Quantcast
La Revue du Spectacle, le magazine des arts de la scène et du spectacle vivant. Infos théâtre, chanson, café-théâtre, cirque, arts de la rue, agenda, CD, etc.



Augmenter la taille du texte
Diminuer la taille du texte
Partager
Concerts

Le compositeur Fabien Touchard : l'écoute, le public et le sens

Fabien Touchard a gravé en 2018 une synthèse de ses créations avec le CD "Beauté de ce monde", en hommage aux poètes qu'il affectionne, et qui porte la marque d'un univers très personnel et inspiré. Rencontre avec un jeune compositeur aux goûts éclectiques et aux ambitions créatrices sans frontières.



© DR.
© DR.
Fabien Touchard, né en 1985, est un de ces prolifiques jeunes compositeurs en passe de révolutionner sereinement la création française, désireux d'ouvrir de nouvelles voies en créant des liens avec d'autres domaines artistiques. Après la parution de son superbe premier disque "Beauté de ce monde", révélant sa quête de styles variés, de techniques instrumentales sophistiquées, d'alliages de timbres inédits et sa passion pour la voix, le compositeur, lauréat de la Fondation Banque Populaire (entre autres prix) revient ici sur son parcours et son univers fortement marqué par la philosophie et la littérature. Et sur son désir de reconnecter la musique contemporaine avec un large public.

Christine Ducq - Dans votre œuvre l'auditeur a-t-il toute sa place ?

Fabien Touchard - Bien sûr, ma musique est faite pour être entendue et pas que par des spécialistes ! Le sens du récit est vital dans mes œuvres, la musique "raconte" quelque chose à l'auditeur. Par ailleurs, il convient de se poser la question du public : quel auditoire pour les musiques "contemporaines" ?

Je me souviens que tout un pan de la musique récente m'a beaucoup intéressé dès l'adolescence. J'ai alors découvert Berio, Ligeti, Messiaen… qui m'ont fasciné. Ce fut une ouverture formidable ainsi qu'une révélation : cela aussi, c'était de la musique, ces sonorités étranges, ce travail complexe sur le timbre, cette musique qu'on qualifie d'atonale (bien que cette expression recouvre beaucoup de choses différentes). Plus tard, je découvris d'autres compositeurs, plus consonants, qui me sont restés chers : Greif, Crumb, Goubaïdoulina, Schnittke…

Ce monde de la musique dite contemporaine est aujourd'hui toujours riche, foisonnant, diversifié. Malheureusement, d'un point de vue "sociologique", il est toujours divisé en deux : ceux qui écrivent pour les ensembles "spécialisés" et ceux qui écrivent pour les musiciens "classiques" (souvent plus consonants). L'auditoire, lui, rétrécit de plus en plus.
Nous avons des ensembles spécialisés capables de déchiffrer les partitions contemporaines les plus complexes. Je travaille moi-même avec des musiciens formidables et de très haut niveau. Pourtant lors des concerts, le public est souvent clairsemé, on a même parfois l'impression qu'il est principalement constitué de compositeurs… le grand public ne connaît pas du tout cet univers, la notion même de "musique contemporaine" n'évoque rien pour la plupart des gens.

© Jean-Baptiste Millot.
© Jean-Baptiste Millot.
Comment contribuer à améliorer cette situation ?

F. T. - Je pense que ce n'est pas démagogique de vouloir écrire une œuvre accessible. Personnellement cela ne m'empêche pas d'écrire exactement la musique que j'ai envie d'écrire. Le non-spécialiste est parfaitement capable d'apprécier une musique exigeante, écrite avec soin, cherchant dans des directions intéressantes. Parfois, les créateurs de l'après-guerre considéraient que si le public appréciait une œuvre, c'était que celle-ci était mauvaise : cette époque est bien révolue. J'aimerais vraiment que la musique qui s'écrit aujourd'hui, comme dans les siècles précédents, renoue avec son public.

Quant aux querelles d'école entre compositeurs, elles n'ont aujourd'hui plus lieu d'être. J'aimerais beaucoup que les compositeurs travaillent ensemble au-delà de leurs divergences esthétiques, j'espère d'ailleurs y contribuer prochainement.

