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Théâtre

"Notre vie dans l'art", 1923-2023, "le siècle, il a passé"… et rien de nouveau à l'est… Un flamboyant Tchekhov contemporain

"La vie, elle a passé, on a comme pas vécu…", ainsi parlait Firs, le vieux valet de chambre de "La Cerisaie" d'Anton Tchekhov, pièce écrite dans le domaine de son ami comédien et metteur en scène Constantin Stanislavski… C'est ce même Constantin Stanislavski, auteur en son temps d'une "Notre vie dans l'art", qui se retrouve au cœur de la pièce éponyme écrite et mise en scène par Richard Nelson, auteur, metteur en scène américain et tchékhovien dans l'âme. Et si l'argument – "Conversations entre acteurs du Théâtre d'Art de Moscou pendant leur tournée à Chicago, 1923" – n'a pas changé d'un iota, ses échos contemporains sont eux particulièrement troublants.



© Vahid Amampour.
© Vahid Amampour.
Quand, dans le cadre du Festival d'Automne, le Théâtre du Soleil ouvre grand ses portes monumentales de la Cartoucherie à cette nouvelle version de "Notre vie dans l'art", on se dit que ce choix ne peut rien devoir à un quelconque hasard… Et quand on découvre que c'est à Ariane Mnouchkine que l'on doit la traduction de la pièce, et que ce sont ses propres comédiens formés selon les canons artistiques animant son travail que dirige ici Richard Nelson, on n'est nullement surpris de reconnaître là le mantra commun à leurs deux univers : faire du théâtre une caisse de résonances de l'histoire en cours.

Dominant le plateau, comme dans un amphithéâtre antique, des rangées de gradins se font face. Entre une troupe de comédiens en costume de ville. Ils s'affairent à remettre en place les chaises renversées sur la longue table rectangulaire occupant l'espace central, ainsi qu'on peut le faire lorsque l'on revient dans une maison après absence. Il y a là Kostia (Constantin Stanislavski, directeur et acteur du Théâtre de Moscou), Vania, Richard (ancien acteur du même théâtre, exilé lui aux États-Unis), Olga (veuve d'Anton Tchekhov), Vassia et Nina (couple en proie aux tourments de la jalousie amoureuse), Lev et Varia, Masha et Lida, et Petia (jeune acteur soupçonné d'accointances avec les dirigeants de l'Union Soviétique).

© Vahid Amampour.
© Vahid Amampour.
C'est dimanche, jour de relâche du Théâtre de Moscou en tournée à Chicago en cette année suivant de six ans la révolution bolchévique de 1917. La troupe s'apprête à fêter ses vingt-cinq ans d'existence… Pendant cette journée particulière et autour de la table dressée marquant l'unité de temps et de lieu, entre toasts portés, conversations à bâtons rompus, chants entonnés joyeusement et lourds silences observés, vont se jouer et rejouer à l'envi les mille et un sujets traversant le menu des existences ordinaires. Propos traversant inéluctablement nos vies minuscules, mais vite amplifiés par le contexte politique reliant l'existence de l'art aux contingences d'un réel qui insiste au-delà de la période concernée.

Deux lettres lues (au tout début et en clôture) par l'ancien acteur du Théâtre d'Art de Moscou s'étant exilé outre atlantique donnent le ton en enchâssant les échanges de ces repas festifs. L'une et l'autre – à signer expressément par le Directeur du Théâtre – sont adressées au camarade Joseph Staline… Toutes les deux (datées de 1936 et de 1938) vantent la gloire du Petit Père des Peuples et du Parti Communiste guidant l'Union Soviétique vers de hauts horizons de culture. Contrastant avec le ton et le contenu de ces missives, en dissonance absolue avec elles, les questionnements des protagonistes résonnent pour en dire long sur la dépendance des artistes à un régime absolutiste exigeant d'eux obéissance et soumission.

D'emblée, la fragilité de cette tournée loin de la terre nourricière est annoncée par le recadrage de l'un des jeunes acteurs s'étant laissé aller à un banal scandale dans un bar. "Nous travaillons tous pour faire bonne impression ici", lui rétorque-t-on. À la pression du pays d'origine, s'ajoute celle du pays d'accueil dont dépend le succès de la tournée. De plus, on découvre vite que le simple désaccord relationnel dépasse la dimension personnelle pour recouvrir des sensibilités politiques en tension : l'un est soupçonné d'adhérer à l'idéologie bolchévique, alors que les autres lui font allégeance seulement pour pouvoir vivre leur art.

