© Pierre Planchenault.
Convoquer trois références bibliques quand on est soi-même "musulman par son père, catholique par sa mère, juif par amour et athée par conviction ou par habitude" pourrait à plus d'un titre résonner comme une sacrée provocation… si ce n'est que les trois stations de "Spécimen" leur font écho pour dire le corps (le sien) dans tous ses états, un "corps forum", fait de chair et d'esprit, un corps porte-paroles des horreurs et beautés du monde.
"Ceci est mon corps…". Un corps mis à mal la nuit du 2 septembre 2020, dans le quartier Saint-Jean de Bordeaux, où lui et son copain Benjamin furent victimes de la lame déchirant le visage de l'un et l'épaule de l'autre. "Deux pédés viennent de se faire poignarder"… Ainsi s'ouvre, avec une précision quasi chirurgicale, "Sola Gratia" premier volet de "Spécimen" qui, tout au long de son déroulé, verra Benjamin de dos tisser les perles rouge-sang de sa déclaration inscrite virtuellement sur le blanc d'un tableau où se détachent les questions décomplexées du brigadier-chef chargé de prendre sa déposition.
"Ceci est mon corps…". Un corps mis à mal la nuit du 2 septembre 2020, dans le quartier Saint-Jean de Bordeaux, où lui et son copain Benjamin furent victimes de la lame déchirant le visage de l'un et l'épaule de l'autre. "Deux pédés viennent de se faire poignarder"… Ainsi s'ouvre, avec une précision quasi chirurgicale, "Sola Gratia" premier volet de "Spécimen" qui, tout au long de son déroulé, verra Benjamin de dos tisser les perles rouge-sang de sa déclaration inscrite virtuellement sur le blanc d'un tableau où se détachent les questions décomplexées du brigadier-chef chargé de prendre sa déposition.
"Sola Gratia" © Carni Bird.
Plaies à vif déchirant la chair de deux homos au faciès basané (double peine), blessures précédées et suivies par d'autres. Blessures morales à répétition infligées par ceux qui, victimes eux-mêmes du racisme ordinaire et/ou du rejet de classe, transforment la violence subie en agressivité dirigée vers des cibles toutes désignées pour les conservatismes ambiants. Ou encore blessures morales (quand elles ne sont pas physiques…) infligées par ceux qui, revêtus de l'uniforme des forces de l'Ordre et confortés par le fantasme d'éduquer, s'autorisent en toute impunité les humiliations et vexations de tous ordres, comme le tutoiement ou l'imitation grotesque des youyous… "On va t'apprendre ce qu'est la France".
Quelle que soit l'intensité de la violence encapsulée dans ces faits divers vécus, elle est transcendée ici par l'interprétation de l'homme-acteur, qui, tout en l'incarnant sans frein, la distancie pour en faire un lieu ouvrant sur des horizons plus vastes… "Les flics et nos agresseurs se ressemblent. La même haine larvée. Dans leurs regards, la même hostilité. Dans ma tête, un vrai bordel"… Un remue-méninge chargé de multiples ramifications qui l'amèneront à parcourir en cauchemar éveillé les sévices subis par ceux qui finissent leur existence de "sous-hommes" dans le charnier-Méditerranée, mais aussi un remue-méninge qui le reconduira entre autres à ce matin, dans Barbès désert, où il fut la cible d'un contrôle d'identité particulièrement musclé.
Quand on est viscéralement acteur sur scène, mais aussi de son existence, la mémoire est ainsi faite que, pour libérer les traumatismes qu'elle retient accrochée dans ses mailles, elle a recours à la poésie des mythes. Yacine se revêtira alors de la pelure de Cassandre, devenant l'être violenté par Ajax… Sous les notes aériennes s'échappant du clavier de Benjamin Ducroq, Cassandre offrant un baiser au bel Apollon attiré lui aussi par sa beauté… Cassandre se refusant ensuite à lui, avec au bout l'éternelle et même peine, l'abandon et le refus d'être crue, l'errance parmi les siens… Et puis, comme une plongée en apnée, l'atmosphère brûlante d'une nuit d'été madrilène… Ou encore, dix années auparavant – il venait d'avoir quinze ans – quelque part dans le sud de la France, ce bar à bières qui scella son destin, et dont il ne peut, ni ne veut, livrer le parfum entêtant… Un itinéraire complexe, d'où surgira la question existentielle et sa réponse englobant la complexité du monde qu'il porte en lui, victime et bourreau tour à tour. Ainsi se conclut "Sola Gratia" et son écriture irradiante.
