La Revue du Spectacle, le magazine des arts de la scène et du spectacle vivant. Infos théâtre, chanson, café-théâtre, cirque, arts de la rue, agenda, CD, etc.



Augmenter la taille du texte
Diminuer la taille du texte
Partager
Théâtre

"Bouvard et Pécuchet", farce aux frontières du tragique, avec la bêtise comme dimension philosophique

"Bouvard et Pécuchet", Espace Pierre Cardin, Paris

Jérôme Deschamps met en scène "Bouvard et Pécuchet", la dernière œuvre, inachevée, de Gustave Flaubert, dans laquelle l'auteur dépeint les toquades, les velléités de connaissances non maîtrisées de ses contemporains qui, d'erreurs en déconvenues, entassent les impuissances et les rancœurs.



© Enguerand.
© Enguerand.
Jérôme Deschamps en garde la trame, en conserve quelques bribes, l'adapte au monde contemporain, tout en étant fidèle à une forme d'esprit satirique où l'absurde, l'humour et le sarcasme se tutoient.

Jérôme Deschamps est Pécuchet et Micha Lescot Bouvard. Quand Jérôme Deschamps roule des yeux à n'en plus finir, Micha Lescot brasse de l'air de ses longs bras et de ses longues jambes à l'infini.

Jamais méchants pour leurs personnages. C'est que, dans la traversée de l'œuvre, les comédiens atteignent des sommets d'autoparodie et ce dans une maîtrise totale de leur métier.

Il faut voir comme ils se "marionnettisent" et font surgir, par exemple, en trois tours de manège virtuel, un "digest" des grands rôles de Molière, comment Jérôme Deschamps s'enroule dans la robe d'un malade imaginaire pendant que Micha Lescot s'extrait du mouvement et joue les tartufferies, concrétisant une scène de Dom Juan devant une paysanne. Comment les deux croisent Pierre Dac et Francis Blanche ou proposent une vision de personnages beckettiens des plus convaincantes.

© Pascal Victor.
© Pascal Victor.
Tous deux jouent dans le plaisir jusqu'à s'épater. Et produisent pour leurs personnages des variations subtiles. De l'ébahissement à la béatitude, à l'hébétude, ces deux-là sont appelés à devenir un couple de légende. Il y a le petit gros et le grand gringalet. Jérôme et Micha comme frères siamois.

En contre-pitres Lucas (Hérault) et Pauline (Tricot) composent un duo de travailleurs épuisés par la tâche se dandinant dans la mécanique des jours.

Dans ce spectacle et la succession des gags en rafale, les duettistes se révèlent incapables de s'adapter à toute réalité. Par tous les moyens de l'artifice du théâtre et de sa dynamique, la collision est irrésistible entre un état d'abrutissement et un stade avancé de l'idiotie. La farce est aux frontières du tragique.

Pourtant dans cette mise en scène, Jérôme Deschamps ne décrit pas, n'illustre pas la bêtise de manière dogmatique. En déclenchant un rire franc, le spectacle donne aussi et avant tout en partage le plaisir du métier de comédien. Avec en prime la bêtise comme dimension philosophique commune à tous.

"Bouvard et Pécuchet"

© Enguerand.
© Enguerand.
D'après le roman de Gustave Flaubert.
Adaptation : Jérôme Deschamps.
Mise en scène : Jérôme Deschamps, assisté d'Arthur Deschamps.
Avec : Jérôme Deschamps, Lucas Hérault, Micha Lescot, Pauline Tricot.
Costumes : Macha Makeïeff, assistée de Claudine Crauland
Lumières : Bertrand Couderc, assisté de Julien Chatenet.
Scénographie Félix Deschamps
Accessoires : Sylvie Châtillon.
Postiches et perruques : Cécile Kretschmar.
Conception décors : Clémence Bezat.
Fabrication des décors : Atelier Jipanco.
Compagnie Jérôme Deschamps.
Durée : 1 h 30

Du 22 juin au 11 juillet 2018.
Du mardi au samedi à 20 h 30, dimanche à 17 h.
Espace Cardin, Théâtre de la Ville Hors les murs, Paris 8e, 01 42 74 22 77.
>> theatredelaville-paris.com

© Enguerand.
© Enguerand.

Jean Grapin
Vendredi 8 Juin 2018

Nouveau commentaire :

Théâtre | Avignon 2018 | Avignon 2017 | Danse | Concerts & Lyrique | À l'affiche | Cirque & Rue | Humour | Festivals | Pitchouns | Paroles & Musique | CédéDévédé | Trib'Une | RV du Jour | Pièce du boucher | Coulisses & Cie | Coin de l’œil | Archives



Brèves & Com


Numéros Papier

Anciens Numéros de La Revue du Spectacle (10)

Vente des numéros "Collectors" de La Revue du Spectacle.
10 euros l'exemplaire, frais de port compris.


