La Revue du Spectacle, le magazine des arts de la scène et du spectacle vivant. Infos théâtre, chanson, café-théâtre, cirque, arts de la rue, agenda, CD, etc.



Augmenter la taille du texte
Diminuer la taille du texte
Partager
Danse

"Royaume" Un corps à soi… Femmes libres, vous écrirez votre nom en lettres de feu

"Une chambre à soi" (1929, Virginia Woolf), un corps à soi… Pour dénoncer les violences faites aux femmes, pratiques légitimées à bas bruit par des siècles de domination patriarcale, soixante-dix années plus tard, les Nations Unies ont institué une journée particulière afin que ces crimes ne puissent, encore et toujours, être banalisés par un masculin dominant. Heureux hasard du calendrier, c'est ce jour même du 25 novembre 2022 qu'a lieu, à La Manufacture CDCN, la première de la nouvelle création d'Hamid Ben Mahi. Une forme éclatante d'énergie rendant - en actes chorégraphiés - un vibrant hommage à la sororité.



© Pierre Planchenault.
© Pierre Planchenault.
Elles sont six sur le plateau. Six femmes d'âge et de culture différents. Elles ont des origines italiennes, kabyles, réunionnaises, françaises, peu importe. Ce qui les réunit, c'est une histoire commune, une histoire partagée avec beaucoup d'autres anonymes. Elles ont eu dans leurs parcours à croiser des hommes ne témoignant aucun respect pour leur personne, parfois jusqu'à faire effraction dans leur chair. Par l'entremise de leur voix libérée et de leur corps délié de toutes injonctions, elles vont dessiner les contours d'une solidarité féminine propre à affronter ces prédateurs. Non sur le ton de la victime ou de manière agressive (ce qui pourrait en la circonstance se justifier), mais avec une détermination bouleversante qui s'origine dans le sentiment d'appartenance à un collectif soudé.

D'emblée, leur entrée en scène rend compte de leur résolution à faire face au monde obscur. Le regard fier, elles avancent en ligne, se saisissent des casques posés au sol pour en revêtir leur visage lumineux. En voix off, le discours de Simone Weil présentant la loi pour le droit des femmes à avorter - allocution prononcée en 1974 devant une "Assemblée presque exclusivement composée d'hommes… L'acte de procréation se doit d'être un acte de liberté. Aucune femme ne recourt de gaieté de cœur à l'avortement" - fait étrangement écho aux débats actuels agitant l'Assemblée et le Sénat, concernant dorénavant l'inscription de ce même droit dans la Constitution, avec leurs immuables oppositions d'arrière-garde.

© Pierre Planchenault.
© Pierre Planchenault.
Comme si l'Histoire à cinquante ans de distance n'arrêtait pas de bégayer concernant les droits des femmes à disposer de leur corps. Comme si "Le deuxième sexe" de Simone de Beauvoir, existentialiste féministe, n'avait pas ouvert encore plus tôt la "voix" au changement radical de paradigme dans les rapports homme-femme. Comme si "Du côté des petites filles" d'Elena Gianini Belotti, pédagogue féministe - citée judicieusement - n'avait pas, dans les années soixante-dix, attiré l'attention sur les conditionnements en termes de supériorité du sexe dit fort, et ce, dès le plus jeune âge, faisant que le corps de chacun(e) est inscrit d'emblée dans ce qui plus tard apparaîtra comme un destin.

Comme en soutien à leurs aînées, à l'unisson les unes des autres, en harmonie totale, elles se lancent irrésistiblement dans des danses énergisantes qu'aucun conservatisme ne pourrait endiguer. Dans une belle scénographie colorée du rouge de la terre fertile dont elles recouvrent "en chœur" le plateau, elles inscrivent les empreintes de leurs pas martelés. Ainsi les désirs de liberté de leurs silhouettes en mouvement soutiennent la force qu'il leur faut - l'action et non la stupeur - pour dévoiler au micro les blessures enfouies. Les mouvements rythmés de leurs chevelures bondissant en l'air suggèrent à eux seuls leur liberté fièrement affichée, "crânement" revendiquée.

© Pierre Planchenault.
© Pierre Planchenault.
De ces témoignages à vif ressort une constance, celle d'un corps féminin considéré comme objet par des hommes se l'appropriant au gré de leurs fantaisies. Lieu du pouvoir patriarcal, le corps assujetti des femmes a affaire aux plaisanteries graveleuses, aux harcèlements de rue, aux sifflements réservés aux chiens, aux frôlements appuyés dans les transports bondés, aux exhibitionnistes satisfaits d'eux-mêmes, aux dominateurs de tous poils, aux violeurs se recrutant jusque dans l'entourage si ce n'est chez les ascendants directs ou encore la fratrie…

Ainsi en est-il des vécus délivrés par Céline, Elsa, Sandrine, Sara, Viola et Yvonnette, chacune d'une voix tout aussi calme que déterminée se saisissant du porte-voix, non pour impudiquement se raconter, mais pour dire avec une maîtrise impressionnante les maltraitances qui ont été infligées à leur corps de femmes par des représentants de toutes classes sociales ayant pour point commun leur masculinité (in)humaine.