D'un point de vue esthétique, je cherche une musique qui ne connaîtrait aucune "tabula rasa" qui pourrait prendre sa source aussi bien dans le romantisme que dans la musique ancienne ou dans des recherches instrumentales très récentes, et qui resterait ouverte à tous les styles, y compris, pop, rock, etc. Bref, dans mes recherches à venir j'aimerais ouvrir quelques fenêtres et continuer d'élargir les horizons esthétiques. Je pourrais très bien, si l'envie m'en prenait, écrire une pièce qui mélangerait les influences de la polyphonie de la Renaissance, le gospel ou l'électro-acoustique !

Faites-vous partie de ces compositeurs de la néo-tonalité ?

F. T. - Je compose une musique assez consonante, certes, mais je n'aime pas trop le terme de "néo-tonalité". Il faut comprendre qu'il est assez péjoratif, il a pu être utilisé comme synonyme de "passéiste". Même si je reste persuadé que le passé est une matière féconde du présent. J'aime d'ailleurs beaucoup le mot de Guillaume de Machaut : "Moi qui mes chants forge/en l'ancienne et nouvelle forge…". Plus généralement, je crois que nous sommes nombreux, parmi les jeunes compositeurs (ou plus âgés) à vouloir aller au-delà des querelles et des étiquettes. Nous n'avons de carte dans aucun parti !

Pouvons-nous dire que vous avez suivi un cursus classique de conservatoire pour un compositeur ?

F. T. - J'ai étudié l'écriture, l'accompagnement, l'improvisation, l'analyse, l'orchestration… et la composition au CNSMD de Paris. Ces classes ont été l'occasion de rencontrer des futurs collègues et des personnalités musicales aux parcours très variés. J'ai eu la chance de rencontrer dans les murs du conservatoire des musiciens très différents, comme Thierry Escaich, Gérard Pesson, Jean-François Zygel, Alain Louvier, Yan Maresz… J'ai profité de la classe de composition pour expérimenter des choses sur la notation ou le timbre. J'avais une idée déjà assez précise du style que je cherchais en y entrant. Les choses se sont affinées mais la base était déjà là : un désir d'univers harmoniques colorés, d'une écriture vocale simple et claire…

Comme dans la première pièce de votre CD "Beauté de ce monde" pour soprano et orchestre de cordes ?

F. T. - En effet, je voulais mêler dans cette pièce une écriture vocale plutôt opératique, assez "classique", et un travail sur des modes de jeux impossibles avant une époque très récente. Ce mélange des styles et ces passerelles m'intéressent, j'aime relier des univers musicaux différents.

Votre œuvre témoigne d'un intérêt fort pour la poésie. Le titre de votre CD n'est-il pas issu d'un beau poème d'un poète roumain, Ilarie Voronca ?

F. T. - C'est le titre d'un de ses poèmes, qui a été un vrai coup de cœur pour moi en 2016. Je m'intéresse depuis longtemps à la poésie et à la philosophie (Cf ses "Fragments d'après Marc-Aurèle" en 2014, NDLR). Le poème de Voronca que je mets en musique est très épuré, humaniste, touchant… tout simplement lumineux. Je mets également en musique dans le disque des poèmes d'Anne Perrier (une poétesse suisse formidable), de Philippe Jaccottet, Théophile de Viau, Du Bellay ou Yeats. Comme compositeur invité de l'Académie du Festival d'Aix en 2018, j'ai écrit un cycle de mélodies pour ténor et piano, "Ici même", sur des poèmes de Voronca.

