Théâtre

"Rumba" David Murgia fait voltiger les mots et donne aux délaissés de nos sociétés des allures de saints

Cela commence presque comme une réunion associative, ou plutôt comme une assemblée dominicale avec le curé qui fait, un peu à la Pagnol, le décompte des ouailles présentes, désignant dans le public l'étudiant, le commerçant, le retraité, le vieux, la vieille, le traine-savate, le chapardeur de fruits sur le marché, le voleur de marges sur les marchés et la prostituée, le flic qui lui gâche la vie, et le ministre qui a fait voter la loi contre la prostitution, qui sont aussi des clients réguliers de celle-ci, bref une flopée de personnages qui regroupe la quasi-totalité de la société d'aujourd'hui comme d'hier. Public d'un théâtre imaginaire ou réel.



© Théâtre National Wallonie-Bruxelles.
Mais ce n'est pas un curé qui fait ainsi le décompte des spectateurs, mais un des deux personnages de "Rumba", celui qui raconte, celui qui va nous emporter dans un débit narratif d'intensité brûlante dans une histoire qui enjambe les siècles et fait surgir sur le béton de ce parking désert le souvenir de Saint-François d'Assise, saint du dépouillement et de la pauvreté voulue parmi les pauvres, les déshérités et les mis-à-l'écart de nos sociétés modernes à l'égalité douteuse.

"Rumba", dernier volet du triptyque initié avec Laïka (2017) et Pueblo (2020) par la compagnie Kukaracha, prend pied dans le même univers : un HLM avec vue sur le parking d'un supermarché et sur le centre logistique d'une plateforme de livraison dans une périphérie. Mais dans ces histoires, il n'y a pas que les constructions qui soient en périphérie de la ville, il y a surtout ceux qui y vivent, y travaillent, y survivent, en périphérie de la vie citadine moderne, du monde et de la réussite sociale comme on dit.

La fougue, l'énergie vertigineuse et une parole qui semble chevaucher parfois un cheval fou sont les armes que David Murgia possède pour emporter le public dans l'imaginaire du texte d'Ascanio Celestini.

© Théâtre National Wallonie-Bruxelles.
Tel un conteur survitalisé, il fera surgir sur la scène, presque nue, les différentes figures déshéritées de cette périphérie : Joseph l'immigré devenu clochard, Job l'analphabète, les quatre clients permanents du bistro scotchés en permanence à l'écran télé, la voisine qui a la tête branlante, et même le petit chef du centre logistique qui dirige les sans-papiers corvéables de cette entreprise, Giovanni, qui n'hésite pas à se déclarer fasciste et raciste, surtout envers les gitans qu'il méprise. Même ce dernier, le texte d'Ascanio Celestini parvient à lui donner voix quand l'envie serait forte de le laisser dans l'ombre et le silence. Mais il est des mots et des maux qu'il faut entendre.

L'argument est fragile comme une feuille d'automne : le narrateur entraîne son colocataire, Pierre (incarné par le musicien Philippe Orivel), sur le parking en ce soir de Noël pour y répéter un spectacle, dans l'espoir qu'un car de pèlerins en escale viendra y passer la nuit.

Quel spectacle ? Un spectacle sur la vie de Saint-François d'Assise, patron des franciscains qui prôna et pratiqua le dépouillement et la pauvreté. Un pauvre volontaire parmi les pauvres de circonstances, la différence est énorme. Mais le seul parallèle qui se révèle à mesure du spectacle est le regard que ce dernier, décidant d'abandonner sa vie bourgeoise pour vivre dehors, pieds nus et en haillons, porte sur ces pauvres, ces mendiants, ces marginaux de la société d'hier qui sont aussi exilés intérieurs que les exploités et les mis au ban d'aujourd'hui. Un regard bienveillant, une écoute pleine qui parvient à anoblir chaque être, car chaque être porte une histoire belle comme un livre, qui mérite d'être entendue. David Murgia en fait ici la preuve éclatante.

Des histoires que la faconde du comédien et l'articulation vive du texte teinte de joie, d'ironie, de poésie, ou bien en fait ressortir le drame terrible, le tragique, telle l'histoire de la migration de Joseph depuis l'Afrique en passant par l'esclavage, le ventre dévorant de la Méditerranée et le froid de la rue. Ainsi, le spectacle suit une trajectoire qui passe par la poésie, la beauté, la cruauté, le drame et la désolation.

Surtout une belle générosité, car ces délaissés ne sont pas des naufragés volontaires, mais des prisonniers : prisonniers de leurs handicaps, de leurs lacunes, de leurs défauts de papiers, de leurs inadaptations sociales. Reste que l'envie de révolte contre ces injustices gronde, sinon dans les cœurs des personnages qui se cognent aux murs, mais peut-être dans celui des spectatrices et des spectateurs.

Un mot sur l'accompagnement musical de Philippe Orivel, très présent, très varié, une musique de Gianluca Casadei qui donne à chaque portrait ses couleurs soit grâce aux touches du piano, soit grâce à celles de l'accordéon et ses mélodies fortes et organiques. Et c'est sur un chant de révolte populaire espagnol que se termine le spectacle Viva la Quinta Brigada dont le refrain rôde dans toutes les têtes : Rumbala Rumbala Rum…
◙ Bruno Fougniès

"Rumba"

© Théâtre National Wallonie-Bruxelles.
"L'âne et le bœuf de la crèche de Saint-François sur le parking du supermarché"
Texte : Ascanio Celestini.
Mise en scène : Ascanio Celestini.
Avec : David Murgia et Philippe Orivel (musicien).
Création musicale : Gianluca Casadei.
Traduction et adaptation : Patrick Bebi et David Murgia.
Direction technique et régie générale : Philippe Kariger.
Production Kukaracha ASBL.
À partir de 15 ans.
Durée : 1 h 45.

Du 13 au 17 janvier 2026.
Mardi, mercredi, jeudi et samedi à 19 h, vendredi à 20 h.
Théâtre Joliette, 2, place Henri Verneuil, Marseille 2e.
Téléphone : 04 91 90 74 28.
>> Billetterie en ligne
>> theatrejoliette.fr

Tournée
Du 21 au 23 janvier 2026 : Théâtre, Namur (Belgique).
26 janvier 2026 : Centre Culturel de Soumagne, Soumagne (Belgique).
6 février 2026 : Arrêt 59 – Centre Culturel, Péruwelz (Belgique).
11 février 2026 : Centre Culturel, Ciney (Belgique).
12 février 2026 : Centre Culturel, Verviers (Belgique).
13 février 2026 : Centre Culturel de Seraing, Seraing (Belgique).
Du 17 au 21 février 2026 : La Maison des Métallos, Paris.
12 mars 2026 : Centre Culturel, Soignies (Belgique).
13 mars 2026 : Centre Culturel MCFA, Marche-en-Famenne (Belgique).

Bruno Fougniès
Vendredi 16 Janvier 2026
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