La Revue du Spectacle, le magazine des arts de la scène et du spectacle vivant. Infos théâtre, chanson, café-théâtre, cirque, arts de la rue, agenda, CD, etc.



Augmenter la taille du texte
Diminuer la taille du texte
Partager
Cirque & Rue

"How Long Is Now ?", un moment de cirque rare, novateur et audacieux

"How Long Is Now ?", Théâtre Claude Lévi-Strauss, Paris

Remarquée lors de nombreux festivals à travers le monde, de Setouchi au Japon à Édimbourg en Écosse en passant par Avignon, Dresde, Busan en Corée du Sud et bien sûr le festival des arts de Taipei, la troupe du Formosa Circus Art est de passage à Paris… pour malheureusement peu de jours.



© Formosa Art Circus, Taipei Arts Festival 2016.
© Formosa Art Circus, Taipei Arts Festival 2016.
Entre cirques contemporains, théâtre d'objets et performances plastiques/sculpturales, leur création "How Long Is Now ?" est un moment de spectacle singulier, terriblement original, ancré dans une réflexion existentielle sur la puissance de la société de surconsommation actuelle.

Tout commence par la réalisation anodine de pop-corn au four à micro-ondes. S'ensuit un étonnant numéro pour deux comédiens et tranches de pain de mie, entre ingurgitation bourrative et esquisse d'oreiller (!). Puis entrent en scène les balais, suivis pour le numéro suivant des sprays ménagers… C'est alors que la compréhension des actes créatifs du Formosa Circus Art (FOCA) se fait plus nette.

Les acrobates du FOCA, s'étant débarrassés des codes circassiens classiques - et superflus à leur sens - et des accessoires/agrès du cirque traditionnel, ont mis, en éléments structurants de leurs performances, les objets de la vie quotidienne sur le devant de la scène, tous ces articles qui, provocateurs et aguicheurs, trônent sur les rayons de nos supermarchés corrupteurs.

© Formosa Art Circus, Taipei Arts Festival 2016.
© Formosa Art Circus, Taipei Arts Festival 2016.
Ici, les numéros de jonglage, d'acrobaties et d'équilibre se sont transformés en tableaux où les corps, dans des postures séquencées saccadées, des jeux gestiques, créent de multiples figures corporelles guidées par le placement des objets, sur, autour ou contre l'anatomie artistique. Et le résultat est toujours bluffant !

Via la liste des différents produits de consommation courante utilisés, en une variation d' "Inventaire" à la Prévert - chips de maïs, cintres, plaques de gazon artificiel, oranges, boîtes de conserve, table et fer à repasser, ventouse débouche évier, steak, etc. -, s'élabore un détournement artistique s'inspirant de la série des "One minute sculptures" de l'artiste autrichien Eric Wurm, filiation clairement revendiquée par la compagnie.

Mais cela convoque aussi, en approche plus "politique", les travaux de Marcel Duchamp et son "ready-made" (associé au mouvement Dada) ou "objet usuel promu à la dignité d'objet d'art par le simple choix de l'artiste" (1). Avec Duchamp, on l'a vu avec "Roue de bicyclette", "Porte-bouteilles" ou "Fontaine", ici on le découvre notamment avec le micro-ondes, la table de cuisine en formica ou les seaux en plastique. Tout devient dérisoire et dérision mais atteint des sommets esthétiques, comiques et expérimentaux.

© Formosa Art Circus, Taipei Arts Festival 2016.
© Formosa Art Circus, Taipei Arts Festival 2016.
La particularité de ce spectacle est d'utiliser une construction burlesque, s'émancipant de la contrainte des rapports traditionnels entre homme et objet, où les numéros se déroulent et se succèdent dans une lenteur précieuse, comme si chaque composition demandait un maximum d'attention, de minutie, de technicité pour leur réalisation et leur réussite… Démontrant que l'expérimentation par les corps et les sens, des textures, des formes, des sons, des équilibres, de tous les architectures et sculptures possibles, offerts par les différents matériaux convoqués sur scène, revêt un enjeu particulier, celui de nouveaux apprentissages où se rencontre ce que nous transformons, ce que nous consommons et ce qui nous transforme.

