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Danse

"En Même temps" Attendus du ballet classique versus ceux de la danse contemporaine… Et à la fin, ce n'est pas le vainqueur qu'on attendait…

Quand la chorégraphe Olivia Grandville embarque avec elle neuf jeunes danseurs contemporains des plus motivés dans un projet ambitieux visant à traverser les univers de danse afin d'en faire apparaître in situ les attendus qui les sous-tendent, on se dit que le match est plié d'avance… Or, si la première partie est des plus convaincantes, paradoxalement la seconde n'est qu'une pâle version de la liberté qu'elle était sensée exalter.



© Marc Domage.
© Marc Domage.
Pourtant tout avait bien commencé… avec un discours parodique truffé d'envolées lyriques tramées de savantes références à la gloire du ballet classique. "Une communauté joyeuse et ordonnée", tel est le mantra qui ourdit cette entreprise artistique de haute couture signant avec un grand H son Histoire. Quant à la péroraison, elle était des plus admirables : "Le danseur devient le groupe et le groupe, c'est lui", comment pouvait-on mieux glorifier – non sans humour – l'effacement du sujet au service de la masse qu'il constitue avec ses autres semblables, tous rangés sous la bannière d'un ordre souverain ?

Habillés à l'identique, reproduisant avec application les mêmes gestes mécaniques, les danseuses et danseurs "uniformisés" se mettent en ordre de marche. Qu'ils soient debout ou allongés au sol, les mêmes gestes stéréotypés sont répétés jusqu'à n'en plus pouvoir. Comme de petits soldats dont on aurait remonté le mécanisme, ils déambulent, dupliquant impeccablement leurs mouvements appris et répétant les mêmes grommellements avec un ensemble parfait, jusqu'à partir en tressautant pour disparaître derrière un mobile blanc, avant de réapparaître, robots à l'air éberlué, et de disparaître à nouveau.

© Marc Domage.
© Marc Domage.
Et, lorsqu'ils réapparaîtront, encapuchonnés et poussant des cris ou chantant et marchant au même rythme, se détachant tour à tour bras tendus vers le ciel, pas de l'oie et musique militaire à l'appui, on n'aura plus de doutes sur l'inspiration totalitaire des chorégraphies réglées au cordeau. Suivront d'autres tableaux transformant les embrigadés précédents en masses hurlantes, rouges de la colère les cimentant, traînant des cadavres à leur suite dans un "dés-ordre" scandé par une musique assourdissante répétitive. Leurs gestes identiques, mus par des accélérations successives éclairées par des lumières apocalyptiques, sembleront être la réplique "en accéléré" des mêmes travers totalisants aboutissant au même résultat : le délitement de l'individu dans un Grand Tout, chapeauté par les doctrines totalisantes "révélées" (au sens argentique du terme) par les chorégraphies orchestrées au cordeau.

Pour conclure la radicalité du point de vue porté sur les ballets "ordonnés", la metteuse en jeu insère une longue séquence filmée dont l'intérêt dépasse la simple "redon-dance" de son propos, son objectif étant de rappeler ici les matériaux ayant nourri en amont le travail de ses jeunes danseuses et danseurs. Ainsi des plans filmés des JO de 1936 à Berlin, "écrans" de propagande nazie, des chaînes de production massives d'objets de (sur)consommation, des manifestations en tous genres, rencontres sportives, défilés de gymnastes, de mode, d'artistes, de derviches tourneurs… sans omettre les incontournables parades militaires. Autant de rushs susceptibles de servir de modèles à des danseurs contemporains peu avertis des fondements du ballet classique où l'unisson du "en même temps" est de rigueur.

