La Revue du Spectacle, le magazine des arts de la scène et du spectacle vivant. Infos théâtre, chanson, café-théâtre, cirque, arts de la rue, agenda, CD, etc.



Augmenter la taille du texte
Diminuer la taille du texte
Partager
Théâtre

Un théâtre d'adolescents "déchainés" par Sylvain Creuzevault

"L'Adolescent", Ateliers Berthier/Odéon-Théâtre de l’Europe, Paris

La classe des quatorze "apprentis comédiens" de l'école supérieure de théâtre Bordeaux Aquitaine, créée en 2007 dans la capitale girondine, présentait son projet de fin d'études triennales… et de "début de carrière". Sous l'impulsion de l'inclassable Sylvain Creuzevault, les jeunes comédiennes et comédiens animés par le désir fou d'en découdre ont été invités à s'emparer du roman-fleuve de Fédor Dostoïevski - "L'adolescent" - pour le mettre littéralement "en pièces".



© Pierre Planchenault.
© Pierre Planchenault.
Une gageure en soi tant l'œuvre du romancier russe se présente comme un pavé où se croisent à l'envi et se recroisent des intrigues distribuées entre des personnages démultipliés par les déclinaisons de leur patronyme slave, le tout rendant l'œuvre originale particulièrement ardue vu le foisonnement des personnages et la complexité des liens qui les unissent. La mise en jeu rebattant les cartes de ce bouillon de culture aura-t-elle eu l'effet de démêler les nœuds de cet imbroglio de haut vol ? Rien n'est moins sûr mais l'essentiel est - à ne pas s'y tromper - ailleurs, pour peu que l'on accepte de se laisser (em)porter par la furie créative du maître ès mises en scène offrant en pâture à ces jeunes gens avides de quoi se faire les dents.

Retour sur saison… Le public bordelais avait été quelque peu bousculé en novembre dernier par ce même metteur en jeu, fougueux et iconoclaste, s'emparant - non sans exigence - des "Démons" de l'écrivain russe pour en extraire l'essence afin d'en proposer une adaptation libre des entraves classiques. La salle, enflammée par tant de hardiesse et de liberté sans retenue, s'était trouvée alors clivée entre les partisans de ce théâtre revisité, bousculant les codes habituels pour apporter un souffle pour le moins revigorant, et ceux qui avaient été un peu moins conquis par le bouillonnement incessant des trois heures (et plus) de représentations vécues un peu douloureusement.

Pourtant, la "feuille anti-panique", fournissant le canevas des différents tableaux, remise aux spectateurs et commentée par Nicolas Bouchaud alias Stépane Verkhovenski, avait eu l'effet liminaire de détendre l'atmosphère tout comme l'ironie malicieuse de son commentaire "ça part dans tous les sens, mais c'est fluide…".

© Pierre Planchenault.
© Pierre Planchenault.
Une fois semble coutume puisque, là aussi, ce soir de sortie d'école, sommes-nous gratifiés d'une feuille adjointe au programme de salle où sont "décomposés" les différents tableaux de l'intrigue plurielle ainsi que la distribution des rôles… même si, dans la semi-obscurité, il peut se montrer hasardeux d'en prendre connaissance, happés par le jeu vertigineux se déployant sur le plateau éclairé. Mais là point de Nicolas Bouchaud pour faire passer l'annonce, nous restons donc avec notre papier en main… à l'image des personnages se refilant une mystérieuse lettre porteuse d'un sésame escompté.

De l'intrigue, on retiendra le parcours initiatique conduisant en quelques mois un adolescent intranquille et bâtard (Arkadi Dolgorouki) - né des amours illégitimes d'un aristocrate communard ruiné (Andreï Versilov, joué superbement par Sava Lolov accompagnant les jeunes acteurs) avec la jeune épouse (Sofia Dolgorouki) d'un vieux serf christique et charismatique (Makar Dolgourouki, endossé par Frédéric Leidgens, l'autre magistral "accompagnant") - à se frotter à son père biologique et, avec lui et contre lui, à découvrir l'état de la Russie. Ainsi, en allant à Saint Pétersbourg à la rencontre de ce père naturel ignoré jusque-là, Arkadi va-t-il vivre l'expérience fondatrice attachée à la découverte de différents milieux sociaux.