"How Long Is Now ?" est un moment de cirque rare, novateur et audacieux, hors du territoire circassien habituel mais véritable œuvre artistique, muséale et terriblement talentueuse. C'est un espace nouveau s'ouvrant sur la poétique de l'objet, la chorégraphie sculpturale et la relation de l'artiste acrobate à la recherche d'une nouvelle variation de son art.

(1) Dans le "Dictionnaire abrégé du Surréalisme", André Breton, 1938.

"How long is now ?"

© Formosa Art Circus, Taipei Arts Festival 2016.
© Formosa Art Circus, Taipei Arts Festival 2016.
Nouveau cirque d'objets.
Formosa Circus Art - Taïwan.
Direction artistique : Baboo Liao.
Chorégraphie : Tsung-Hsuan Lee.
Scénographie : Chi-Tsung Wu.
Musique : Chih-Hao Ko.
Costumes : Ping-Hao Lin.
Lumières : Cheng-Wei Teng, Fang-Yu Guo.
Avec : Kaun-Ting Chen, Yue-Wei Hsu, Chao-Ming Huang, Wei-Chen Chao, Yuan-Yang Lo, Ching-Te Kuo, Chien-Hao Chang.
Production : Chih-Wei Lin.
Durée : 1 h 15.

Du 14 au 17 février 2019
Jeudi et vendredi à 20 h, samedi à 18 h et dimanche à 17 h.
Théâtre Claude Lévi-Strauss, musée du quai Branly - Jacques Chirac, Paris 7e, 01 56 61 70 00.
>> quaibranly.fr

Gil Chauveau
Vendredi 15 Février 2019

Nouveau commentaire :

Théâtre | Danse | Concerts & Lyrique | À l'affiche | À l'affiche bis | Cirque & Rue | Humour | Festivals | Pitchouns | Paroles & Musique | Avignon 2017 | Avignon 2018 | Avignon 2019 | CédéDévédé | Trib'Une | RV du Jour | Pièce du boucher | Coulisses & Cie | Coin de l’œil | Archives | Avignon 2021




    Aucun événement à cette date.
Partenariat



À découvrir

Succès mérité pour CIRCa, le cirque dans tous ses états !

Premier week-end à chapiteaux pleins à Auch sous le soleil occitan pour la 34e édition du festival du cirque actuel. Dans une ambiance éminemment festive, le public avait investi les différents espaces du festival, tant le Dôme de Gascogne et la salle Bernard Turin que les toiles édifiées à proximité ou sur d'autres lieux de la commune gersoise, pour découvrir des propositions artistiques riches et variées, d'une grande diversité de formes et de styles.

On pouvait ainsi apprécier, lors de ces deux premières journées, l'espiègle énergie et la bonne humeur des jeunes acrobates australiens de la Cie Gravity and Others Myths, "PANDAX", le cirque narratif de Cirque La Compagnie, la Cie H.M.G. avec son onirique et carrément magique "080" ou encore "Les hauts plateaux", la création 2019 de Mathurin Bolze/Cie MPTA (Compagnie les Mains les Pieds et la Tête Aussi).

Proposition forte au programme de ce week-end introductif, "Les hauts plateaux" offraient une scénographie originale, mystérieuse et très technique faite de trampolines, de plateaux volants et d'agrès en suspension. Dans une vision aux couleurs d'apocalypse, sur fonds de ruines passées, présentes ou imaginaires, ces hauts plateaux se dessinent comme autant d'îles défiant les lois de la gravité… où des êtres, silhouettes parfois irréelles, artistes de l'aérien, de la légèreté, embrassent d'éphémères, mais sans cesse renouvelés, moments acrobatiques, entre deux équilibres, portés, guidés par les rebonds d'efficaces trampolines.