Fabien Touchard à la chapelle de Ronchamp © DR.
Fabien Touchard à la chapelle de Ronchamp © DR.
La poésie permet de me spécialiser d'avantage sur le travail autour de la voix parlée ou chantée, avec des chanteurs ou des comédiens (je travaille aussi au Conservatoire National d'Art Dramatique). Je viens de terminer des "Nouveaux Blues", sur un texte de Virginia Woolf, pour l'Ensemble Méliades. On y trouve du blues mais aussi du gospel. La pièce sera créée à Isle le 18 mai. J'ai également achevé un mélodrame pour récitant et ensemble ("Yasilun, prière de la douceur") qui sera donné en septembre au Théâtre de l'Athénée, sur un texte de Mathias Enard, avec Didier Sandre et l'ensemble Les Apaches ; ainsi qu'un cycle sur des poèmes anglais ("The Waves" d'après Virginia Woolf toujours) pour mezzo et viole de gambe qui sera interprété par Anaïs Bertrand et Robin Pharo au Festival Radio-France à Montpellier en juillet 2019.

Dans votre processus créatif, est-ce le texte ou la composition musicale qui préexiste ?

F. T. - Je m'immerge d'abord pendant plusieurs jours dans le texte. Je me laisse porter par les images qu'il fait naître. Ces images deviennent des idées musicales. J'aime prendre le temps de chercher et de méditer sur ce que j'ai envie d'écrire. Le travail sur le rapport texte-musique et sur le sens du texte est sans fin, je suis plus sensible à ce travail dramaturgique qu'au travail sur les phonèmes (le timbre et la matière sonore des mots). Pour le reste, c'est assez simple, je me laisse porter par une "nécessité intérieure". C'est un terme de Kandinsky je crois, je le trouve très beau. Composer est un besoin. Je pense continuer encore longtemps.

Concert-lecture,
17 mars 2019 à 19 h,
au Studio Le Regard du Cygne à Paris (20e),
avec Marlène Goulard (récitante), Anaïs Bertrand (mezzo-soprano), Robin Pharo (viole de gambe).

>> fabientouchard.fr

Christine Ducq
Vendredi 15 Mars 2019

Nouveau commentaire :

Concerts | Lyrique


Brèves & Com


Numéros Papier

Anciens Numéros de La Revue du Spectacle (10)

Vente des numéros "Collectors" de La Revue du Spectacle.
10 euros l'exemplaire, frais de port compris.




Vidéos les plus récentes



À découvrir

Oui, nous pouvons permettre aux musiciens de pratiquer sans risque et sans mise en danger du public !

L'Institut Technologique Européen des Métiers de la Musique, le syndicat CSFI (Chambre Syndicale de la Facture Instrumentale), le syndicat Les Forces Musicales, c'est-à-dire les professionnels des instruments de musique, des orchestres et opéras français sont parvenus à établir un socle de connaissances solides scientifiquement prouvées sur les enjeux et les risques sanitaires liées à la pratique musicale et vocale. Il sont désormais en état de délivrer des préconisations et de nouveaux protocoles pour permettre aux musiciens de pratiquer sans risque et sans mise en danger du public. Fanny Reyre Ménard, à la tête du pilotage du Projet PIC VIC (Protocole pour les instruments de musique face au coronavirus, Pratique instrumentale et vocale) nous en a dit plus.

Bois & cuivres © Buffet Crampon.
Fanny Reyre Ménard est Maître Artisan luthière à Nantes depuis 1988 et vice-présidente du CSFI. Elle peut, au nom de ses collègues et camarades engagés dans ce groupe interdisciplinaire de travail (depuis avril 2020), affirmer aujourd'hui qu'une pratique musicale en ces temps de coronavirus n'est pas plus dangereuse que les principaux gestes et actes de notre vie quotidienne.

Un enjeu important puisqu'on parle ni plus ni moins que de rouvrir les salles de concert et les Opéras. Il s'agit également d'encourager la reprise normale d'une pratique musicale, instrumentale et vocale grâce aux outils et connaissances obtenus après quasiment une année de recherches.

Une recherche menée et des résultats obtenus grâce à une synergie de forces tout à fait exceptionnelle ; outre les professionnels des instruments de musique, des orchestres et autres opéras, les ingénieurs Recherche et Développement de structures importantes en facture instrumentale telles que Buffet Crampon, associés à des laboratoires de recherches en biologie, des spécialistes en aérosols ou en dynamique des fluides ont rejoint dans ce but commun (en savoir plus et agir en conséquence) l'Unité des Virus Émergents de l'Institut universitaire hospitalier de Marseille. Le milieu musical à l'arrêt en mars 2020 souhaitait reprendre l'avantage, la crise sanitaire ayant laissé tout le monde provisoirement sans réponse. Ce n'est plus le cas aujourd'hui.

