La Revue du Spectacle, le magazine des arts de la scène et du spectacle vivant. Infos théâtre, chanson, café-théâtre, cirque, arts de la rue, agenda, CD, etc.



Augmenter la taille du texte
Diminuer la taille du texte
Partager
Concerts

Un Quatuor Modigliani captivant à La Folle Journée de Nantes

Depuis sa création en 2003, le Quatuor Modigliani - formé de Philippe Bernhard, Loïc Rio (violons), Laurent Marfaing (alto) et François Kieffer (violoncelle) - a rallié tous les suffrages critique et public. C'est en habitués que les quatre jeunes musiciens se produisent à Nantes et, en cette 21e édition, ils ont encore magnifiquement impressionné les festivaliers. La Revue du Spectacle a voulu les rencontrer.



© Carole Bellaiche.
© Carole Bellaiche.
Parmi les mille huit cents artistes invités à cette Folle Journée 2015, "les Modi" (comme on dit) font partie des artistes qu'on veut écouter à tout prix. Leurs prestations ont confirmé le bien-fondé du très grand respect qui entoure déjà le jeune ensemble - avec douze ans d'une riche carrière derrière lui quand même. Une soirée consacrée aux "Sept dernières paroles du Christ" - version pour quatuor - de Joseph Haydn donne le ton. On a souvent mis l'accent sur la fougue juvénile et la virtuosité du quatuor, on découvre de surcroît l'incroyable maîtrise des atmosphères. Tour à tour déchirante, méditative, douloureuse puis baignée de la lumière des vérités éternelles, l'œuvre trace son chemin entre ténèbres et transcendance grâce à une interprétation qui envoûte, électrise et bouleverse.

Maîtres des passions de l‘âme - thème de cette Folle Journée - mais aussi des passions du cœur le lendemain, alors que ces artistes forment un sextuor plus qu'inspiré avec le violoncelliste Henri Demarquette et l'altiste Gérard Caussé. Leur version de "La Nuit transfigurée" d'Arnold Schönberg, un chef-d'œuvre de jeunesse encore sous influence straussienne et wagnérienne, nous plonge aux tréfonds du lyrisme fiévreux du compositeur autrichien dans une salle quasi obscure (la salle Nietzsche au Lieu Unique à l'acoustique un tantinet moins chaleureuse que la veille). Les acclamant à juste titre, le public en ressort ému au delà des mots. Du grand art.

Rarement avons-nous rencontré formation si homogène, si unie, si solidaire. Ces jeunes artistes se sont rencontrés au CNSM de Paris et ne se sont plus quittés. En fin de répétition, François Kieffer et Laurent Marfaing sont nos interlocuteurs ce samedi 31 janvier, trois heures avant le concert Schönberg, mais les violonistes Philippe Bernhard et Loïc Rio ne tardent pas à arriver. On ne saurait les séparer même pour une demi-heure ! À l'occasion, ils interviendront aussi pour préciser un mot ou une date. Une telle qualité d'entente fait plaisir à voir et à entendre sur scène et dans la vie.

© DR.
© DR.
Christine Ducq pour La Revue du Spectacle - Comment s'est formé le Quatuor Modigliani ?

Laurent Marfaing, François Kieffer - Nous sommes quatre amis de conservatoire qui apprécions déjà à l'époque de passer du temps ensemble et tous amoureux du répertoire du quatuor à cordes. Un répertoire que nous voulions vivre intensément sur le plan humain. Nous nous sommes choisis pour vivre cette aventure.

Une aventure qui a douze ans maintenant...

Laurent Marfaing, François Kieffer - Oui. Nous sommes toujours heureux de vivre cette amitié qui nous lie et avons toujours la même envie de partager de nouveaux projets. Nous ouvrons une nouvelle page, par exemple depuis que nous avons repris la direction artistique des Rencontres Musicales d'Évian (depuis 2014 NDLR). Nous avons l'occasion de mettre au point une programmation qui nous ressemble, ce qui constitue un ciment très fort pour nous.

