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Avignon 2026

IN 2026 "Trilogia Cadela Força", Viols au-dessus d'un nid de coucous mâles et des rapports intimes de la littérature avec la violence : un théâtre total…

"La Trilogie des chiennes, Chapitres I, II, III" de la dramaturge, metteuse en scène et performeuse Carolina Bianchi et de son Collectif Cara de Cavalo, est à vivre comme une œuvre-monde des plus bouleversantes où, performances physiques, vidéos, textes défilants, déferlent en un flux continu sur le plateau, submergeant sens et raison… Comment pouvoir sortir indemne de ce marathon théâtral nous entraînant dans les abysses de vécus insoutenables, mis en abyme eux-mêmes par des créations littéraires nourries elles aussi de la barbarie qui les a suscitées ?



© Christophe Raynaud de Lage.
© Christophe Raynaud de Lage.
Capítulo I "A Noiva e o Boa Noite Cinderela", "La Mariée et bonne nuit Cendrillon", titre énigmatique choisi par Carolina Bianchi pour se faire l'écho vivant de viols où la meute des souvenirs ravive par effraction "des blessures si amères que la mort semblerait un sort plus doux" (cf. "La divine Comédie" de Dante, cité en exergue). Convoquant d'autres œuvres littéraires, "Le Décaméron" de Boccace, "2666" de Roberto Bolaño, ou encore des tableaux comme "La Rencontre avec les Damnés dans la Forêt de Pin" de Botticelli où l'on assiste à la scène d'une jeune femme poursuivie par un chien avant d'être dépecée – peinture qui mettra par la suite en abyme le crime commis par un célèbre gardien de but, s'étant débarrassé d'une jeune femme mannequin, devenue maîtresse encombrante, en étranglant sa conquête, avant de faire dévorer son corps morcelé par ses Dobermans et de couler ses os dans le béton –, l'artiste annoncera "Bonne nuit Cendrillon"…

… ce nom donné en brésilien au GHB, la drogue du violeur, chapeaute l'histoire de Pippa Bacca, performeuse italienne et féministe au centre du premier chapitre. Vêtue d'une robe de mariée (symbole de paix), l'artiste accomplissait un trajet en auto-stop qui devait la mener d'Italie jusqu'aux territoires en conflit du Moyen-Orient. Son aventure artistique, porteuse d'un message politique, s'interrompit en Turquie où elle fut violée puis assassinée par l'automobiliste qui l'avait prise à son bord. La caméra avec laquelle elle avait auparavant filmé l'homme, révéla que d'autres s'étaient joints à son violeur pour abuser d'elle.

© Mayra Azzi.
© Mayra Azzi.
Loin de se faire uniquement l'écho du sort tragique de Pippa, la performeuse questionnera au plateau son parcours… "Croyait-elle qu'une robe de mariée suffirait à la protéger des prédateurs masculins ?" et Carolina Bianchi d'ajouter : "L'écoféminisme me donne des envies de meurtre…". Alors, plus que questionner, elle va s'impliquer corporellement dans la problématique du viol, absorbant devant nous (sic) le contenu d'un flacon de GHB, la drogue du violeur qui progressivement fera son effet en la plongeant, étendue inerte sur un matelas, dans une profonde léthargie.

Comme dans son cauchemar, une vraie voiture apparaîtra sur le plateau, tous phares allumés, avec sa cargaison d'hommes. Des chorégraphies millimétrées rejoueront la culture du viol au Brésil, viol érigé en preuve de virilité et utilisé comme instrument de domination des domestiques considérées comme des esclaves modernes. Pendant que des textes défileront sur l'écran pour disséquer les réalités de ces viols et que des chorégraphies au ralenti les donneront à voir autour du capot de la voiture, les fragments de ses propres souvenirs de viol émergeront avec l'excitation d'un arrière-goût ancré en elle. Et comme aucun langage ne pourra pallier les dégâts – "Fuck catharsis !" – alors, cuisses maintenues ouvertes, spéculum introduit, caméra projetant en gros plan l'image de son sexe où le mot chienne est gravé, sa nouvelle peau sera recousue en direct. Une implication des plus radicales au service de sa performance.

