Cirque & Rue

"Suzanne, une histoire du cirque" Une enquête qui nous plonge dans le passé d'une voltigeuse, spécialiste des acrobaties dans le vide !

Dans le cadre de la 10ᵉ édition du festival "Les Singulier-es" qui a eu lieu du 29 janvier au 15 février au Centquatre-Paris, nous découvrons "Suzanne, une histoire du cirque". Dans une approche autant documentaire que théâtrale, Anne Tauber et Fragan Gehlker nous mènent dans les coulisses d'une enquête pour nous faire découvrir un numéro de cirque des années cinquante. À l'origine de celui-ci, Suzanne Marcaillou, avec son mari Roger, en était la protagoniste. Par elle, c'est le cirque d'une autre époque que l'on redécouvre. Bref, une histoire du cirque avec son personnage, son témoin et son enquêtrice.



© Jean-Claude Blanc.
Lumière sur le plateau habillé par une table, côté cour, sur laquelle trône une lampe avec des photos, des journaux, un stylo et des papiers étalés en vrac. Côté jardin, se trouve, à l'arrière-scène, une caisse ancienne comme recouverte du temps qui passe, avec à côté des ustensiles de cirque tels que des cordes et un morceau de cire que mettait à sa bouche Roger Marcaillou pour suspendre dans les airs Suzanne Marcaillou. Cette caisse lui appartenait et elle l'a donnée à Anne Tauber lors de son enquête sur ce duo circassien, appelé "Antinoüs", qui a œuvré de 1948 à 1965, pour faire revivre leur numéro de cadre acrobatique.

Dès les premiers instants, Anne Tauber arrive sur scène. Sa présence ne semble en rien une prestation scénique. Ce qu'elle montre, ce qu'elle raconte est son travail de recherche, avec ses échecs et ses succès, ses espoirs et ses désillusions, où elle réussit à convaincre Suzanne Marcaillou de se prêter au jeu de la reconstitution de son ancien numéro de cirque en s'appuyant sur ses souvenirs. Au travers du film tourné en 2024, nous découvrons, à tour de rôle celle-ci, un spectateur qui, enfant, avait vu le duo et dont il gardait encore des souvenirs précis, et des artistes circassiens qui travaillent à la recréation du numéro de cadre acrobatique.

Suzanne M. et son mari Roger, artistes voltigeurs © Collage Axelle Gonay/Fonds des Antinoüs - Pierre Dannès - Alain Julien.
Des événements aussi frappés du réel besogneux, avec un promoteur immobilier qui veut mettre hors de chez elle Suzanne en rachetant toute la copropriété dans laquelle elle habite depuis des décennies et, ensuite, Airbnb qui tape à la porte de son existence en déshumanisant sa tranquillité avec un voisinage composé de touristes à la journée. Bref, tout est reconstitué sur les deux versants de la montagne, l'adret et l'ubac, avec ses joies, ses espoirs et ses peines.

Que représente Anne Tauber sur scène ? Elle-même, l'une des auteurs et metteurs en scène, une protagoniste ? Toutes ces questions ne se posent pas réellement, car ces différentes postures et approches se mêlent, le spectacle étant à la fois du théâtre, des interviews et un documentaire avec une réalité ancrée sur ses deux pieds. On remonte, par des souvenirs appuyés de photographies, soixante-dix ans en arrière tout en restant dans le présent avec ses conversations et ses rencontres.

Le passé, le présent et le futur se rejoignent, le premier dans le cadre de souvenirs, le deuxième dans celui de rencontres et d'interviews et le troisième, dans le projet de reconstitution d'un numéro de cirque. Le public entre dans les coulisses d'une création dont, à la fin, le numéro de cadre acrobatique filmé du duo "Antinoüs" est effectué par des artistes circassiens actuels, avec toutefois des protections contre les chutes, alors que le duo "Antinoüs" n'en utilisait pas, la sécurité et les pratiques étant autres dans les années quarante, cinquante et soixante.

© Jean-Claude Blanc.
Ni héroïne, ni anti-héroïne, Suzanne est présentée pour ce qu'elle est, avec sa générosité, sa franchise et son enthousiasme. Âgée de 90 ans, c'est une femme dynamique et enthousiaste. Drôle, spontanée et franche, elle est rayonnante. On ne la voit que dans le film. La mise en scène est dans son plus strict dénuement, avec un seul en scène où Anne Tauber a presque le second rôle, Suzanne étant le personnage principal. Avec Fragan Gehlker, elle la met en effet en avant, même si parfois, elle raconte ses souvenirs d'enfants avec la Coupe du Monde 98 et Dalida. Ce décentrage est effectué par intermittence avec une bascule, tout à la fois, d'une identité, d'un caractère et d'une époque, celle de Suzanne, à une autre identité, une autre époque et un autre caractère, celle d'Anne Tauber.

De la réalité, il y a un glissement dans la fable quand Anne Tauber chante, Dalida apparaissant derrière elle en vidéo, "Je suis malade" (1973) de Serge Lama. Cette incursion dévie le fil dramaturgique du spectacle et manque un peu de pertinence et de clarté, car elle nous rattache à des émotions, des souvenirs, la frontière étant floue, ne sachant pas si ceux-ci se rattachent à Anne Tauber ou à Suzanne qui, par son âge et ses événements personnels relatés dans l'enquête, a traversé une période très difficile ? Ou des deux, la première s'identifiant ou se rejoignant dans la seconde ?

Ce sont des instants de vie happés tout au long du documentaire qui montre un travail archéologique artistique. Redécouvrir un numéro de cirque en l'ancrant dans un présent friand de protections met en perspective deux périodes distinctes en montrant leur appréhension du risque. Sans vernis théâtral et au plus proche d'une réalité de terrain, cette création nous fait revivre, de façon simple et efficace, une artiste circassienne, un duo artistique, un numéro et une époque en les déclinant, avec fraîcheur et spontanéité, dans une histoire du cirque au travers d'une figure personnelle, retrouvée et truculente.
◙ Safidin Alouache

"Suzanne, une histoire du cirque"

© Jean-Claude Blanc.
Réalisation et mise en scène : Anna Tauber et Fragan Gehlker.
Avec : Anna Tauber.
Montage : Ariane Prunet.
Numéro de cadre retrouvé : Simon Bruyninckx, Marine Fourteau et Luke Horley.
Longe : personne.
Caméra : Zoé Lamazou, Lucie Chaumeil et Raoul Bender.
Documentation : Suzanne Marcaillou, François Rozès.
Costumes et accessoires : Marie-Benoîte Fertin, Héloïse Calmet, Lise Crétiaux.
Composition musicale finale : Tsirihaka Harrivel.
Lumière : Clément Bonnin.
Mixage son : Alexis Auffray.
Étalonnage : Axelle Gonay.
Régie générale et lumière : Élie Martin
Pour muscler le propos : Perrine Carpentier, Aziz Drabia et Roselyne Burger.
Production : Association du Vide et Avant La Faillite.
Durée : 1 h 20.

Les représentations de "Suzanne, une histoire du cirque" a eu lieu du 12 au 21 février 2026 au Centquatre-Paris dans le cadre du festival "Les Singulier-es" qui s'est déroulé du 29 janvier au 21 février 2026.
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Tournée
13 au 19 mars 2026 : Théâtre Garonne, Toulouse (31).
26 au 26 mars 2026 : Le Théâtre - Scène nationale, Mâcon (71).
5 au 6 mai 2026 : La Passerelle, Saint-Brieuc (22).

Safidin Alouache
Mardi 24 Février 2026
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