Théâtre

"Sturbzep" Un bien étrange et "monstrueux" bordel… Cocktail explosif composé de délires visuels, sonores et autres élucubrations propres à dynamiter l'insupportable réalité

Sous le regard (bienveillant) d'un monstre du Loch Ness omniprésent ayant envahi le plateau, d'autres créatures tout aussi fantasques, sorties de l'imaginaire insondable de la Compagnie du Zerep (palindrome à peine voilé de sa créatrice Perez Sophie) vont peupler les tableaux jusqu'au vertige. Autant de bouillons de cultures débridées à faire chavirer (de plaisir) le dernier des dadaïstes à la recherche de nouveaux poils à gratter susceptibles de subvertir le réel, le subvertir afin d'en "délivrer" l'essence. Esprits sérieux passez votre chemin, ces détours ne sont pas faits pour vous…



© Philippe Lebruman.
Le vénérable Sigmund Freud, père de la psychanalyse, celui-là même qui a "inventé" (comme on invente un trésor) l'inconscient, réservoir de nos secrets refoulés, dut s'esbaudir en apprenant dans les années trente qu'un gynécologue londonien, et néanmoins farceur, avait capturé dans l'objectif de son appareil un monstre sommeillant dans les tourbes obscures des profondeurs d'un lac des Highlands avant de faire surface. Et lorsqu'il apprit que l'auteur de la photo était gynécologue, celui qui donne vie à la réalité comme aux fantasmes qu'elle accouche, il a dû frôler l'apoplexie.

Ce soir, prévenus de longue date de la nature canularesque de la chose, nous échapperons à l'apoplexie… mais pas à l'envie de se réjouir en toute liberté des morceaux choisis échappant à toute doxa bienpensante. Promouvant le canular au rang de découvreur de vérités embourbées sous les sédiments de réalités recomposées sciemment par des réseaux sociaux complotistes et/ou par des médias "bollorisés" à l'envi, la joyeuse équipe décomplexée du Zerep va s'en donner à cœur joie… pour nous ravir d'aise… même si, il n'est pas exclu de se sentir de prime abord un brin déconcerté face à une telle vague déferlante.

© Philippe Lebruman.
Ambiance… Imaginez une chauffeuse de salle, bas résilles et talons hauts, qui en Pythie contemporaine annonce la fin de la raison entre cris et hurlements… Une sirène très masculine qui active en toute sérénité son pénis tout en regardant une créature fragile se contorsionner, un boa entre les jambes. Ladite créature enrichissant sa très libre chorégraphie d'un discours à teneur philosophique où l'inanité d'une existence vide de sens implique de la remplir afin d'échapper aux abysses du néant… Ou encore un bataillon de lutins encapuchonnés de rouge venant troubler joyeusement le désordre ambiant.

Imaginez des situations se répétant jusqu'à l'absurde… Une sonnerie de téléphone retentissant dans le vide et ponctuée irrémédiablement par "Tu réponds ? - Non", ou le grincement récurrent d'une porte d'entrée. Ou encore une sacrée châtaigne (électrique) secouant à satiété les habitants de cette maison limitée à sa façade.

Imaginez le double de cette façade en maquette, et le film où les deux protagonistes principaux vont rejouer l'invitation, dans leur manoir accroché à la falaise battue par les eaux du fameux lac, du "découvreur" mythomane, créateur du monstre qui l'habite.

Imaginez les accompagnements en live à très forts décibels mêlant les genres musicaux, de la pop à la musique punk, en passant par le blues ; les lumières psychédéliques sculptant les masques en silicone et la gelée gluante dégueulant à profusion sur la scène.

Imaginez les personnages tournant gracieusement sur eux-mêmes dans des robes à crinoline, manège impeccable de derviches tourneurs décrivant des chorégraphies huilées… s'emballant pour prendre à contre-pied l'harmonie du monde.