Le concert d'hier soir (vendredi 30 janvier) était magnifique. Qu'est-ce que représente la version quatuor des "Sept dernières paroles du Christ" de Joseph Haydn pour vous ?

Laurent Marfaing, François Kieffer - Nous avons enregistré deux CD d'autres quatuors de Haydn, un compositeur référent pour nous. Nous avons commencé à le travailler très tôt et nous sommes construits avec lui. Nous l'aimons beaucoup ! La version quatuor des "Sept dernières paroles du Christ" est cependant une œuvre à part qui dégage une énergie assez forte. Nous avons l'habitude de l'humour de Haydn dans ses autres quatuors, celui-ci est beaucoup plus profond. Hier, nous avons eu de la chance de l'interpréter dans une belle ambiance avec une très bonne acoustique (salle Hume à la Cité des Congrès). C'est une musique méditative qu'on ne saurait jouer n'importe où. Nous étions heureux aussi de lire le très beau texte des Écritures - même si nous aimons, bien sûr, être accompagnés d'un vrai récitant ! Mais nous étions heureux, nous sentions le public recueilli.

© Carole Bellaiche.
© Carole Bellaiche.
Et comment passe-t-on de Haydn à Schönberg et sa "Nuit transfigurée" ?

Laurent Marfaing, François Kieffer - Bizarrement, il n'y a pas le fossé qu'on imagine entre les deux œuvres malgré l'écart dans le temps. Elles sont toutes deux très intenses. Il faut retrouver l'esprit du poème d'amour de Richard Dehmel qui a inspiré l‘œuvre de Schönberg. Nous devrons aussi en recréer les harmonies et les ambiances hautement spirituelles. Cette "Nuit transfigurée", signant la toute fin du Romantisme, représente un sommet pour un sextuor. Elle exige qu'on oublie la complexité technique de son écriture pour en livrer l'essence. En un seul mouvement de trente minutes, les climats se succèdent entre déchirement tragique et rêve d'amour. Nous en ressortons à chaque fois totalement bouleversés.

Que représente La Folle Journée de Nantes pour vous ?

Laurent Marfaing, François Kieffer - Elle est liée à nos débuts. Nous sommes venus très tôt ici. C'est un des grands festivals impressionnants que nous avons pu faire. Au fil des années, nous constatons que son esprit est toujours identique - celui de la découverte en toute simplicité de la musique. Pour nous, musiciens, c'est un rythme fou puisque nous enchaînons les concerts presque toutes les heures ! Mais nous avons ce précieux retour du public et c'est notre raison première de faire de la musique.
Son directeur artistique, René Martin, est un modèle d'humilité et de générosité. Il organise des concerts hors les murs. Hier, nous avons été jouer pour des personnes en fin de vie au CHU de Nantes. Cette dimension humaine de partage du festival est primordiale.

© DR.
© DR.
Parlez-nous de votre direction artistique des Rencontres Musicales d'Évian...

Laurent Marfaing, François Kieffer - Nous avons beaucoup de chance d'être partie prenante de cette manifestation qui a connu ses grandes heures dans les années Rostropovitch (Directeur artistique de 1985 à 1991 NDLR). Après quelques années d'éclipse du festival, on nous a fait confiance et nous avons repris ce projet pour lequel nous avons obtenu carte blanche. Nous organisons quinze concerts en une semaine. L'idée de ces Rencontres est de mélanger de jeunes talents, des artistes confirmés et de faire jouer ensemble des musiciens qui peut-être n'auraient pu le faire ailleurs. À nos débuts, nous avons nous-mêmes pu nous produire avec de grands solistes comme le violoncelliste Gary Hoffman, Michel Dalberto et Gérard Caussé. Nous avons voulu offrir cette chance à notre tour à d'autres. Et c'est l'occasion d'inviter ceux que nous rêvons de rencontrer. Lors de la dernière édition, ce fut Grigory Sokolov. Cette année, c'est Maxime Vengerov qui se produira à la Grange au Lac, un endroit qui sonne magnifiquement bien au bord de l'eau !

