Théâtre

"Willy Protagoras enfermé dans les toilettes" Un "Au revoir" de Mouawad à la fois intime, politique et musical

Créée le 26 mai 1998 par Wajdi Mouawad, "Willy Protagoras enfermé dans les toilettes" résume à lui tout seul le lieu de focalisation, en partie, de la pièce. Autour de dix-neuf comédiens qui hurlent, crient, s'insultent, échangent, parlent ou discutent, ce sont des univers qui se télescopent et dans lesquels le personnage principal souhaite se prémunir. Comme la figure d'un monde violent au sein d'une copropriété qui représente le monde, Wajdi Mouawad en propose une belle mise en scène dans un récit dont la longueur n'est pas du meilleur goût toutefois.



© Simon Gosselin.
Lumières sur un plateau où apparaît un immeuble beige avec treize fenêtres, dont une qui est temporairement fermée. Dans chacune d'elles, un(e) résident(e) se montre avec des attitudes et des voix très marquées, ainsi que des costumes caractéristiques au niveau des couleurs et de la coupe, montrant ainsi une différence de goût et, par ricochet, de vision du monde de chacun d'entre eux. Les personnages discutent, au démarrage, par soliloques et propos souvent tendus. On s'entend sans s'écouter. On échange sans prêter attention à l'autre, tout en lui répondant. On envoie bouler. On hurle, on s'invective, on s'insulte.

Dans cet entre-deux où le propos double l'écoute, chaque protagoniste représente un caractère type et parfois bien trempé ou impulsif dont le langage est le porte-drapeau, souvent vert et dru, les propos grossiers s'enchaînant parfois, pour certains, comme perles dans un collier. C'est tout un univers de solitude et de violence qui se dévoile à la fois entre eux, et chez eux pour le rare couple présent à la fenêtre.

© Simon Gosselin.
Wajdi Mouawad, auteur et metteur en scène, met en lumière, dès l'entame du spectacle, ce rapport à l'autre, à soi et à ce qui nous unit, et de ce qui fait société. Et ce qui fait société, hors des commérages lancés entre voisins, est Willy Protagoras (Micha Lescot) qui est enfermé dans ses toilettes. Par volonté. Et il souhaite y rester pour faire société avec personne en créant sa propre bulle d'existence, loin du bruit du monde tout en en générant par son action.

La mise en scène débute avec une belle scénographie dans une copropriété dans laquelle, après avoir joué, les comédiens résidents s'assoient côté cour, en dehors du plateau. Ils continuent à suivre, ou peut-être à être indifférents, de ce qui se passe chez la famille Protagoras avant de retourner sur les planches.

L'ambiance est composée de bruits multiples avec des claquements de porte, des hurlements et des engueulades. C'est assez assourdissant et donne à la représentation un fort volume sonore qui mêle les relations de chacun au fracas des vies des autres. Comme dans un champ de bataille. Le décor est très intéressant dans ses couleurs claires, jaune et beige, avec au début, une vue extérieure de l'immeuble, pour ensuite basculer à l'intérieur et rendre visible subrepticement ses différents appartements et se fixer dans celui des Protagoras, pour aller jusqu'à leurs toilettes. C'est une vision à 360° des habitations où on plonge d'une vue globale à un périmètre plus exigu pour s'immiscer jusqu'à une intimité.

© Simon Gosselin.
Les déjections sont de la partie. Cela chie et vomit. Willy Protagoras utilise son élément fécal pour peindre un tableau à même les toilettes. Il est aussi auparavant écrasé sans gêne, pied nu, par sa mère (Julie Julien). Il fait partie un moment du décor, même si le voisinage se plaint de sa présence puante. Le rapport excrémentiel à la scène peut déplaire, voire choquer. Cela ne laisse pas insensible, car ce qui est rejeté par l'éducation est intégré par Willy Protagoras, adulte, comme un élément constitutif et créatif pictural.

La représentation est un peu trop longue, avec un récit qui s'attarde parfois. Une chanson, au demeurant très bien chantée par Nelly Lawson (Nelly Protagoras), vient se greffer en occultant, le temps du chant, la pièce, comme une parenthèse dans une phrase. Celle-ci semble disparaître d'un coup, faisant ainsi prendre une autre direction artistique à la création. Toutefois, la musique jouée par M'hamed El Menjra fait le lien entre deux cultures, orientale et occidentale, à l'aide du Houd et de la guitare électrique. Elle est comme une passerelle et accompagne mélodieusement le spectacle.