En les traversant, il va certes se brûler les ailes mais aussi s'ouvrir les yeux : lui qui voulait dans une volonté de puissance "devenir Rothschild" pour savourer son pouvoir, va offrir l'occasion à Dostoïevski d'aborder ses thèmes de prédilection d'une jeunesse russe qui, tout en s'émancipant du régime autocratique des tsars, est emportée par un vent libertaire, se laissant tenter par les dérives du socialisme autoritaire, de l'athéisme, du rationalisme opposé à la foi, voire du nihilisme anarchiste, et séduire par des divertissements inconséquents. Immergé dans ces milieux bouillonnant d'idées et propices à l'éclosion, il s'adonnera au jeu et autres distractions oubliant son dessein premier. Ceci étant, il mûrira, et n'étant plus celui qu'il se rêvait d'être, il connaîtra le chant des sirènes, les blessures qui en résultent, autant d'expériences constructrices.

© Pierre Planchenault.
© Pierre Planchenault.
L'action menée tambour battant - au rythme des sempiternels déplacements à vue de canapés marquant le passage d'un tableau à un autre - a le pouvoir au bas mot d'étourdir… En effet la profusion des situations s'enchaînant à allure "supersonique" peut créer un sentiment de confusion. Confusion amplifiée par l'usage quelque peu défaillant d'une sonorisation aléatoire de certains acteurs ayant du mal à projeter leur voix, pas toujours audible, et par le fait que - sortie de promotion oblige - un même rôle peut être endossé par trois acteurs/actrices différents (cf. le personnage d'Arkadi), de quoi en "perdre son russe".

Cependant, ces "difficultés" à recevoir le texte peuvent être dépassées si l'on se rattache au fil rouge, lui clairement perceptible : la peinture d'une saga familiale représentative d'une histoire de la Russie vue au travers d'un écrivain visionnaire, réinterprété par un metteur en scène sans tabou. Et puis, à l'actif incontestable de cette forme "dopée", la mise en jeu créative réserve de vraies pépites…

Il y a les deux (faux) suicides mis en scène de manière grandguignolesque (en écho à celui pétaradant de Krillova ou encore à celui de NiKolaï se pendant, faute de mieux, à la corde de la cloche de l'église dans "Les Démons"), dont l'effet humoristique est garanti. Ainsi la victime de potentielles malversations d'Andreï Versilov, le devant enduit de blanc de clown de la tête aux pieds, se tirera une balle dans la tempe avant de disparaître de dos dans les coulisses, dépouillé comme un ver.

Ainsi d'une jeune femme, prétendument abusée par le même Andreï Versilov, se donnant violemment la mort en se tranchant le cou, puis s'abattant de tout son long sur une poubelle couverte de couronnes de fleurs, avant de se relever, sereinement, le visage ensanglanté. Sylvain Creuzevault aime le mélange des genres considérant que le théâtre est une affaire trop sérieuse… pour être pris au sérieux.

© Pierre Planchenault.
© Pierre Planchenault.
Il y a l'inénarrable Maria (jouée par le très prometteur Alexandre Liberati, décidément très à l'aise dans tous les rôles lui allant comme un gant) qui, après avoir déboulé dans les travées de spectateurs pour commenter de leur place et à leur place "le théâtre est un truc d'intellos. J'ai oublié le texte… On meuble… On meuble…", prend place derrière la vitre du salon pour, déguisée en femme de ménage, espionner "mine de rien" l'intrigante et diabolique Katérina afin d'informer Arkadi de son infortune amoureuse. Sulfureuse Katérina, fille du vieux prince Nikolaï Sokolski (incarné par Frédéric Leidgens), sorte de Mata Hari dotée de tous ses attributs, faisant tourner la tête du père naturel et de son bâtard de fils.

Il y a - jouée par le même Alexandre Liberati, très en verve - la tout en rondeurs Françoise Dolto, dos doté d'ailes d'ange, descendue expressément du ciel où elle réside dorénavant pour expliquer "le complexe du homard" (la psychanalyste évoquant très doctement les métamorphoses de l'adolescent se débarrassant de ses carapaces pour advenir à lui-même) à l'adolescent Arkadi, perdu au milieu des femmes de sa tribu familiale.

Il y a encore bien d'autres trouvailles dramaturgiques et scéniques qui dissipent les réserves pointées précédemment. In fine, on ne peut que saluer la grande ambition - une gageure, avancions-nous pour "ouvrir" le débat - de ce projet "démoniaque" eut égard à la richesse du roman source. Ainsi, initiés par un metteur en scène élisant la difficulté comme un aiguillon performatif, les quatorze jeunes comédiennes et comédiens de l'école supérieure du théâtre Bordeaux Aquitaine, accompagnés par deux de leurs aînés rompus à l'art dramatique, et confrontés à un challenge de très haut niveau, ont pu prendre pleinement la mesure des exigences d'un art n'admettant aucune approximation.