Imaginez tout un monde extrait du sable où il s'ensommeillait pêle-mêle… Un chien, un exemplaire de Charles Bukowski (l'auteur de "Nous sommes ici pour rire de l'odieux et vivre nos vies aussi bien que possible") voisinant avec une grosse cacahuète et un pinceau géant. Et, cerise sous le sable, une toute petite personne dont seules les petites oreilles dépassaient. Alors, comme c'est amusant, on va jouer avec (cf. plus haut la créature fragile se contorsionnant…).

Imaginez des citations diffuses de Witold Gombrowicz (anticonformiste et initiateur du "théâtre pauvre") ou encore de Francis Picabia (écrivain passionné par la peinture et proche du mouvement Dada).

© Philippe Lebruman.
"Il y a de la tragédie sous mon costume de con", laisse échapper dans un éclair de lucidité le mari du couple au contact du monstre du Loch Ness, ce révélateur de l'imposture du cirque existentiel. Ainsi, sous la farce grand-guignolesque à effets spéciaux démesurés, pointe la satire d'un monde trop bien huilé pour être honnête. Subvertir les images pour transpercer le réel, et en donner à voir la dimension tragique… qui, aussitôt dévoilée, se doit d'être tournée en dérision sous peine d'échapper à "l'objectif". Un moment hors norme qui suppose un lâcher prise salutaire… pour ne pas rester ancrés sur la terre ferme où se pressent les gens sans histoires.
◙ Yves Kafka

Vu le 28 mai 2026, salle Vauthier du tnba, Théâtre national Bordeaux Aquitaine à Bordeaux.

"Sturbzep"

© Philippe Lebruman.
Création mai 2026.
Textes : Sophie Perez, Pacôme Thiellement, Witold Gombrowicz, Francis Picabia.
Conception : Sophie Perez.
Mise en scène, scénographie : Sophie Perez.
Assistant à la mise en scène et scénographie : Baptiste de Laubier.
Avec : Sophie Lenoir, Stéphane Roger, Erge Yu.
Musiciens : hackedepicciotto - Danielle de Picciotto et Alexandre Hacke, le duo Bastien's.
Costumes : Sophie Perez et Corine Petitpierre.
Musique : hackedepicciotto.
Création lumière : Fabrice Combier.
Création son : Félix Perdreau.
Film réalisé par Sophie Perez et Umberto Toselli.
Avec : Stéphane Roger (rôle de "Robert Wilson"), Sophie Lenoir (rôle de "Christopher Wilson"), Gilles Gaston-Dreyfus (rôle de "Jean-Yves Remord"), Baptiste de Laubier (rôle du "voisin roux").
Construction décor et sculptures : Eugénio Giorgetta et les ateliers Silvano Santinelli Scenografie, Dan Mestanza, Adrien Castillo et Baptiste de Laubier.
Réalisation gonflable : X-treme créations.
Réalisation costumes : Anne Tesson, Jeanne-Laure Mulonnière.
Par la Cie du Zerep/Sophie Perez.
Durée : 1 h 20.

© Philippe Lebruman.
Représenté du 27 au 29 mai 2026 au tnba, Théâtre national Bordeaux Aquitaine (33).

Tournée
3 au 5 septembre 2026 : Théâtre Saint Gervais (dans le cadre du Festival La Bâtie), Genève (Suisse).
30 septembre au 2 octobre 2026 : CNDO - Centre Dramatique National, Orléans (45).
8 et 9 octobre 2026 : Théâtre du Bois de l'Aune (dans le cadre du Festival Actoral), Aix-en-Provence (13).
14 au 15 octobre 2026 : Le Quai - Centre dramatique national, Angers (49).
16 au 17 décembre 2026 : Les Subs - Lieu vivant d'expérience artistique, Lyon (69).
25 au 28 mars 2027 : MC93 - Maison de la culture de Seine-Saint-Denis, Bobigny (93).
26 au 29 mai 2027 : Odéon Théâtre de l'Europe (Chapitre germanopratin dans le cadre d'une carte blanche "La satiété du spectacle"), Paris (75).

Yves Kafka
Vendredi 12 Juin 2026
Dans la même rubrique :