"Agnus dei", deuxième volet, élargit l'expérience de la violence à l'ensemble du corps social. Se remémorant un premier fait divers vécu dans son enfance, il raconte comment cet idiot du village de la Haute-Saône – paysage tranquille de champs de pommes de terre – avait été tué d'un coup de couteau par un honnête villageois l'ayant surpris à commettre l'un de ses innocents larcins. Et comment tout le village, au procès du tueur, était venu soutenir d'une seule voix le tueur en chargeant la victime de tous les maux… Et Yacine, yeux dans les yeux, face à nous, d'énoncer avec une force tranquille détonnant avec la violence du message délivré : "Voilà d'où je viens, voilà d'où nous venons. Nous avons tué et nous tuons. Nous brûlons des femmes sur les trottoirs de Mérignac. Nous sommes tueries…".
Quelle que soit l'intensité de la violence encapsulée dans ces faits divers vécus, elle est transcendée ici par l'interprétation de l'homme-acteur, qui, tout en l'incarnant sans frein, la distancie pour en faire un lieu ouvrant sur des horizons plus vastes… "Les flics et nos agresseurs se ressemblent. La même haine larvée. Dans leurs regards, la même hostilité. Dans ma tête, un vrai bordel"… Un remue-méninge chargé de multiples ramifications qui l'amèneront à parcourir en cauchemar éveillé les sévices subis par ceux qui finissent leur existence de "sous-hommes" dans le charnier-Méditerranée, mais aussi un remue-méninge qui le reconduira entre autres à ce matin, dans Barbès désert, où il fut la cible d'un contrôle d'identité particulièrement musclé.
Quand on est viscéralement acteur sur scène, mais aussi de son existence, la mémoire est ainsi faite que, pour libérer les traumatismes qu'elle retient accrochée dans ses mailles, elle a recours à la poésie des mythes. Yacine se revêtira alors de la pelure de Cassandre, devenant l'être violenté par Ajax… Sous les notes aériennes s'échappant du clavier de Benjamin Ducroq, Cassandre offrant un baiser au bel Apollon attiré lui aussi par sa beauté… Cassandre se refusant ensuite à lui, avec au bout l'éternelle et même peine, l'abandon et le refus d'être crue, l'errance parmi les siens… Et puis, comme une plongée en apnée, l'atmosphère brûlante d'une nuit d'été madrilène… Ou encore, dix années auparavant – il venait d'avoir quinze ans – quelque part dans le sud de la France, ce bar à bières qui scella son destin, et dont il ne peut, ni ne veut, livrer le parfum entêtant… Un itinéraire complexe, d'où surgira la question existentielle et sa réponse englobant la complexité du monde qu'il porte en lui, victime et bourreau tour à tour. Ainsi se conclut "Sola Gratia" et son écriture irradiante.
"Agnus dei", deuxième volet, élargit l'expérience de la violence à l'ensemble du corps social. Se remémorant un premier fait divers vécu dans son enfance, il raconte comment cet idiot du village de la Haute-Saône – paysage tranquille de champs de pommes de terre – avait été tué d'un coup de couteau par un honnête villageois l'ayant surpris à commettre l'un de ses innocents larcins. Et comment tout le village, au procès du tueur, était venu soutenir d'une seule voix le tueur en chargeant la victime de tous les maux… Et Yacine, yeux dans les yeux, face à nous, d'énoncer avec une force tranquille détonnant avec la violence du message délivré : "Voilà d'où je viens, voilà d'où nous venons. Nous avons tué et nous tuons. Nous brûlons des femmes sur les trottoirs de Mérignac. Nous sommes tueries…".