Quels sont les prochains rendez-vous qui vous tiennent particulièrement à cœur ?

Laurent Marfaing, François Kieffer - Nous revenons jouer le 14 avril à New York, à Carnegie Hall, dans le Weill Hall où nous avons débuté en 2006 quand nous avons remporté le concours Young Concerts Artists. Un beau souvenir.
Et peut-être un autre concert totalement atypique et mythique le 29 août sur le site historique de Baalbeck au Liban, dans un des temples. Y sont venus avant nous des quatuors légendaires comme le Quatuor Amadeus. Faire découvrir le classique à un autre public en favorisant la rencontre de cultures différentes est une idée qui nous plaît beaucoup.

Deux dates de la tournée 2015 :
Musicora - 8 février 2015.
Grande Halle de la Villette, Paris 19e.

Festival de Pâques - 2 avril 2015.
Aix-en-Provence (13).

>> modiglianiquartet.com

Christine Ducq
Vendredi 6 Février 2015

Nouveau commentaire :

Concerts | Lyrique







À découvrir

"Notre vie dans l'art", 1923-2023, "le siècle, il a passé"… et rien de nouveau à l'est… Un flamboyant Tchekhov contemporain

"La vie, elle a passé, on a comme pas vécu…", ainsi parlait Firs, le vieux valet de chambre de "La Cerisaie" d'Anton Tchekhov, pièce écrite dans le domaine de son ami comédien et metteur en scène Constantin Stanislavski… C'est ce même Constantin Stanislavski, auteur en son temps d'une "Notre vie dans l'art", qui se retrouve au cœur de la pièce éponyme écrite et mise en scène par Richard Nelson, auteur, metteur en scène américain et tchékhovien dans l'âme. Et si l'argument – "Conversations entre acteurs du Théâtre d'Art de Moscou pendant leur tournée à Chicago, 1923" – n'a pas changé d'un iota, ses échos contemporains sont eux particulièrement troublants.

© Vahid Amampour.
Quand, dans le cadre du Festival d'Automne, le Théâtre du Soleil ouvre grand ses portes monumentales de la Cartoucherie à cette nouvelle version de "Notre vie dans l'art", on se dit que ce choix ne peut rien devoir à un quelconque hasard… Et quand on découvre que c'est à Ariane Mnouchkine que l'on doit la traduction de la pièce, et que ce sont ses propres comédiens formés selon les canons artistiques animant son travail que dirige ici Richard Nelson, on n'est nullement surpris de reconnaître là le mantra commun à leurs deux univers : faire du théâtre une caisse de résonances de l'histoire en cours.

Dominant le plateau, comme dans un amphithéâtre antique, des rangées de gradins se font face. Entre une troupe de comédiens en costume de ville. Ils s'affairent à remettre en place les chaises renversées sur la longue table rectangulaire occupant l'espace central, ainsi qu'on peut le faire lorsque l'on revient dans une maison après absence. Il y a là Kostia (Constantin Stanislavski, directeur et acteur du Théâtre de Moscou), Vania, Richard (ancien acteur du même théâtre, exilé lui aux États-Unis), Olga (veuve d'Anton Tchekhov), Vassia et Nina (couple en proie aux tourments de la jalousie amoureuse), Lev et Varia, Masha et Lida, et Petia (jeune acteur soupçonné d'accointances avec les dirigeants de l'Union Soviétique).

Yves Kafka
29/12/2023
Spectacle à la Une

"L'Effet Papillon" Se laisser emporter au fil d'un simple vol de papillon pour une fascinante expérience

Vous pensez que vos choix sont libres ? Que vos pensées sont bien gardées dans votre esprit ? Que vous êtes éventuellement imprévisibles ? Et si ce n'était pas le cas ? Et si tout partait de vous… Ouvrez bien grands les yeux et vivez pleinement l'expérience de l'Effet Papillon !