Dans cette optique, outre les bonheurs de mise en scène que nous ont réservés - à nous spectateurs gracieusement invités à cette célébration - ces "Scènes d'adolescent", ce work in progress - c'en est un au regard des huit petites semaines, et encore incomplètes, de travail collectif - est porteur de beaux espoirs. Un baptême du feu explosif à souhait pour une expérience qui laissera des traces durablement positives.

"Scènes d'Adolescent"

D'après l'œuvre de Fédor Dostoïevski.
Traduction française : André Markowicz (Éditions Actes Sud).
Adaptation et mise en scène : Sylvain Creuzevault.
Avec les 14 élèves-comédiennes et comédiens de la promotion 4 de l'éstba : Louis Benmokhtar, Étienne Bories, Clémence Boucon, Zoé Briau, Marion Cadeau, Garance Degos, Camille Falbriard, Léopold Faurisson, Shanee Krön, Félix Lefebvre, Alexandre Liberati, Léo Namur, Mickaël Pelissier, Prune Ventura, accompagnés par Frédéric Leidgens et Sava Lolov.
Régie plateau : Cyril Muller.
Régie son : Jean-Christophe Chiron.
Costumes : Kam Derbali.
Régie lumière : Clarisse Bernez-Cambot Labarta et Denis Lamoliatte.
Construction décors : Nicolas Brun et Franck Lesgourgues.
Spectacle proposé dans le cadre du Festival Liberté ! Bordeaux 2019.
Production École supérieure de théâtre Bordeaux Aquitaine, Production déléguée TnBA.

Spectacle créé le 19 juin 2019 au TnBA, Bordeaux.
A été représenté les 19 et 20 juin 2019.
Du 26 au 28 juin à 19 h 30.
Ateliers Berthier/Odéon-Théâtre de l'Europe.
Dans le cadre du Festival des écoles du Théâtre public-Théâtre de l'Aquarium.

À La Cartoucherie, Paris 12e avec le Théâtre de l'Aquarium, le Théâtre de l'Épée de Bois, l'Atelier de Paris CDCN et à l'Odéon Théâtre de l'Europe, Paris 6e.
Réservations : 01 43 74 99 61.
>> theatredelaquarium.net

Yves Kafka
Jeudi 27 Juin 2019

Nouveau commentaire :

Théâtre | Danse | Concerts & Lyrique | À l'affiche | À l'affiche bis | Cirque & Rue | Humour | Festivals | Pitchouns | Paroles & Musique | Avignon 2017 | Avignon 2018 | Avignon 2019 | CédéDévédé | Trib'Une | RV du Jour | Pièce du boucher | Coulisses & Cie | Coin de l’œil | Archives








À découvrir

Ah le foot, le foot, le foot… Oui, mais en version féminine, pour une étonnante aventure humaine

Ça commence limite "foutage de gueule", genre numéro de cirque en guise d'attraction préambulaire… Après le combat de catch de nains, pourquoi un match de foot féminin pour ouvrir la kermesse annuelle du journal L'Union à Reims ! Sauf que… les choses vont prendre une tournure inattendue… Avec une coupe du monde à la clé ! C'est la nouvelle et formidable histoire de femmes que nous racontent Pauline Bureau et sa compagnie.

Ah le foot, le foot, le foot… Oui, mais en version féminine, pour une étonnante aventure humaine
Reims, été 68. Dans la perspective d'un événement footballistique important, coach et cadres de l'équipe locale cherche une attraction en préambule de la confrontation sportive… Et pourquoi pas des femmes courant après un ballon, c'est original et rigolo, du jamais vu !* Des filles sur un terrain de foot, voilà un divertissement apte à régaler les mâles… majoritaires sur les gradins.

S'ensuit un appel à candidates qui, à la grande surprise de l'initiateur (Nicolas Chupin), répondent présentes. Mais son étonnement est total quand il les voit taper dans le ballon ; et jouer avec enthousiasme, aisance, rapidité et une immense liberté, sans retenue. Elles ont entre 16 et 32 ans, venant d'horizons différents, et sont bien décidées à faire de cette mauvaise plaisanterie divertissante l'aventure de leur vie.