Christine Ducq
31/03/2021
Spectacle à la Une

"Respire" Un conte moderne qui traverse les airs comme un souffle magique

Johanne Humblet est funambule. Avec la Compagnie Les filles du renard pâle, elle parcourt le monde pour tendre ses câbles entre les immeubles, les monuments, les grues, elle les fait grimper, se courber en spirale, plonger dans des lacs, traverser des places, des rivières. "Le fil est le lien qui relie un point à un autre, au-dessus des frontières, des barrières, il rassemble. Un lien autant symbolique que concret", explique-t-elle. Elle tisse ainsi son parcours d'équilibriste : quelques dizaines ou quelques centaines de mètres de long et seulement 12 millimètres de diamètre.

© Les filles du renard pâle.
Mais la conception que cette funambule pleine de rêve fait de ses spectacles ne s'arrête pas à l'exploit. Et même si elle évolue sans sécurité aucune, elle ne cherche pas à provoquer chez celui qui regarde le nœud qui noue le ventre à l'idée de la chute dans le vide. Cette réaction est là, quoi qu'il en soit, mais Johanne Humblet ne s'en contente pas. Elle raconte des histoires. Et elle ne les raconte pas seule.

Avec elle, mais au sol, un groupe de trois musiciens rocks va l'accompagner tout au long de sa traversée. La partie musicale du spectacle est très importante. Un rock très teinté métal, trois musiciens aux looks punky qui suivent de leurs compositions l'évolution de la funambule là-haut. Ce sont des échanges, rythmes et regards, qui orchestrent l'évolution du chaperon rouge des airs tandis qu'au sol le loup surveille. Une autre partie importante du spectacle, qui a pour objectif de se jouer la nuit, est dirigée par l'équipe lumière, des lumières élaborées qui font le lien en collant à la musique et en découpant la funambule dans le ciel.

Bruno Fougniès
23/03/2021
Spectacle à la Une

"Adeno Nuitome" Une glorification de l'amour

Lola Molina questionne pour la deuxième fois les stigmates de l'amour. Dans sa pièce précédente intitulée "Seasonal Affective Disorder" (déjà dans une mise en scène de Lélio PLotton), elle s'était intéressée à la cavale hors normes, et pas correcte du tout politiquement parlant, d'une ado de 14 ans et d'un chanteur vaguement raté de 50 piges. Dans "Adeno Huitome", le couple est moins romanesque puisqu'ils ont à peu près le même âge. Lui est régisseur lumière, Elle, écrivain. Ils vivent ensemble en joyeux citadins et suivent chacun des carrières vouées à la réussite jusqu'au jour où le cancer s'immisce dans leur histoire. C'est sur Elle que ça tombe.

© Jonathan Michel.
Une nouvelle qui bouleverse leurs projets : ils changent de vie, abandonnent la ville, achètent une maison en pleine nature. C'est là qu'elle vit dorénavant entre la rivière, les arbres en fleurs, les animaux sauvages et l'écriture. Lui revient de ses tournées dès qu'il le peut. La pièce se construit ainsi en courtes interventions de l'une ou de l'autre et de scènes à deux. Mélanges de souvenirs, de narrations et moments de vie qui nous font découvrir peu à peu l'histoire de ces deux personnages et les variations de leur amour l'un pour l'autre.

Le texte autant que la mise en scène évitent avec bonheur tout réalisme. C'est plus vers une poésie de réconciliation avec la nature que vers l'analyse des dommages de la maladie que notre attention est tournée. Lola Molina scrute avec art et tendresse les remous intimes que la présence de cette menace provoque. Elle (le personnage féminin), prise entre la solitude de cette nouvelle maison et la solitude de son travail d'écriture navigue entre nostalgie de l'adolescence et besoin d'une vitalité que l'environnement bourgeonnant de la maison lui apporte. Lui se dévoue pour l'entourer de toute son attention.

Bruno Fougniès
15/04/2021