"Agnus Dei" © Carni Bird.
Se dépouillant alors de tous vêtements, apparaissant dans la vulnérabilité de celui qu'aucun habit ne protège, l'acteur nu va livrer avec une armure dissimulant l'adversaire invisible, un étrange ballet, celui du colonisateur armé et du colonisé offert à sa cruauté… Le mal et sa banalité, l'acte sacrificiel où le mouton (noir… lui) est promis aux pires outrages avant d'être promu en symbole de paix.
Quand, il "quittera ses habits d'acteur" – déjà nu – pour s'adresser au public sur le ton de la confidence personnelle (l'épisode de l'Aïd où l'une de ses grands-mères cuisinait "l'agneau de la paix", plat qui sera offert au public), l'intensité dramatique s'en trouvera altérée, tant, jusque-là, elle était à son summum… pour très vite rebondir au travers d'un autre épisode historique, celui d'un homosexuel déporté ayant eu à subir devant les autres prisonniers impuissants, nu et seau de fer blanc sur la tête, l'assaut des bergers allemands le mordant à mort et lacérant ses chairs. Une victime sacrificielle dont les cris de douleur résonnent jusqu'à nous… comme ceux encore des victimes innocentes du 7 octobre, "corps massacrés, corps humiliés, corps désintégrés" (répétés en boucle).
"Gloria mundi", troisième volet du triptyque, rend – en décalé – un hommage à l'art éphémère par nature, car si "tout est vanité" à quoi bon persister dans cette voie sans issue… Tout de blanc vêtu, suspendu à un filin et juché sur un petit escabeau, l'artiste faisant – non sans humour – référence à l'Ecclésiaste offre son corps promis à la décomposition. Faisant œuvre de ce corps artistique en sursis, il convoque la dérision pour exorciser la violence de cette situation dans des références à l'Ecclésiaste, revues et corrigées. Ainsi de la harangue rageuse qu'il s'adresse, se conspuant en termes de bas étage, lui l'artiste sous l'emprise de la vanité.
Suivra une douleur originelle, inscrite dans son corps d'homme, qu'il confiera en remettant en jeu la mort de ses deux petites sœurs, noyées avant d'être nées dans le ventre de leur mère. Convoquant la chanson de variété, il va – à tue-tête – chanter la mort qui les a assassinées provoquant à jamais la douleur de sa mère et la sienne. Dans le même temps, viendra le moment de remonter aux origines de son prénom, à ce prénom qui lui a été attribué et qui fait corps avec lui – le nom d'un village martyr palestinien massacré le 9 avril 1948 – et d'entendre, ici et maintenant, au travers de ses paroles présentes, résonner la douleur insupportable des femmes de Gaza, de Marioupol ou de Téhéran, nous qui, comme lui, n'avons pas à mourir ce soir, protégé par le dôme de la salle de spectacle.
Traversée fulgurante des violences ordinaires et/ou systémiques, "Spécimen" résonne comme un chant tragique où l'artiste et l'homme ne faisant qu'un unissent leur voix pour faire entendre l'indicible. Celui des violences endémiques détruisant les existences, individuelles et collectives, dans l'indifférence partagée. Il en résulte un choc… éblouissant.
◙ Yves Kafka
Vu le 17 mars 2026 au Studio de création du tnba, Théâtre national Bordeaux Aquitaine, Bordeaux.
Quand, il "quittera ses habits d'acteur" – déjà nu – pour s'adresser au public sur le ton de la confidence personnelle (l'épisode de l'Aïd où l'une de ses grands-mères cuisinait "l'agneau de la paix", plat qui sera offert au public), l'intensité dramatique s'en trouvera altérée, tant, jusque-là, elle était à son summum… pour très vite rebondir au travers d'un autre épisode historique, celui d'un homosexuel déporté ayant eu à subir devant les autres prisonniers impuissants, nu et seau de fer blanc sur la tête, l'assaut des bergers allemands le mordant à mort et lacérant ses chairs. Une victime sacrificielle dont les cris de douleur résonnent jusqu'à nous… comme ceux encore des victimes innocentes du 7 octobre, "corps massacrés, corps humiliés, corps désintégrés" (répétés en boucle).
