Théâtre

Who are "Yu" ?

"Je pense à Yu", Théâtre Artistic Athévains, Paris

Une fois de plus, la Québécoise Carole Fréchette bouleverse. À partir d’un entrefilet, la dramaturge nous offre une pièce avec laquelle elle parvient à fouiller au fond de notre intime. "Je pense à Yu" est pour le spectateur un miroir vertigineux. La mise en scène de Jean-Claude Berutti (en ce moment au Théâtre Artistic Athévains) y est pour beaucoup.



"Je pense à Yu" © Lot.
C’est quoi une vie ?
"Du sable qui s’écoule entre les doigts".
Et dix-sept ans, c’est combien, dix-sept ans ?
"Dix-sept fois trois cent soixante-cinq jours".
Tu sais qui c’est, toi, "Yu" ?
Yu Dongyue.
Dis, Madeleine, pourquoi penser à Yu ? "Pourquoi penser à un homme que tu ne connais pas ?"

La pièce de Carole Fréchette est toute entière contenue dans cette interrogation aussi ambiguë que faussement simple. Car qui se souvient de Yu Dongyue ? Et pourtant, il fut l’un de ceux qui lancèrent de la peinture rouge sur le portrait de Mao pendant les événements de la Place Tienanmen. C’était en 1989. Pour ce geste à la fois insignifiant et lourd de conséquence, il passa dix-sept ans de sa vie en prison. Mais si les événements de Tienanmen restent bien gravés, Yu, quant à lui, fut littéralement condamné aux oubliettes de l’Histoire... et de nos mémoires.

"Je pense à Yu" © Lot.
À rebours, le souvenir de cet homme va tourner à l’obsession chez Madeleine (celle dont le nom même indique qu'elle est en charge du souvenir), au point de laisser de côté son travail et sa maison. Sa vie entière va être confinée dans cette bulle… en suspens. Ses interrogations, elle finira par les partager avec deux autres personnages. Et à chacun des trois, "Yu" va faire écho de manière différente. Mêlant public et intime, histoire politique et personnelle, chacun en ressort bouleversé. À commencer par Madeleine dont l’interprétation sur le fil du rasoir par Marianne Basler donne une dimension supplémentaire au personnage. Sa vie est un rêve éveillé qui se joue au conditionnel, une ambition empêtrée dans les "et si...?" de son existence.

Et chacun, en se frottant à Yu, atteint une dimension qu’on n’aurait pu soupçonner au départ. Même Lin (la comédienne Yilin Yang) - ce joli bonbon acidulé aux collants roses ou jaunes qui a tant appris à se taire - finit par lâcher prise et accepter le mot "révolte". Quant à Jérémie (très juste et touchant Antoine Caubet* dans ce rôle), accorder une légitimité au geste de Yu reviendrait pour lui à laisser s’écrouler sa maison et tout ce qu’il a construit… lui le charpentier. Mais dans ce kaléidoscope où chacun, et jusqu’au spectateur, est tour à tour le je, tu ou il de l’autre, Fréchette et Berutti évitent l’écueil de la pièce politique et donnent une dimension symbolique au spectacle.

"Je pense à Yu" © Lot.
La scénographie va dans ce sens. Rudy Sabounghi plonge les personnages dans un no man’s land, une longue attente, qui finit par ne les faire exister que dans l’instant présent. C’est ainsi que l’on pourrait interpréter ce choix d’une scène en chantier… image qui permet de brouiller un peu plus les frontières du réel et d’en estomper les contours. Et le beau travail sur les lumières tamisées et indirectes de Dominique Borrini isole un peu plus nos trois protagonistes dans cette bulle poétique. La scène cesse d’être une scène, et le spectateur devient progressivement partie intégrante de cet univers. Entre création vidéo et brouillage de pistes, de regardant à regardé, la mise en scène de Jean-Claude Berutti se dédouble en autant d’horizons que le théâtre de Carole Fréchette va en profondeur.

À travers l’histoire d’un révolté dont on ne se souvient plus, Carole Fréchette et Jean-Claude Berutti de concert nous attrapent par le col avec leurs interrogations. Leur poésie (redoutable) nous plante, là… face à l’égotisme de nos vies.

*Antoine Caubet qu’on a eu l’occasion de voir plusieurs fois au Théâtre de l’Aquarium (comédien associé), tant à la mise en scène qu’au jeu.

"Je pense à Yu"

"Je pense à Yu" © Lot.
Texte : Carole Fréchette (éditions Actes Sud-Papiers).
Mise en scène : Jean-Claude Berutti.
Assisté de : Salomé Broussky.
Avec : Marianne Basler, Antoine Caubet, Yilin Yang.
Scénographie et costumes : Rudy Sabounghi.
Création vidéo : Florian Berutti.
Lumières : Dominique Borrini.
Durée : 1 h 30.

Du 14 mai au 30 juin 2013.
Mardi à 20 h, mercredi et jeudi à 19 h, vendredi et samedi à 20 h 30, samedi et dimanche à 16 h.
Théâtre Artistic Athévains, Paris 11e, 01 43 56 38 32.
>> artistic-athevains.com/

Sheila Louinet
Vendredi 14 Juin 2013
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