Jusqu'ici tout va pour le mieux… Quand la seconde partie débutera, dans un parfait contraste, les danseuses et danseurs apparaîtront dans un état de dépouillement complet. À moitié nus et en l'absence totale de musique ou de décor ostentatoire, ils s'apprêtent à se confronter à eux-mêmes pour "inventer" leurs propres déplacements dans l'espace du plateau désert. À l'écoute de ce que son corps a à lui dire, chacun se concentrera sur la recherche de sa liberté à conquérir. Et, lorsque la musique s'invitera, elle jouera le rôle d'amplificateur des mouvements exploratoires en cours de réalisation.

De ces tentatives appliquées et répétitives à l'envi, marquées au sceau d'une sagesse beaucoup trop disciplinée, ressortira un sentiment non seulement d'ennui mais surtout de profonde frustration… Où était l'autonomie annoncée du sujet dansant, libéré des carcans des diktats totalitaires qui l'enserrent, s'il s'agissait de le cantonner, isolé, dans des postures tournant vite à vide ? Où était passée la créativité prônée par la danse contemporaine, vidée de ce qui en constitue l'ADN, son énergie débridée ? Où était le désir à vif de la rencontre spontanée avec l'Autre, chacun restant isolé bien sagement dans son coin, jusqu'à et y compris le tableau final où un plateau désert fait figure – dans l'œil des participants – de terne horizon d'attente ?

Au terme de cette deuxième partie, très en deçà de l'explosion de liberté attendue, on a la triste impression d'avoir assisté à un brouillon de recherches non abouties. Surtout lorsque l'on apprend que tout ce qui est donné à voir ici n'était pas une énième improvisation in situ, mais le résultat des tentatives soigneusement répétées pour être rejouées au millimètre… Dommage, l'annonce sur le papier était fort prometteuse et – paradoxe – c'est la première partie, dont le projet était pourtant de servir de simple faire-valoir à la seconde, qui est – quant aux finalités annoncées – la plus convaincante.
◙ Yves Kafka

Vu le 14 octobre 2026, Grande Salle Vitez du tnba, Théâtre national Bordeaux Aquitaine.

"En Même temps"

© Marc Domage.
© Marc Domage.
Conception : Olivia Grandville, Mille Plateaux, CCN La Rochelle.
Texte : Simon Tanguy et Olivia Grandville.
Chorégraphie : Olivia Grandville.
En collaboration avec les danseurs : Claire Audrain, Yu Hsuan Chang, Emma Delvac, Sarah Deppe, Mai Ishiwata, Théo Le Bruman, François Malbranque, Simon Tanguy, Matthieu Patarozzi.
Collaboration à la chorégraphie : Matthieu Patarozzi assisté d'Elsy Robert.
Scénographie : James Brandily.
Musique originale : Benoît de Villeneuve et Benjamin Morand.
Création lumières : Yves Godin.
Création vidéo : César Vayssié.
Costumes : Marion Regnier.
Assistante et regard extérieur : Magali Caillet Gajan.
Documentation numérique : Anka Postic.
Durée : 1 h 15.

En partenariat avec La Manufacture CDCN Bordeaux Nouvelle-Aquitaine dans le cadre de sa saison hors les murs et l'OARA dans le cadre de la carte blanche dédiée à Olivia Grandville, Mille Plateaux, CCN La Rochelle à la MECA.

Tournée
6 novembre 2026 : Scène nationale du Sud-Aquitain, Bayonne (64).
9 et 10 novembre 2026 : Le Cndc, Angers (49).
Du 18 au 20 novembre 2026 : MC 93 Bobigny (avec le CND), Paris (93).
24 novembre 2026 : Espaces pluriels, Pau (64).
1ᵉʳ et 2 décembre 2026 : La Coursive - Scène nationale, La Rochelle (17).
Du 13 au 15 janvier 2027 : Bonlieu - Scène nationale, Annecy (74).
21 et 22 janvier 2027 : Théâtre Durance - Scène nationale, Château-Arnoux-Saint-Auban (04).
29 avril 2027 : Opéra de Limoges - Maison des Arts et de la Danse, Limoges (87).

Yves Kafka
Lundi 26 Octobre 2026

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