© Vahid Amampour.
© Vahid Amampour.
Entre pelmeni (raviolis emblématiques de la cuisine russe) préparés avec amour et thés partagés, les conversations vont bon train autour de la tablée. Pêle-mêle s'y disent l'infidélité d'un acteur faisant écho à celle d'une comédie de Shakespeare (cf. "le monde entier est un théâtre"), les réceptions éblouissantes données par les très riches Russes blancs et les robes magnifiques des femmes, les volumes offerts de Pouchkine et l'icône qu'on aura bien du mal à rapporter au pays, la cérémonie à l'église où l'on se doit d'assister pour plaire à l'archevêque, le jeu de "La Mouette" réincarnée… Autant de sujets plus ou moins légers, émaillant des discussions traversées progressivement par des questionnements plus inquiétants sur l'avenir de la troupe.

Qu'adviendra-t-il des rêves d'achat de datcha, lorsque, portée par Petia, une enveloppe contenant des coupures de journaux moscovites est ouverte ? Maïakovski, chantre de la révolution prolétarienne, n'écrit-il pas que leur théâtre est un "œilleton pour voyeurs" ou encore que "Tchekhov lui laisse un goût malsain dans la bouche" ? Sans parler des autres articles jetant l'opprobre sur leur tournée américaine, accusant effrontément Lord Stanislavski (Kostia) de pactiser avec les millionnaires américains jusqu'à se réjouir de "n'avoir pas devant lui un public de rebuts soviétiques" ? Ou encore de cette photo d'Olga (la veuve d'Anton Tchekhov) "bradant les trésors russes à une vente de charité" ? Ou encore de celle de Vania "enveloppant de ses bras des Russes blancs" rebuts du tsarisme ? Quant au télégramme les enjoignant de se présenter au plus vite aux autorités bolchéviques sous peine d'être "considérés comme des fugitifs politiques criminels", de quoi augure-t-il ?

© Vahid Amampour.
© Vahid Amampour.
Mais refusant de sombrer dans la peur désespérante, prenant acte que les séances de rééducation auxquelles le directeur de la troupe (Kostia) et son adjoint (Vania) ont été soumis ont forgé en eux l'art de la dissimulation salvatrice, c'est la fête du vingt-cinquième anniversaire qui reprend ses droits. Et de porter tous – joyeusement ! – un toast à la gloire de l'actrice experte en art culinaire (Masha) et un autre à celle du théâtre, lieu souverain de l'illusion.

Et ce ne sont pas les annonces du producteur et de l'administrateur du Théâtre de Moscou, contraignant les acteurs sociétaires à jouer à perte pour rembourser les dettes contractées par la tournée en Amérique, ni l'annonce de l'annulation de leur tournée au Canada (sous prétexte qu'ils seraient de dangereux bolchéviques), qui vont impacter leur foi dans le théâtre, enjeu de leur vie entière. Le sketch des "Trois Sœurs", interprété avec pétulance, est là pour en attester…

Ainsi au travers de cette traversée tchékhovienne (et enjouée) de cette journée particulière de 1923 revécue en live par les comédiens du Théâtre du Soleil, ce qui se dit prend valeur atemporelle. Il faudrait en effet être atteint de surdité mentale pour ne pas entendre que ce qui se joue ce soir nous parle intensément de la condition des artistes contemporains, non seulement dans les pays totalitaires où l'art est soumis aux diktats implacables des dirigeants, mais aussi dans les pays dits libres comme le nôtre, où certains édiles d'extrême droite ou de droite dure entendent régenter le fonds des bibliothèques et la programmation des théâtres. Rien de nouveau à l'est… ni à l'ouest. Un spectacle incontournable et rayonnant du Théâtre du Soleil d'Ariane Mnouchkine.

Vu le 7 décembre au Théâtre du Soleil, Cartoucherie de Vincennes, à Paris.

"Notre vie dans l'art - Conversations entre acteurs du Théâtre d'Art de Moscou pendant leur tournée à Chicago, Illinois en 1923"

© Vahid Amampour.
© Vahid Amampour.
Écriture : Richard Nelson.
Mise en scène : Richard Nelson.
Traduction : Ariane Mnouchkine.
Avec les comédiens du Théâtre du Soleil : Shaghayegh Beheshti, Duccio Bellugi-Vannuccini, Georges Bigot, Hélène Cinque, Maurice Durozier, Clémence Fougea, Judit Jancso, Agustin Letelier, Nirupama Nityanandan, Tomaz Nogueira, Arman Saribekyan.
Assistante, assistant à la mise en scène et interprètes : Ariane Bégoin, Alexandre Zloto.
Lumières : Virginie Le Coënt.
Son : Thérèse Spirli.
Costumes : Marie-Hélène Bouvet, Nathalie Thomas, Annie Tran.
Ensemblier : Sébastien Brottet-Michel.
Durée : 2 h 10.

Créé à la Cartoucherie le 6 décembre 2023 dans le cadre du Festival d'Automne.