© Simon Gosselin.
Le jeu des comédiens est très physique, utilisant la voix comme média non seulement d'expression, mais surtout d'existence. On hurle au début, comme pour exister. Au-delà de la poésie brute du drame, Wajdi Mouawad crée des mots pour en faire parfois, à dessein, des armes autant maladroites qu'inefficaces, au travers des insultes ou de colères renvoyées à elles-mêmes par les protagonistes. Ils ne font pas mouche le plus souvent, car ils sont lancés un peu éperdument comme des jets de pierre, sans direction aucune, sauf celle de vouloir se faire entendre. Mais ils sont les témoins d'un échec.

On ne choisit pas son voisinage comme on ne choisit pas sa famille, tout en pouvant être en lutte contre ce qui est autour de nous. En parallèle, c'est la guerre qui est en arrière-fond, contre soi-même un peu et contre ce qui nous entoure essentiellement.

Il y a une certaine fixité des personnages à l'entame du spectacle lorsqu'ils sont à la fenêtre, avec une aire de jeu qui reste réduite symboliquement et géographiquement, celle toujours de leur habitation qui semble être le seul endroit au monde pour eux.

© Simon Gosselin.
À chacun, c'est une liberté qui se dérobe, celle du résident avec son voisinage, celle de Willy Protagoras contre les autres et contre sa famille. Il y a toujours un esprit de questionnement et de résistance qui plane sur tous, celui de se préserver, et pour le personnage principal, dans une salle d'eau, seul endroit d'intimité, d'une latitude restreinte, mais suffisamment revendicatrice pour se faire entendre. Derrière cette symbolique, c'est un lieu de solitude, intime, où on s'allège de ce qui organiquement nous alourdit. C'est aussi un endroit, à la fois commun, mais accessible à un seul, pour se questionner sans être dérangé.

Bref, dans un spectre plus large et plus en lien avec ce qu'a pu vivre Wajdi Mouawad, c'est aussi une fenêtre ouverte pour s'évader de la guerre qui reste présente tout au long de la pièce. Avec celle-ci, c'est un retour aux sources pour le dramaturge qui signe sa dernière mise en scène à la Colline avec sa première création écrite. Belle pièce et bien charpentée. Bravo l'artiste !
◙ Safidin Alouache

"Willy Protagoras enfermé dans les toilettes"

© Simon Gosselin.
Texte : Wajdi Mouawad.
Mise en scène : Wajdi Mouawad.
Assistante à la mise en scène : Valérie Nègre.
Avec : Lionel Abelanski, Éric Bernier, Pierre-Yves Chapalain, Gilles David (de la Comédie-Française), Lucie Digout, Marceau Ebersolt, Jade Fortineau, Delphine Gilquin, Julie Julien, Nelly Lawson, Micha Lescot, Mireille Naggar, Johanna Nizard
Et la 4e promotion de la Jeune troupe de La Colline : Milena Arvois, Tristan Glasel, Swann Nymphar, Gabor Pinter, Tim Rousseau, Lola Sorel.
Musicien : M'hamed El Menjra.
Dramaturgie : Charlotte Farcet.
Scénographie : Emmanuel Clolus.
Lumières : Éric Champoux.
Composition musicale : Pascal Sangla.
Son : Sylvère Caton et Michel Maurer.
Costumes : Emmanuelle Thomas, assistée d'Anne-Emmanuelle Pradier.
Maquillages et coiffures Cécile Kretschmar, assistée de Mélodie Ras.
Suivi de texte : Dena Pougnaud.
Fabrication des accessoires et décor : ateliers de La Colline.
Durée estimée : 2 h 45.

Du 21 janvier au 8 mars 2026.
Mardi à 19 h 30, mercredi au samedi à 20 h 30, dimanche à 15 h 30.
Relâche : dimanche 25 janvier.
La Colline - Théâtre national, Grand théâtre, 15, rue Malte-Brun, Paris 20e.
Téléphone : 01 44 62 52 52.
>> Billetterie en ligne
>> colline.fr

© Simon Gosselin.

Safidin Alouache
Jeudi 5 Février 2026
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