PUB


    Aucun événement à cette date.
Publicité



À découvrir

"Dévaste-moi"… Persuasion et précision artistique… Pour une nouvelle façon de percevoir un spectacle

"Dévaste-moi", Tournée 2018/2019

Airs célèbres d'opéra, chansons rock, romances populaires. Dans son dernier spectacle "Dévaste moi"*, Emmanuelle Laborit chante et danse, livre des confidences à son public, elle fait le show. Avec ses musicos, (ses boys), tout le tralala et ses effets, les surtitrages qui ponctuent avec humour le tour de chant.

Elle met en place avec le soutien de Johanny Bert (qui met en scène) une forme éclectique de théâtre-danse et de music-hall mêlés. Le spectacle est à bien des égards vertigineux.

C'est que, au cas présent, l'artiste ne peut parler ni entendre les sons. Les mots et le sens ne peuvent pas sortir de la bouche. Tout le spectacle est en langage des signes. Interprété, pas traduit. En chantsigne.

Ce qui donne quelque chose de déroutant d'étonnamment maîtrisé qui dépasse très largement la notion de mimodrame et oblige le spectateur qui fait parti des "entendants" à reconsidérer sa manière de percevoir un spectacle.

Car à l'inverse des repères traditionnels qui élaborent un espace scénique dans lequel le sens circule entre les deux bornes de l'indicible : celles de l'obscène et du sublime, la prestation d'Emmanuelle Laborit passe par le bout des doigts et se transmet à tout le corps sans tabous avec la seule force de la persuasion et de la précision artistique. C'est toute la personne qui exprime le poids des sensations, la raison des sentiments ainsi que les effets de style.

Jean Grapin
20/09/2018
Spectacle à la Une

Le retour en grâce des "Huguenots" à Paris

Le retour des "Huguenots" de Meyerbeer sur la scène de l'Opéra de Paris est un des événements marquants de la commémoration des 350 ans de la noble maison. En dépit de contrariétés dues à des défections de dernière minute, le spectacle tient son rang et fait sonner de nouveau (à juste titre) les trompettes de la notoriété d'un compositeur longtemps oublié.

Le retour en grâce des
Le grand opéra à la française - un genre à la charnière de deux styles, celui du Bel Canto et du Romantisme - a fait les délices du public de la Monarchie de Juillet et bien au delà. Les opéras de la période française de Giacomo Meyerbeer ont en effet été parmi les plus joués et acclamés au XIXe et au début du XXe siècle.

Ouvrant la voie aux triomphes des Verdi, Offenbach, Gounod et autres Wagner, l'œuvre du compositeur allemand a par la suite subi un effacement presque total des scènes - nonobstant quelques rares reprises dont celle des "Huguenots" à l'Opéra national du Rhin (1), il y a un peu plus de cinq ans. On peut s'interroger à l'infini sur les raisons d'une telle désaffection (coût des productions, difficultés à trouver les chanteurs compétents, entre autres), mais on peut être assuré d'une chose : le nouveau spectacle de l'Opéra de Paris redonne aujourd'hui ses lettres de noblesse à une œuvre qui n'est pas sans attraits.

D'abord l'opéra lui-même est une sorte de super production d'avant l'invention du cinéma avec ses quatre heures de musique dédiées à un sujet historique (La Nuit de la Saint-Barthélémy en août 1572), une intrigue implexe trahissant sans vergogne la grande Histoire, avec ses chœurs impressionnants et ses sept rôles principaux nécessitant de solides chanteurs - sans oublier les nombreux figurants et un ballet ornant des tableaux qui doivent impressionner ou charmer. Et les bonnes surprises ne manquent pas à la (re)découverte de ces "Huguenots", qui furent le deuxième triomphe parisien d'un compositeur qui régna de son vivant sur Paris sans partage (2).

Christine Ducq
08/10/2018
Sortie à la Une

Une forme de miroir contemporain avec ses diaboliques bobards… façon fake news

"Le Maître et Marguerite", Tournée 2018/2019

"Le Maître et Marguerite" de Mikhaïl Boulgakov, c'est Dostoïevski, Gogol et Tchekhov réunis. Un roman qui est un désir de théâtre. Désir qu'Igor Mendjinsky exauce avec talent dans l'adaptation qu'il propose.

Une forme de miroir contemporain avec ses diaboliques bobards… façon fake news
C'est une nuit de pleine lune, une nuit de plein été, et dans Moscou, certains, nombreux, rencontrent des chats qui parlent. Un homme meurt décapité par un tramway, une jeune femme meurt à l'autre bout de la ville. Un écrivain voit son œuvre raillée et censurée. Une jeune femme à la tête romanesque quitte son mari et son ennui à la recherche d'un maître. Un dramaturge qui a écrit une pièce sur Jésus et Ponce Pilate, témoin de tout cela, se trouve enfermé chez les fous. Une sorcière chevauche un balai.

Les récits se choquent, cahotent et s'amplifient jusqu'à l'absurde, jusqu'à l'inquiétude.

C'est que c'est le diable qui mène la danse, sème le désordre, installe une autre réalité, la Sienne, qui dissout toutes les autres. Le Surnaturel s'impose. Ce qui est des plus réjouissant.

Et dans cette nuit de pleine lune, l'ombre d'un pouvoir s'étend sur la ville. Comprenne qui pourra.

Jean Grapin
21/05/2018