© Christophe Raynaud de Lage.
© Christophe Raynaud de Lage.
Capítulo II "The Brotherhood", derrière le voile servant de rideau de scène et teint aux couleurs d'un tableau de Rubens – "Le Viol d'Hippodamie" –, sera révélée toute "une fraternité" masculine porteuse de siècle en siècle d'une solidarité de genre justifiant, directement ou pas, la culture du viol des femmes… Carolina Bianchi, à peine émergée de la léthargie où la metteuse en scène écrivaine s'était plongée sous l'effet du sédatif puissant, s'empare d'un micro pour poser la question qui la taraude : "Que fait-on d'un corps brisé qui survit à un viol ? Comment trouver sa place dans le théâtre après un traumatisme ?". Convoquant alors le mythe grec de Perséphone tentant de survivre au viol d'Hadès, elle se demande comment revenir dans le monde des vivants après un tel traumatisme…

Le théâtre, cette confrérie d'hommes qui s'encensent autant qu'ils sont encensés, survivra-t-il à la mort… de la confrérie ? La chute sonore et percutante d'une interview, menée sans concession par la performeuse armée de son seul micro, d'un spécimen hétéro cisgenre blanc imbu de son aura de mentor de la scène, apportera quelques éléments de réponse… Morceau d'anthologie critique des pratiques d'artistes reconnus pour leurs réels talents, comme Jan Fabre ou encore Roman Polanski cités, lesquels, au-delà de l'attraction qu'ils suscitent, provoquent l'aversion quant à leur penchant à considérer qu'abuser d'actrices (ou de toutes jeunes filles de treize ans) fait partie du jeu de la séduction liée à leur métier.

© Christophe Raynaud de Lage.
© Christophe Raynaud de Lage.
Attraction, elle qui a été amoureuse de Jan Fabre, que la performeuse actera en cédant aux pulsions lui enjoignant de baisser sa culotte pour mimer un acte sexuel filmé en gros plan avec le génie du théâtre. Colère venant d'une ancienne blessure, tapie en elle et laissée béante. Ambiguïté constitutive de l'humain et essentielle à la vie, qu'au lieu de nier, elle reconnaît pleinement en citant Walter Benjamin : "À la base de toute œuvre d'art majeure, il y a un morceau de barbarie".

Capítulo III "Uma Luz Cordial", "Une lumière Cordiale", comme son titre l'indique, célèbrera les liens entre littérature, théâtre et existence pour magnifier ce qui les traverse : la même pulsion où sexe et désirs tissent la trame "dramatique". L'Ecrivaine, les mains liées et entièrement nue, entourée d'actrices et acteurs nus comme elle, les yeux bandés, vont se livrer à des ébats effrénés. Fantasmes libérés – "Me faire baiser par derrière pendant qu'une fille en robe de mariée fait du stop…" –, masturbations démultipliées, elle conclut : "Mon imagination est un dépotoir. Ce lieu d'où j'écris est un trou noir hallucinogène. Tout n'est que sexe et désespoir dans mes vers".

© Mayra Azzi.
© Mayra Azzi.
Phrases symptomatiques ourdissant un Manifeste artistique dont elle retrouvera les marques dans les Cahiers d'Hilda Hilst, de Rainer Maria Rilke, de Franz Kafka, de Fiodor Dostoïevski, d'Antonin Artaud ou encore de la poétesse Emily Dickinson et de son "Cahier de l'obscène" où l'on peut lire : "Ton utérus se fait monde, ouvre le puits de ton sexe". Le tout soutenu par des tableaux vivants où les corps nus et libérés de toutes contraintes, entre grâce et violence, rejouent la liberté phénoménale d'une écriture déliée.

Carolina Bianchi sortira épuisée de ce marathon théâtral où son engagement physique et psychique fait littéralement exploser toutes les normes connues. Ce faisant, elle et les actrices et acteurs du Collectif Cara de Cavalo nous ont fait toucher du doigt ce que peut être un théâtre total, impliquant corps et âme, jusqu'à mettre en danger les performeurs. Dire que nous sommes sortis ébranlés de cette "représentation monumentale" ferait figure d'euphémisme tant l'intensité des propos tenus, des textes cités et des chorégraphies données à voir agit comme un puissant aimant, nous "captivant" pendant les dix heures de représentation… Une expérience in vivo d'une épiphanie propre à dessiller nos yeux pour mieux nous "enchanter".
◙ Yves Kafka

Vu le 12 juillet 2026 à l'Opéra du Grand Avignon, pour la 80ᵉ édition du Festival d'Avignon.

