Lyrique

Tempête dans un verre d’eau à la MC93 … ou presque !

Ce n’est pas un jeu de mots facile… c’est effectivement ce que j’ai vu dans le nouveau spectacle musical de la compagnie Teatro Praga, "The Tempest", à l’affiche le week-end dernier à la MC 93 de Bobigny. Avis aux professionnels, cette véritable performance mérite d’être invitée dans vos théâtres (1) !



"The Tempest" © Alípio Padilha.
Tout commence dans la grande salle Oleg Efremov quand le public entre enfin, un peu étonné d’avoir piétiné devant les portes jusqu’au dernier moment (20 h 30 pour être précise). Si on l’a fait patienter, c’est pour avoir la surprise de se découvrir filmé et projeté sur grand écran sur la scène. Devant ce grand mur d’images, une cage plongée dans une lumière bleutée très belle d’où nous observent tous les membres de la troupe. Dispositif habile : les regardants sont regardés par ceux qu’ils viennent regarder. Un couple donc que les metteurs en scène Pedro Penim, André E. Teodosio, José Maria Vieira Mendes - également auteurs du texte - ont voulu fraternel. Les spectateurs n’ont pas fini de s’installer que tout s’emballe : une soprano chante - trop fort : elle a un micro - et Miranda en perruque verte et short à paillettes noie de paroles son amoureux Ferdinand dans la salle, suivie par une équipe de tournage. Nous voilà embarqués dans un bateau à la dérive, ou prisonniers d’une île que tout le monde veut fuir, surtout Prospero, devenu metteur en scène.

Car il s’agit bien d’un spectacle tiré du "semi-opéra" (2) de Henry Purcell, "The Tempest or the Enchanted Island", et de la pièce de William Shakespeare dont il s’inspire. Mais ceux qui croit venir écouter Purcell ou Shakespeare seront perplexes : la compagnie lisboète Teatro Praga est spécialiste du "fake", comprenez de la contrefaçon ou simulation. On se souvient de l’argument de "La Tempête" de Shakespeare : le duc de Milan, Prospero, a été exilé par son frère Antonio sur une île, avec sa fille Miranda. Devenu magicien, Prospero provoque une tempête avec les esprits Ariel et Caliban pour se venger d’Antonio. Ce frère félon subira une série d’épreuves sur l’île en compagnie du roi de Naples et de son fils, Ferdinand. Tout finit par une réconciliation générale et le mariage de Miranda avec ce dernier.

"The Tempest" © Alípio Padilha.
Dans cette "expérience cognitive" voulue par les maîtres d’œuvre du Teatro Praga, Prospero est le metteur en scène d’un spectacle qui n’a pas vraiment commencé, mais qui lui échappe et auquel il s’acharne à trouver une fin. En une série dynamique et chaotique de happenings souvent hilarants, Prospero refuse toutes les propositions de sa troupe, et au milieu d’une déferlante d’images vidéo, de musique, de chants, de performances, il retrouvera son frère Antonio. Ne me demandez pas de résumer le reste du spectacle, c’est mission impossible !

Ce n’est pas un orchestre baroque qui accompagne les cinq chanteurs - plutôt biens - et ces happenings (inégaux, certains hilarants d’autres plus attendus) comme dans leur précédent spectacle "The Fairy Queen" (des mêmes Shakespeare et Purcell) joué en 2012 à la MC93. Cette fois il a été décidé que la musique serait électronique, composée à partir de "l'Orphée anglais" (Henry Purcell donc) par les DJ remixer et producteurs Xinobi et Moullinex. J’ai craint le pire, mais finalement c’est un pari gagné (même si le son était décidément trop fort pour mes tympans délicats).

À condition de bien vouloir renoncer à ses petites habitudes confortables de mélomane compassé, le public a plutôt bien accueilli ce spectacle en devenir, incroyablement inventif, énergique, parfois beau, toujours ironique. On rit beaucoup, ce qui tombait bien en cette fin de semaine cataclysmique. On sort éberlué, soulagé quoique content de s’être embarqué dans cette tempête ! Reste qu’on pourrait enlever facilement un quart d’heure aux 1 h 50 que dure la soirée, y retranchant les performances les plus faibles pour éviter ces courts moments où la lassitude nous saisit. Mais attention ! je tiens absolument à ce que l’on conserve la tempête que provoque une aspirine dans un verre d’eau : filmée au plus près et projetée sur grand écran, l’effet papillon est garanti !

(1) Les producteurs du spectacle aimeraient bien qu’il puisse être repris ailleurs.
(2) Un "semi-opéra" est un genre créé par Henry Purcell pour plaire au public londonien du XVIIIe siècle, il consiste en une alternance d’épisodes chantés et de dialogues accompagnés de musique.

"The Tempest" © Alípio Padilha.
A été joué du 5 au 7 avril 2013 à la MC93 de Bobigny.
Spectacle musical vu le vendredi 5 avril 2013.

"The Tempest".
Par le Teatro Praga.
Texte et direction : Pedro Penim, André E. Teodosio, José Maria Vieira Mendes.
D’après "The Tempest or the Enchanted Island" (1695) de Henry Purcell et "The Tempest" (1611) de William Shakespeare.
Musique composée et jouée par Xinobi et Moullinex.
Spectacle en anglais, français et portugais, surtitré en français.

Avec Joana Barrios, Diogo Bento, André Godinho, Claudia Jardim, Diogo Lopes, Patricia Da Silva, André E. Teodosio, Vicente Trindade, Daniel Worm d’Assumpçao.
Direction vocale : Rui Baeta.
Rui Baeta, baryton.
Sandra Medeiros, soprano.
Chœur : Ana Margarida Encarnaçao, Cristina repas, Joao Francisco.

Vidéo : André Godinho.
Scénographie : Barbara Falçao Fernandes.
Lumières : Daniel Worm d’Assumpçao.
Chorégraphie : Vicente Trindade.
Costumes : Joana Barrios, Antonio de Oliveira Pinto.
Artistes invités : Vasco Araujo, Catarina Campino, Javier Nunez Gasco, Joao Pedro Vale.
Équipe vidéo : Joana Frazao, Salomé Lamas.
Perchiste : Nuno Morao.

Christine Ducq
Lundi 8 Avril 2013
Dans la même rubrique :