelettes… Reliques étalées au sol et projetées en direct sur le grand écran du fond de scène… Corps des acteurs qui tressaillent au bruit des avions qui les surplombent… Une balle made in USA retrouvée fichée dans le squelette d'un adolescent… Des sons enregistrés, ceux de la distillerie, de la grotte, de la plage de galets… Des chants populaires coréens et jusqu'au dialecte de Jeju… Un flux incessant charriant images, paroles, sons et restes d'ossements.

Une immersion grandeur nature redoublée de jeux corporels où les comédiens, dans le carré de sable central, vont prendre tour à tour les postures des victimes telles que les fouilles les ont exhumées. Et pour rendre encore plus tangible cette "réalité augmentée", la scène sera projetée sur l'écran géant démultipliant son impact. Enfin un rêve sera conté, apportant l'apaisement des rituels chamaniques où la correspondance avec l'esprit des morts fait fonction de libération. De même, une gigantesque marionnette, construite avec les bois retrouvés sur la plage de Jeju et extraite du carré de sable, passera avec une infinie précaution de main en main, comme une sculpture vivante réunissant en elle tous les disparus.

Énorme émotion déclenchée par ce théâtre documentaire, refusant tout recours au spectaculaire morbide pour se faire l'écho vivant de paroles d'enfants et proches des victimes du massacre de "Jeju sasam". Un massacre organisé sur une île lointaine de Corée en un temps ancien dont les effets percutent en plein l'actualité des Territoires occupés, que ce soient ceux de l'Ukraine, de la Cisjordanie et de la Bande de Gaza ou d'autres pays comme l'Iran soumis à des ayatollahs sanguinaires. Dans ce contexte géopolitique d'une violence sans limites, "Island Story" fait figure de rituel. Un rituel théâtral propre à redonner espoir aux forces de vie.
◙ Yves Kafka

Vu le 6 juillet au Gymnase du Lycée Aubanel, pour la 80ᵉ édition du Festival d'Avignon.

"Island Story"

© Christophe Raynaud de Lage.
© Christophe Raynaud de Lage.
République de Corée.
Créé en 2022 au ARKO Arts Theater, Séoul.
Première en France.
En coréen surtitré en français et anglais.
Texte création collective : Kyung-Sung Lee, Na Kyung-min, Jang Sung-ic, Sung Soo-Yeon, Bae So-hyun.
Concept, mise en scène : Kyung-Sung Lee.
Assistant à la mise en scène, surtitrage : Cho Dae-un.
Avec : Kyung-Sung Lee, Na Kyung-min, Bae So-hyun, Sung Soo-yeon, Jang Sung-ic.
Dramaturgie : Kim Seul-gi.
Scénographie : Shin Seung-ryul.
Lumière : Kim Hyo-min.
Son : Kayip.
Conception des marionnettes : Lee Jee-hyung.
Vidéo : Hwang Ho-gyu.
Archives vidéo : Hez Kim.
Direction technique son : Kim Seo-young.
Régie générale : Jung Su-mi.
Traduction française pour le surtitrage : Yumi Han avec la collaboration d'Hervé Péjaudier.
Traduction anglaise pour le surtitrage : Alyssa Kim.
Ce spectacle contient des récits difficiles (massacre).
Durée : 1 h 50.

© Christophe Raynaud de Lage.
© Christophe Raynaud de Lage.
•Avignon In 2026•
A été représenté du 4 au 6 juillet 2026.
Représenté à 18 h 30 le 4, à 12h et 18 h 30 les 5 et 6 juillet.
Gymnase du lycée Aubanel, 14, rue Palapharnerie, Avignon.
Billetterie en ligne
>> festival-avignon.com

Yves Kafka
Mercredi 8 Juillet 2026

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