Du 6 décembre 2023 au 11 février 2024.
Mercredi au vendredi à 19 h 30, samedi à 15 h, dimanche à 13 h 30.
Relâches exceptionnelles les 24 et 31 décembre ; les 3 et 4 janvier.
Du 12 février au 2 mars 2024.
Vendredi à 19 h 30, samedi à 15 h, dimanche à 13 h 30.
La représentation sera exceptionnellement à 19 h 30 le samedi 24 février.
Théâtre du Soleil, Cartoucherie de Vincennes, Paris 12e, 01 43 74 24 08.
>> theatre-du-soleil.fr

Yves Kafka
Vendredi 29 Décembre 2023

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Yves Kafka
29/12/2023
Spectacle à la Une

"L'Effet Papillon" Se laisser emporter au fil d'un simple vol de papillon pour une fascinante expérience

Vous pensez que vos choix sont libres ? Que vos pensées sont bien gardées dans votre esprit ? Que vous êtes éventuellement imprévisibles ? Et si ce n'était pas le cas ? Et si tout partait de vous… Ouvrez bien grands les yeux et vivez pleinement l'expérience de l'Effet Papillon !

© Pics.
Vous avez certainement entendu parler de "l'effet papillon", expression inventée par le mathématicien-météorologue Edward Lorenz, inventeur de la théorie du chaos, à partir d'un phénomène découvert en 1961. Ce phénomène insinue qu'il suffit de modifier de façon infime un paramètre dans un modèle météo pour que celui-ci s'amplifie progressivement et provoque, à long terme, des changements colossaux.

Par extension, l'expression sous-entend que les moindres petits événements peuvent déterminer des phénomènes qui paraissent imprévisibles et incontrôlables ou qu'une infime modification des conditions initiales peut engendrer rapidement des effets importants. Ainsi, les battements d'ailes d'un papillon au Brésil peuvent engendrer une tornade au Mexique ou au Texas !

C'est à partir de cette théorie que le mentaliste Taha Mansour nous invite à nouveau, en cette rentrée, à effectuer un voyage hors du commun. Son spectacle a reçu un succès notoire au Sham's Théâtre lors du Festival d'Avignon cet été dernier.

Impossible que quiconque sorte "indemne" de cette phénoménale prestation, ni que nos certitudes sur "le monde comme il va", et surtout sur nous-mêmes, ne soient bousculées, chamboulées, contrariées.

"Le mystérieux est le plus beau sentiment que l'on peut ressentir", Albert Einstein. Et si le plus beau spectacle de mentalisme du moment, en cette rentrée parisienne, c'était celui-là ? Car Tahar Mansour y est fascinant à plusieurs niveaux, lui qui voulait devenir ingénieur, pour qui "Centrale" n'a aucun secret, mais qui, pourtant, a toujours eu une âme d'artiste bien ancrée au fond de lui. Le secret de ce spectacle exceptionnel et époustouflant serait-il là, niché au cœur du rationnel et de la poésie ?

Brigitte Corrigou
08/09/2023
Spectacle à la Une

"Deux mains, la liberté" Un huis clos intense qui nous plonge aux sources du mal

Le mal s'appelle Heinrich Himmler, chef des SS et de la Gestapo, organisateur des camps de concentration du Troisième Reich, très proche d'Hitler depuis le tout début de l'ascension de ce dernier, près de vingt ans avant la Deuxième Guerre mondiale. Himmler ressemble par son physique et sa pensée à un petit, banal, médiocre fonctionnaire.

© Christel Billault.
Ordonné, pratique, méthodique, il organise l'extermination des marginaux et des Juifs comme un gestionnaire. Point. Il aurait été, comme son sous-fifre Adolf Eichmann, le type même décrit par Hannah Arendt comme étant la "banalité du mal". Mais Himmler échappa à son procès en se donnant la mort. Parfois, rien n'est plus monstrueux que la banalité, l'ordre, la médiocrité.

Malgré la pâleur de leur personnalité, les noms de ces âmes de fonctionnaires sont gravés dans notre mémoire collective comme l'incarnation du Mal et de l'inimaginable, quand d'autres noms - dont les actes furent éblouissants d'humanité - restent dans l'ombre. Parmi eux, Oskar Schindler et sa liste ont été sauvés de l'oubli grâce au film de Steven Spielberg, mais également par la distinction qui lui a été faite d'être reconnu "Juste parmi les nations". D'autres n'ont eu aucune de ces deux chances. Ainsi, le héros de cette pièce, Félix Kersten, oublié.

Joseph Kessel lui consacra pourtant un livre, "Les Mains du miracle", et, aujourd'hui, Antoine Nouel, l'auteur de la pièce, l'incarne dans la pièce qu'il a également mise en scène. C'est un investissement total que ce comédien a mis dans ce projet pour sortir des nimbes le visage étonnant de ce personnage de l'Histoire qui, par son action, a fait libérer près de 100 000 victimes du régime nazi. Des chiffres qui font tourner la tête, mais il est le résultat d'une volonté patiente qui, durant des années, négocia la vie contre le don.

Bruno Fougniès
15/10/2023