Histoires de vie bouleversantes que leur vocation de danseuses a le pouvoir de reconnecter avec elles-mêmes, femmes rayonnantes habitées par le désir "chevillé au corps" de chorégraphier leur existence grâce à la force du collectif féminin, lieu inépuisable de ressourcement. Ainsi des enchaînements de figures débridées (faisant contrepoint au contenu sombre évoqué), entremêlant le contemporain et le hip-hop, communiquant le liant susceptible de recréer le lien avec soi (corps mis à mal, corps déserté, corps à reconquérir) et avec les autres, celles de la sororité vécue en direct ouvrant sur l'existence recouvrée.

© Pierre Planchenault.
© Pierre Planchenault.
Exister en tant que sujet libre, disposant de son corps comme il lui sied sans avoir à en référer à une quelconque instance masculine, sans craindre que l'on attente à son intégrité tant physique que morale, tel est en effet le message profondément humain de celles qui ont su faire entendre - sur un plateau de danse - qu'elles ne veulent plus être "courageuses" en sortant le soir, mais simplement "libres", à l'égal des hommes, ni plus, ni moins.

Et que ce soit un (et non une) chorégraphe, à la sensibilité humaine et artistique redoublée, qui leur ait offert cette occasion - reprocher à Hamid Ben Mahi sa très belle intuition masculine relèverait du degré zéro de la réflexion - souligne, en dehors de tous a priori, la force troublante de ces femmes puissantes démasquant en toute sororité les conduites délétères d'un patriarcat "homni-présent".

Vu pour sa création le 25 novembre 2022 à La Manufacture CDCN, boulevard Albert 1er à Bordeaux (autre représentation, le samedi 26 novembre).

"Royaume"

© Pierre Planchenault.
© Pierre Planchenault.
Création chorégraphique hip-hop pour six interprètes féminines.
Chorégraphie et mise en scène : Hamid Ben Mahi.
Avec : Céline Lefèvre, Elsa Morineaux, Sandrine Monar, Sara Ben Herri, Viola Chiarini et Yvonnette Vela Lopez.
Scénographie : Camille Duchemin.
Regard extérieur : Hassan Razak.
Création musicale et arrangements : Manuel Wandji.
Environnement sonore : Sébastien Lamy.
Mise en lumière : Antoine Auger.
Par la Compagnie Hors-Série.
Durée : 1 h.

>> horsserie.org

Tournée
23 mars 2023 : L'Agora, Boulazac (24).
25 mars 2023 : Théâtre Le Parnasse, Mimizan (40).
31 mars 2023 : Espace Brémontier, Arès (33).

Yves Kafka
Jeudi 1 Décembre 2022

Nouveau commentaire :

Théâtre | Danse | Concerts & Lyrique | À l'affiche | À l'affiche bis | Cirque & Rue | Humour | Festivals | Pitchouns | Paroles & Musique | Avignon 2017 | Avignon 2018 | Avignon 2019 | CédéDévédé | Trib'Une | RV du Jour | Pièce du boucher | Coulisses & Cie | Coin de l’œil | Archives | Avignon 2021 | Avignon 2022 | Avignon 2023 | À l'affiche ter







À découvrir

"Notre vie dans l'art", 1923-2023, "le siècle, il a passé"… et rien de nouveau à l'est… Un flamboyant Tchekhov contemporain

"La vie, elle a passé, on a comme pas vécu…", ainsi parlait Firs, le vieux valet de chambre de "La Cerisaie" d'Anton Tchekhov, pièce écrite dans le domaine de son ami comédien et metteur en scène Constantin Stanislavski… C'est ce même Constantin Stanislavski, auteur en son temps d'une "Notre vie dans l'art", qui se retrouve au cœur de la pièce éponyme écrite et mise en scène par Richard Nelson, auteur, metteur en scène américain et tchékhovien dans l'âme. Et si l'argument – "Conversations entre acteurs du Théâtre d'Art de Moscou pendant leur tournée à Chicago, 1923" – n'a pas changé d'un iota, ses échos contemporains sont eux particulièrement troublants.

© Vahid Amampour.
Quand, dans le cadre du Festival d'Automne, le Théâtre du Soleil ouvre grand ses portes monumentales de la Cartoucherie à cette nouvelle version de "Notre vie dans l'art", on se dit que ce choix ne peut rien devoir à un quelconque hasard… Et quand on découvre que c'est à Ariane Mnouchkine que l'on doit la traduction de la pièce, et que ce sont ses propres comédiens formés selon les canons artistiques animant son travail que dirige ici Richard Nelson, on n'est nullement surpris de reconnaître là le mantra commun à leurs deux univers : faire du théâtre une caisse de résonances de l'histoire en cours.