© Pics.
Vous avez certainement entendu parler de "l'effet papillon", expression inventée par le mathématicien-météorologue Edward Lorenz, inventeur de la théorie du chaos, à partir d'un phénomène découvert en 1961. Ce phénomène insinue qu'il suffit de modifier de façon infime un paramètre dans un modèle météo pour que celui-ci s'amplifie progressivement et provoque, à long terme, des changements colossaux.

Par extension, l'expression sous-entend que les moindres petits événements peuvent déterminer des phénomènes qui paraissent imprévisibles et incontrôlables ou qu'une infime modification des conditions initiales peut engendrer rapidement des effets importants. Ainsi, les battements d'ailes d'un papillon au Brésil peuvent engendrer une tornade au Mexique ou au Texas !

C'est à partir de cette théorie que le mentaliste Taha Mansour nous invite à nouveau, en cette rentrée, à effectuer un voyage hors du commun. Son spectacle a reçu un succès notoire au Sham's Théâtre lors du Festival d'Avignon cet été dernier.

Impossible que quiconque sorte "indemne" de cette phénoménale prestation, ni que nos certitudes sur "le monde comme il va", et surtout sur nous-mêmes, ne soient bousculées, chamboulées, contrariées.

"Le mystérieux est le plus beau sentiment que l'on peut ressentir", Albert Einstein. Et si le plus beau spectacle de mentalisme du moment, en cette rentrée parisienne, c'était celui-là ? Car Tahar Mansour y est fascinant à plusieurs niveaux, lui qui voulait devenir ingénieur, pour qui "Centrale" n'a aucun secret, mais qui, pourtant, a toujours eu une âme d'artiste bien ancrée au fond de lui. Le secret de ce spectacle exceptionnel et époustouflant serait-il là, niché au cœur du rationnel et de la poésie ?

Brigitte Corrigou
08/09/2023
Spectacle à la Une

"Deux mains, la liberté" Un huis clos intense qui nous plonge aux sources du mal

Le mal s'appelle Heinrich Himmler, chef des SS et de la Gestapo, organisateur des camps de concentration du Troisième Reich, très proche d'Hitler depuis le tout début de l'ascension de ce dernier, près de vingt ans avant la Deuxième Guerre mondiale. Himmler ressemble par son physique et sa pensée à un petit, banal, médiocre fonctionnaire.

© Christel Billault.
Ordonné, pratique, méthodique, il organise l'extermination des marginaux et des Juifs comme un gestionnaire. Point. Il aurait été, comme son sous-fifre Adolf Eichmann, le type même décrit par Hannah Arendt comme étant la "banalité du mal". Mais Himmler échappa à son procès en se donnant la mort. Parfois, rien n'est plus monstrueux que la banalité, l'ordre, la médiocrité.

Malgré la pâleur de leur personnalité, les noms de ces âmes de fonctionnaires sont gravés dans notre mémoire collective comme l'incarnation du Mal et de l'inimaginable, quand d'autres noms - dont les actes furent éblouissants d'humanité - restent dans l'ombre. Parmi eux, Oskar Schindler et sa liste ont été sauvés de l'oubli grâce au film de Steven Spielberg, mais également par la distinction qui lui a été faite d'être reconnu "Juste parmi les nations". D'autres n'ont eu aucune de ces deux chances. Ainsi, le héros de cette pièce, Félix Kersten, oublié.

Joseph Kessel lui consacra pourtant un livre, "Les Mains du miracle", et, aujourd'hui, Antoine Nouel, l'auteur de la pièce, l'incarne dans la pièce qu'il a également mise en scène. C'est un investissement total que ce comédien a mis dans ce projet pour sortir des nimbes le visage étonnant de ce personnage de l'Histoire qui, par son action, a fait libérer près de 100 000 victimes du régime nazi. Des chiffres qui font tourner la tête, mais il est le résultat d'une volonté patiente qui, durant des années, négocia la vie contre le don.

Bruno Fougniès
15/10/2023