Et, ici, Pauline Bureau nous rappelle que l'histoire du football féminin est indissociable de l'évolution de la société et de ses luttes. Femmes footballeuses, femmes ouvrières, l'un peut être l'échappatoire de l'autre, enquête historique, en quête d'histoire… Plusieurs aspects de la condition de la femme sont abordés, montrés. Et dans les années soixante, de la famille à l'usine, les exemples ne manquent pas, actualités sociales sur fond de rendement à la chaîne, de taux horaires, flagrantes et énormes disparités de salaires entre les hommes et les femmes (ça a changé ?), etc.

Gil Chauveau
06/12/2019
Spectacle à la Une

"Le Pas Grand Chose" Un regard de côté pour illuminer le monde

Subvertir la pensée commune par des postures intellectuelles radicales, propres à faire passer ce pseudo conférencier circassien pour un autiste Asperger des plus performants, semble le crédo existentiel de cet artiste hors normes. Par le biais de son regard décalé, il recrée sous nos yeux un monde fabuleux, enchantant notre imaginaire et stimulant nos neurones assoupis.

Johann Le Guillerm, dès son apparition sur le plateau, poussant une improbable carriole-bureau à tiroirs, en impose. Son costume, sa cravate, sa tresse impeccable, sa voix monocorde… tout en lui dégage une inquiétante étrangeté mâtinée d'une sérénité au-dessus de tout soupçon. Comme si cet homme d'un autre temps, d'une autre époque, avait accumulé dans les plis de son être un savoir qui nous faisait défaut, nous les prisonniers de la caverne platonicienne condamnés à ne voir en toutes choses que le pâle reflet de nos vies formatées.

"Est-ce que quelqu'un dans la salle pourrait m'indiquer le chemin qui n'irait pas à Rome ?"… Dès sa première adresse au public, le ton est donné : si quelqu'un d'aventure, fort de ses nouveaux savoirs, s'était égaré là, conforté dans l'idée que la terre est ronde (suprême révélation datant d'à peine cinq cents ans) et que l'homme n'est pas maître en sa demeure (Freud, et la découverte de l'inconscient au début des années 1900), il pourrait illico "battre en retraite". Copernic, Galilée, Freud n'ont fait qu'ouvrir la voie… à nous de la poursuivre.

"La science de l'idiot" chevillée au corps, Johann Le Guillerm va faire exploser littéralement le prêt-à-penser confortant des idées manufacturées, fussent-elles actualisées, dupliquées à l'envi par la nécessité d'une reproduction sociale garante de l'ordre décliné par le savoir officiel. Penser autrement le monde, c'est ce qu'il fut amené à faire, d'abord à son corps défendant. Diagnostiqué enfant dys+++ (dyslexique, dysorthographique, etc.), il fut conduit à la rébellion de l'esprit en dessinant d'autres épures. Réflexe de survie.

Yves Kafka
21/12/2019
Sortie à la Une

"À mon bel amour"… Urbain, classique, éclectique et artistique

C'est sous le prisme des danses urbaines, contemporaine et classique que la chorégraphe Anne Nguyen interroge les identités au travers du corps et de son rapport à l'espace où le waacking, le popping, le voguing, le locking et le krump portent leurs signatures au détour de pointes, de balancés, de lock et de bounce.

Noir sur scène, puis un groupe se détache dans une lumière tamisée qui vient dessiner les creux de leurs silhouettes. La musique démarre à un rythme effréné. Au début, tout est homogène, ils forment une seule et même entité dans une intimité qui est balayée par le tempo musical. Comme un pied-de-nez à la sensation scénique d'un sentiment intime qui s'extériorise violemment.

À tour de rôle, comme une réminiscence des années soixante, soixante-dix, quatre-vingt, le waacking, le popping, le voguing, le locking, le krump, en appui des danses contemporaine et classique, apparaissent autour d'un socle artistique commun dans lequel chacun vient se nourrir au même humus. Des différences ? Oui, bien sûr, dans le tempo, la gestique, le rapport au corps, à la scène et à l'autre, mais tout ceci puise dans un même objectif, celle de faire communiquer une sensation, un état d'âme, une volonté farouche ou timide de montrer quelque chose sur le plateau, un ce je-ne-sais-quoi qui fait de l'artiste un buvard aux émotions qui a besoin, pour notre plus grand plaisir, de s'épancher.

Safidin Alouache
10/12/2019