Gil Chauveau
26/10/2021
Spectacle à la Une

Un large déploiement de créations pour la 29e édition du Festival Marmaille

Pour la vingt-neuvième fois, l'association Lillico organise, dans Rennes, la métropole rennaise et l'Ille-et-Vilaine, le Festival Marmaille, événement consacré à la jeunesse, à l'enfance et à la prime-enfance, mais aussi aux spectacles "tout public" qui se déroulent durant deux semaines. Un festival pluridisciplinaire puisqu'il accueille théâtre, danse, chant, films, etc., dans différents lieux partenaires. Cette diversité permet aux enfants comme aux adultes de tous y trouver leur compte, d'autant que l'axe de programmation vise non seulement l'éclectisme, mais le sens, l'importance du propos autant que le plaisir de l'instant.

L'édition 2021 de Marmaille révèle vingt-deux propositions artistiques destinées à toutes les tranches d'âge puisque certains spectacles s'adressent à des bébés (comme le spectacle "Chuchoterie" pour un public accepté dès la naissance ou "Touche" à partir de 18 mois dont nous reparlerons plus bas). Elle rayonne dans une galaxie de lieux dans Rennes et dans les alentours. Et elle est riche de quatorze créations.

Des créations que Lillico connaît bien pour beaucoup d'entre elles puisqu'une des missions de l'association est d'accompagner tout au long de l'année des compagnies tournées vers le jeune public. Ceci depuis trente-deux. C'est certainement la raison pour laquelle ce festival révèle des propositions d'une très grande originalité et d'une grande valeur artistique. Accompagnés par l'association Lillico et révélés lors de cette quinzaine, ces spectacles continuent leur chemin sur tout le territoire pour des tournées importantes. Vous pourrez certainement en voir programmés près de chez vous.

Peut-être aurez-vous ainsi l'occasion de découvrir "Vendredi", une pièce inspirée de "Robinson Crusoé" de Daniel Defoe, qui s'attache à mettre en images l'évolution de la relation entre Robinson, l'homme civilisé et Vendredi, le sauvage. Dans un décor construit comme une île en miniature, les deux comédiennes qui interprètent les rôles racontent sans un mot le mimétisme dont Vendredi fait preuve face à Robinson, abandonnant ainsi une partie de sa personnalité. Toute cette histoire nous parvient ainsi par le mime, avec une lenteur voulue, comme un rituel moitié absurde, moitié ludique.

Bruno Fougniès
29/10/2021
Spectacle à la Une

"Olympe et moi" Redécouvrir les écrits d'Olympe de Gouges pour mieux envisager les combats restant à mener

Olympe de Gouges, courtisane, royaliste, puis républicaine, insoumise et revendicatrice, connut son heure de gloire avant de mourir sous la lame meurtrière de la Terreur en 1793 et de tomber dans l'oubli. Elle a réapparu à juste titre aux côtés des grandes féministes contemporaines, il y a quelques décennies. Véronique Ataly et Patrick Mons nous proposent une rencontre attachante, généreuse, avec celle-ci où est associée avec intelligence l'actualité de la Femme telle qu'elle est aujourd'hui.

© Philippe Delacroix.
En fond sonore, bruits confus d'une foule probablement en mouvement, séquence révolutionnaire suggérée. Et cette phrase jetée comme une réplique provocatrice aux événements que l'on imagine en cours : "Femmes, quels bénéfices avez-vous tirés de la révolution ?"… telle est l'adresse d'Olympe à la foule… Et le début du singulier spectacle imaginé par Véronique Ataly où une comédienne, Florence, doit interpréter l'Occitane émancipée et insoumise qui cultiva une révolte permanente contre l'injustice et surtout l'hypocrisie.

L'interprète ainsi désignée de la féministe révolutionnaire donne tout de suite la temporalité du récit envisagé : 1793, la montée vers la guillotine d'Olympe de Gouges. Mais si, ici, cette dernière y perdit la tête, pour Florence, c'est de perte de mémoire dont il s'agit, un énorme trou, l'oubli total de son texte sans souffleur pour la secourir, le métier n'existant plus depuis longtemps.

Perte de mémoire contre perte de tête, le procédé pourrait sembler "facile", cousu de fil blanc - j'avoue que telle fut ma première impression -, mais Véronique Ataly, usant avec subtilité et humour de la trame conçue par Patrick Mons à l'aide notamment des différents écrits d'Olympe, va découdre cette facilité avec beaucoup de talent.

Gil Chauveau
15/11/2021