"Gloria mundi", troisième volet du triptyque, rend – en décalé – un hommage à l'art éphémère par nature, car si "tout est vanité" à quoi bon persister dans cette voie sans issue… Tout de blanc vêtu, suspendu à un filin et juché sur un petit escabeau, l'artiste faisant – non sans humour – référence à l'Ecclésiaste offre son corps promis à la décomposition. Faisant œuvre de ce corps artistique en sursis, il convoque la dérision pour exorciser la violence de cette situation dans des références à l'Ecclésiaste, revues et corrigées. Ainsi de la harangue rageuse qu'il s'adresse, se conspuant en termes de bas étage, lui l'artiste sous l'emprise de la vanité.
Suivra une douleur originelle, inscrite dans son corps d'homme, qu'il confiera en remettant en jeu la mort de ses deux petites sœurs, noyées avant d'être nées dans le ventre de leur mère. Convoquant la chanson de variété, il va – à tue-tête – chanter la mort qui les a assassinées provoquant à jamais la douleur de sa mère et la sienne. Dans le même temps, viendra le moment de remonter aux origines de son prénom, à ce prénom qui lui a été attribué et qui fait corps avec lui – le nom d'un village martyr palestinien massacré le 9 avril 1948 – et d'entendre, ici et maintenant, au travers de ses paroles présentes, résonner la douleur insupportable des femmes de Gaza, de Marioupol ou de Téhéran, nous qui, comme lui, n'avons pas à mourir ce soir, protégé par le dôme de la salle de spectacle.
Traversée fulgurante des violences ordinaires et/ou systémiques, "Spécimen" résonne comme un chant tragique où l'artiste et l'homme ne faisant qu'un unissent leur voix pour faire entendre l'indicible. Celui des violences endémiques détruisant les existences, individuelles et collectives, dans l'indifférence partagée. Il en résulte un choc… éblouissant.
◙ Yves Kafka
Vu le 17 mars 2026 au Studio de création du tnba, Théâtre national Bordeaux Aquitaine, Bordeaux.
"Spécimen"
"Gloria mundi" © Carni Bird.
Création de "Sola Gratia" en 2021, "Agnus dei" en 2025, "Gloria mundi" en 2026.
Représentation des trois ensemble pour la première fois au tnba.
Conception et texte : Yacine Sif El Islam.
Mise en scène : Yacine Sif El Islam.
Avec : Yacine Sif El Islam, Stan Briche, Mario De Miguel Conde, Benjamin Yousfi et Benjamin Ducroq.
Avec la voix de Stéphanie Moussu.
Création sonore : Benjamin Ducroq.
Création lumière : Chloé Agag.
Production : Groupe Apache, tnba - Théâtre national Bordeaux Aquitaine, Maison Maria Casarès.
Durée : 2 h (3 x 40 minutes).
À partir 16 ans (présence de nudité au plateau).
Représenté du 17 au 20 mars 2026 au Studio de création du tnba, Théâtre national Bordeaux Aquitaine (33).
Le texte "sola gratia" est publié aux Éditions Komos Structura.
Représentation des trois ensemble pour la première fois au tnba.
Conception et texte : Yacine Sif El Islam.
Mise en scène : Yacine Sif El Islam.
Avec : Yacine Sif El Islam, Stan Briche, Mario De Miguel Conde, Benjamin Yousfi et Benjamin Ducroq.
Avec la voix de Stéphanie Moussu.
Création sonore : Benjamin Ducroq.
Création lumière : Chloé Agag.
Production : Groupe Apache, tnba - Théâtre national Bordeaux Aquitaine, Maison Maria Casarès.
Durée : 2 h (3 x 40 minutes).
À partir 16 ans (présence de nudité au plateau).
Représenté du 17 au 20 mars 2026 au Studio de création du tnba, Théâtre national Bordeaux Aquitaine (33).
Le texte "sola gratia" est publié aux Éditions Komos Structura.