Dominant le plateau, comme dans un amphithéâtre antique, des rangées de gradins se font face. Entre une troupe de comédiens en costume de ville. Ils s'affairent à remettre en place les chaises renversées sur la longue table rectangulaire occupant l'espace central, ainsi qu'on peut le faire lorsque l'on revient dans une maison après absence. Il y a là Kostia (Constantin Stanislavski, directeur et acteur du Théâtre de Moscou), Vania, Richard (ancien acteur du même théâtre, exilé lui aux États-Unis), Olga (veuve d'Anton Tchekhov), Vassia et Nina (couple en proie aux tourments de la jalousie amoureuse), Lev et Varia, Masha et Lida, et Petia (jeune acteur soupçonné d'accointances avec les dirigeants de l'Union Soviétique).

Yves Kafka
29/12/2023
Spectacle à la Une

"L'Effet Papillon" Se laisser emporter au fil d'un simple vol de papillon pour une fascinante expérience

Vous pensez que vos choix sont libres ? Que vos pensées sont bien gardées dans votre esprit ? Que vous êtes éventuellement imprévisibles ? Et si ce n'était pas le cas ? Et si tout partait de vous… Ouvrez bien grands les yeux et vivez pleinement l'expérience de l'Effet Papillon !

© Pics.
Vous avez certainement entendu parler de "l'effet papillon", expression inventée par le mathématicien-météorologue Edward Lorenz, inventeur de la théorie du chaos, à partir d'un phénomène découvert en 1961. Ce phénomène insinue qu'il suffit de modifier de façon infime un paramètre dans un modèle météo pour que celui-ci s'amplifie progressivement et provoque, à long terme, des changements colossaux.

Par extension, l'expression sous-entend que les moindres petits événements peuvent déterminer des phénomènes qui paraissent imprévisibles et incontrôlables ou qu'une infime modification des conditions initiales peut engendrer rapidement des effets importants. Ainsi, les battements d'ailes d'un papillon au Brésil peuvent engendrer une tornade au Mexique ou au Texas !

C'est à partir de cette théorie que le mentaliste Taha Mansour nous invite à nouveau, en cette rentrée, à effectuer un voyage hors du commun. Son spectacle a reçu un succès notoire au Sham's Théâtre lors du Festival d'Avignon cet été dernier.

Impossible que quiconque sorte "indemne" de cette phénoménale prestation, ni que nos certitudes sur "le monde comme il va", et surtout sur nous-mêmes, ne soient bousculées, chamboulées, contrariées.

"Le mystérieux est le plus beau sentiment que l'on peut ressentir", Albert Einstein. Et si le plus beau spectacle de mentalisme du moment, en cette rentrée parisienne, c'était celui-là ? Car Tahar Mansour y est fascinant à plusieurs niveaux, lui qui voulait devenir ingénieur, pour qui "Centrale" n'a aucun secret, mais qui, pourtant, a toujours eu une âme d'artiste bien ancrée au fond de lui. Le secret de ce spectacle exceptionnel et époustouflant serait-il là, niché au cœur du rationnel et de la poésie ?

Brigitte Corrigou
08/09/2023
Spectacle à la Une

"Deux mains, la liberté" Un huis clos intense qui nous plonge aux sources du mal

Le mal s'appelle Heinrich Himmler, chef des SS et de la Gestapo, organisateur des camps de concentration du Troisième Reich, très proche d'Hitler depuis le tout début de l'ascension de ce dernier, près de vingt ans avant la Deuxième Guerre mondiale. Himmler ressemble par son physique et sa pensée à un petit, banal, médiocre fonctionnaire.

© Christel Billault.
Ordonné, pratique, méthodique, il organise l'extermination des marginaux et des Juifs comme un gestionnaire. Point. Il aurait été, comme son sous-fifre Adolf Eichmann, le type même décrit par Hannah Arendt comme étant la "banalité du mal". Mais Himmler échappa à son procès en se donnant la mort. Parfois, rien n'est plus monstrueux que la banalité, l'ordre, la médiocrité.

Malgré la pâleur de leur personnalité, les noms de ces âmes de fonctionnaires sont gravés dans notre mémoire collective comme l'incarnation du Mal et de l'inimaginable, quand d'autres noms - dont les actes furent éblouissants d'humanité - restent dans l'ombre. Parmi eux, Oskar Schindler et sa liste ont été sauvés de l'oubli grâce au film de Steven Spielberg, mais également par la distinction qui lui a été faite d'être reconnu "Juste parmi les nations". D'autres n'ont eu aucune de ces deux chances. Ainsi, le héros de cette pièce, Félix Kersten, oublié.

Joseph Kessel lui consacra pourtant un livre, "Les Mains du miracle", et, aujourd'hui, Antoine Nouel, l'auteur de la pièce, l'incarne dans la pièce qu'il a également mise en scène. C'est un investissement total que ce comédien a mis dans ce projet pour sortir des nimbes le visage étonnant de ce personnage de l'Histoire qui, par son action, a fait libérer près de 100 000 victimes du régime nazi. Des chiffres qui font tourner la tête, mais il est le résultat d'une volonté patiente qui, durant des années, négocia la vie contre le don.

Bruno Fougniès
15/10/2023