"Trilogia Cadela Força. Capítulos I, II, III"

© Christophe Raynaud de Lage.
© Christophe Raynaud de Lage.
Brésil - Pays-Bas.
En portugais brésilien surtitré en français et anglais.
Capítulo I – "A Noiva e o Boa Noite Cinderela"
Spectacle créé le 6 juillet 2023 au Festival d'Avignon.
Conception, texte, mise en scène et scénographie : Carolina Bianchi.
Avec : Larissa Ballarotti, Carolina Bianchi, Bruta, José Artur, Joana Ferraz, Fernanda Libman, Chico Lima, Rafael Limongelli, Marina Matheus.
Dramaturgie et partenariat à la recherche : Carolina Mendonça.
Direction technique, musique originale, son : Miguel Caldas.
Lumière : Jo Rios.
Réalisation du décor et design graphique : Luisa Callegari.
Vidéo : Montserrat Fonseca Llach.
Costumes : Luisa Callegari, Carolina Bianchi, Tomás Decina.
Collaboration artistique : Tomás Decina.
Construction de la voiture : Matthieu Audejean, Philippe Bercot, Miguel Caldas, Luisa Callegari, Pierre Dumas, Lionel Petit, Xavier Rhame, Jo Rios - Ateliers de construction du Festival d'Avignon.
Traduction pour le surtitrage : Larissa Ballarotti, Luisa Dalgalarrondo, Joana Ferraz, Marina Matheus (anglais), Thomas Resendes (français).
Durée : 2 h 30.

Capítulo II "The Brotherhood"
Spectacle créé le 9 mai 2025 au KVS Bruxelles.
Conception, texte, mise en scène et scénographie : Carolina Bianchi.
Assistant à la mise en scène : Murillo Basso.
Avec : Rodrigo Andreolli, José Artur, Carolina Bianchi, Tomás Decina, Lucas Delfino, Flow Kountouriotis, Chico Lima, Rafael Limongelli, Kai Wido Meyer.
Dramaturgie et partenaire de recherche : Carolina Mendonça.
Direction technique, musique originale, son : Miguel Caldas.
Réalisation du décor et design graphique : Luisa Callegari.
Lumière : Jo Rios.
Vidéo et projection : Montserrat Fonseca Llach.
Costumes : Luisa Callegari, Carolina Bianchi.
Chorégraphie du prologue et conseil en mouvement : Jimena Pérez Salerno.
Vidéo en direct et collaboration artistique : Larissa Ballarotti.
Traduction pour le surtitrage : Marina Matheus (anglais), Thomas Resendes (français).
Durée : 3 h 40 avec entracte.

© Christophe Raynaud de Lage.
© Christophe Raynaud de Lage.
Capítulo III "Uma Luz Cordial"
Spectacle créé le 4 juillet 2026 au Festival d'Avignon.
Conception, texte, mise en scène et scénographie : Carolina Bianchi.
Assistant à la mise en scène : Murillo Basso.
Révision du texte : Larissa Ballarotti.
Le texte contient un extrait du livre "O Caderno Rosa de Lori Lamby" de Hilda Hilst.
Avec : Rodrigo Andreolli, Larissa Ballarotti, Carolina Bianchi, Lucas Delfino, Joana Ferraz, Flow Kountouriotis, Fernanda Libman, Amanda Lyra, Danielli Mendes, Carolina Mendonça.
Dramaturgie et partenariat à la recherche : Carolina Mendonça.
Direction technique, musique originale, son : Miguel Caldas.
Réalisation du décor et design graphique : Luisa Callegari.
Lumière : Jo Rios.
Vidéo et projection : Montserrat Fonseca Llach.
Costumes : Luisa Callegari, Carolina Bianchi.
Stage à la mise en scène : Thomas Médioni.
Traduction pour le surtitrage Marina Matheus (anglais), Thomas Resendes (français).
Durée : 2 h 30.
Durée des trois chapitres : 10 h avec entractes.

Déconseillé aux moins de 18 ans. Ce spectacle fait référence à des violences sexuelles, récits de pédocriminalité et images de relations sexuelles. Certaines scènes comportent des lumières stroboscopiques, des effets de fumée, du sang.

•Avignon In 2026•
A été représenté du 12 au 13 juillet 2026.
À 14 h.
Opéra du Grand Avignon, place de l'Horloge, Avignon.
Billetterie en ligne
>> festival-avignon.com

Tournée
L'Odéon Théâtre de l'Europe dans le cadre du Festival d'Automne (Paris, France) :
19, 20, 26 et 27 septembre 2026 : "Trilogia Cadela Força. Capítulos I, II, III".
23 et 30 septembre 2026 : Capítulo I – "A Noiva e o Boa Noite Cinderela".
24 septembre et 1er octobre 2026 : Capítulo II "The Brotherhood"
25 septembre et 2 octobre 2026 : Capítulo III "Uma Luz Cordial".

Yves Kafka
Jeudi 16 Juillet 2026

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