Théâtre

"The Mountain" La vérité ? Un mythe qui a de l'avenir… l'avenir d'une illusion

Si, dans le mythe de la caverne, Platon mettait en lumière l'aveugle tendance des hommes à prendre des vessies pour des lanternes, tant ils confondent les ombres projetées avec le vrai monde auquel ils tournent le dos, dans "The Mountain", le mythe de la vérité prend de l'altitude pour tenter d'atteindre le sommet de l'Everest… avant de se crasher - en beauté - dans les machineries du théâtre multimédia de la Cie Agrupación Señor Serrano, lieu de toutes les manipulations engendrant des vérités belles comme des mensonges (ou l'inverse). Expérience immersive à couper le souffle… Vertige assuré…



© Pierre Planchenault.
Entre fake news et vérités, vérités fabriquées et mensonges assumés sous nos yeux, le tournis gagne… Croisant les fils dramaturgiques de la conquête du plus haut sommet du monde tentée par George Mallory en 1924 et ceux du canular de l'invasion des Martiens contée à la radio par Orson Welles en 1938, les performeurs nous baladent avec bonheur sur les pentes glissantes de la vérité. Cerise sur l'Everest, ils invitent Vladimir Poutine en tant qu'expert reconnu de la vérité si je mens ainsi que d'incroyables baseballeurs jouant au badminton…

Le dispositif dévoilé immerge de plain-pied dans "la fabrique de la vérité". Partie de baseball (avec des volants de badminton et la complicité du public), maquette de l'Himalaya (sur laquelle s'étendra de tout son long, aspergé de neige en bombe, George Mallory muni de son équipement), deux écrans neigeux où défileront des images d'archives juxtaposées à d'autres produites en live sur le plateau, visage et voix distordus de l'animatrice "sherpa" qui donneront vie au président russe, maquettes à partir desquelles l'épisode de "La Guerre des Mondes" sera reconstitué, filmé et projeté (priorité donnée à l'information…).

© Pierre Planchenault.
D'emblée, les mises en abyme de la vérité et du mensonge - deux faces interchangeables de la même montagne - apparaissent dans la mise au point prêtée à Orson Welles : "Nous voulions que les gens comprennent qu'ils ne devraient pas prendre pour vérité toute information prédigérée, pas tout avaler de ce qui arrive par le robinet de la radio ou de Facebook"… À ceci près que l'effet panique a été délibérément grossi par les journaux de l'époque dénonçant le pouvoir phénoménal de la radio, et surtout, supercherie nichée dans le canular, la mention de Facebook relève d'un anachronisme confondant la naïveté du spectateur de 2020.

La vérité dépendant d'un consensus d'individus partageant la même opinion, elle sera incarnée sur le plateau par le biais d'un avatar de Poutine, né d'un logiciel acquis par l'équipe artistique grâce à l'argent du (faux) site créé sur le Web (mais étant la propriété de celui qui l'énonce, où est la vérité ?). C'est donc en compagnie du président Poutine et sous ses bons auspices que l'on suivra le cours de l'expédition haletante sur les pentes de la vérité glissante.

© Pierre Planchenault.
Images d'archives en noir et blanc, itinéraire de l'expédition retracé sous nos yeux, vidéo en live projetant le comédien - moufles, bonnet et chaussures de montagnard - gisant dans la neige, visage contre le sol, corde rompue autour de la taille, drone avec caméra surplombant son corps parfaitement conservé par le froid tel qu'il fut découvert 75 ans après sa disparition. Autant d'effets de vérité amplifiés par les lectures en voix off d'émouvants extraits de lettres adressées par sa femme, ou encore par l'évocation de la photo manquante de Ruth dans le portefeuille retrouvé "prouvant" que George Mallory avait bien atteint le toit du monde…

Quant aux accents de vérité du commentaire - "C'est le pouvoir du consensus… La vérité n'est pas pure mais complexe et glissante comme la réalité" - lorsqu'ils sont placés par "pure provocation" dans la bouche du Maître du Kremlin, ils se renversent en leur contraire et font figure d'une remise en question fulgurante de la vérité à peine entrevue.

De même, la reconstitution fidèle du décor d'une ville américaine des années quarante avec des figurines miniatures manipulées à vue et commentaires affolants du reporter "prenant l'antenne" pour commenter les scènes d'effroi, le tout redoublé par des images de Tom Cruise dans "La Guerre des Mondes" réalisé par Steven Spielberg, véhiculent l'image parfaite des frontières labiles entre vraie fiction et fausse réalité. À faire perdre l'équilibre…

© Pierre Planchenault.
Se méfier des informations qui confirment ce que nous voulons savoir… Qu'est-ce qui atteste de l'existence d'un fait ? L'absence de la photo de Ruth dans le portefeuille de George prouve-t-elle la présence de ce dernier au sommet de l'Everest ? La panique inventée de l'invasion des Martiens atteste-t-elle de leur non-existence ? Les vérités sur la vérité énoncées par un menteur patenté restent-elles vérités ?

Le final montrant dans un silence assourdissant (l'acteur jouant) George Mallory contemplant à ses pieds (la maquette de) l'Himalaya prendre soudain des dimensions gigantesques donne à voir l'essence de la vérité théâtrale, l'avenir d'une (très belle) illusion.

Présenté en première mondiale aux Colonnes, Blanquefort (33), les 10, 11 et 12 octobre 2020, dans le cadre du FAB (2 au 17 octobre 2020).

"The Mountain"

© Pierre Planchenault.
Création : Agrupación Señor Serrano.
Dramaturgie et mise en scène : Àlex Serrano, Pau Palacios, Ferran Dordal.
Performance : Anna Pérez Moya, Àlex Serrano, Pau Palacios, David Muñiz.
Musique : Nico Roig.
Programmation vidéo : David Muñiz.
Création vidéo : Jordi Soler Quintana.
Scénographie et maquettes : Lola Belles, Àlex Serrano.
Assistante scénographie : Mariona Signes.
Costumes : Lola Belles.
Conception légère : Cube.bz.
Masque numérique : Román Torre.

Tournée
14 octobre 2020 : Primavera dei Teatri Festival, Castrovillari, Italy (Italie).
19 et 21 novembre2020 : Centro de cultura contemporánea Condeduque, Madrid (Espagne).
2 et 3 décembre2020 : Zona K, Milan (Italie).

Yves Kafka
Mercredi 21 Octobre 2020
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