Théâtre

"Prélude de Pan" Un Giono en majesté sous le timbre provençal de Maxime Lombard, conteur hors pair

"Prélude de Pan" et "Jofroi de la Maussan", deux nouvelles extraites du recueil "Solitude de la pitié" (1932), sont ici contées par Maxime Lombard. L'acteur et conteur se coule dans les pas du romancier-conteur Giono (1895-1970) qu'enfant, il eut la chance d'écouter lire lors des lectures que Giono aimait à donner pour ses proches. Et c'est avec maestria que le comédien donne vie aux histoires de l'écrivain de Manosque.



© Sébastien Toubon.
Sur le petit plateau du Théâtre de Poche-Montparnasse, deux tables de bistrot et quelques chaises en métal, oranges et vertes. Une guirlande d'ampoules colorées suspendue dans les airs et deux écharpes accrochées de part et d'autre, rappelant celles que l'on gagnait aux épreuves de boule ou de course lors des fêtes votives, évoquent une atmosphère festive et le Café du Centre, point de départ de l'intrigue de la nouvelle "Prélude de Pan". Un homme, tout de noir vêtu, s'attable côté cour, bientôt rejoint par un deuxième. "Ceci arriva le 4 de septembre, l'an de ces gros orages, cet an où il y eut du malheur pour tous sur notre terre…", énonce d'un ton posé le nouvel arrivant, dans une adresse directe au public. Son accent est chantant et ses prunelles nous fixent avec malice. Nous voici promptement happés par la puissance narrative du récit et le regard bleu du conteur.

Suspendus à ses lèvres, nous nous laissons captiver par cette histoire étrange et fascinante, dont la tension dramatique va crescendo. Pour punir un bûcheron qui, par jeu et par bêtise, maltraitait une colombe, un curieux personnage, mi-homme, mi-bête, sème désordre et chaos dans un village, transformant la fête traditionnelle en une orgie obscène. Pour ramener ces hommes et ces femmes à leurs instincts bestiaux, et leur donner une leçon qui devrait les conduire à retrouver l'harmonie avec la nature, l'étranger use de pouvoirs que l'on imagine divins. Car cet étranger sans nom n'est autre que le dieu Pan, fils d'Hermès et de Dryope, qui, dans la mythologie grecque, est un des dieux de la Nature, protecteur des bergers et des troupeaux.

© Sébastien Toubon.
À "Prélude de Pan" succède une autre nouvelle, plus courte et plus légère, "Jofroi de la Maussan", dont, certains s'en souviennent peut-être, Marcel Pagnol tira un film en 1933. Après avoir vendu son verger à Fonse, le vieux Jofroi s'aperçoit que celui-ci est décidé à en arracher les vieux arbres improductifs. Il s'y oppose violemment et, refusant toute tentative de conciliation, fait du chantage au suicide…

Nous retrouvons dans ces nouvelles les lieux et thèmes chers à Giono, merveilleux raconteur d'histoires : les collines de Haute-Provence, la paysannerie, l'injustice, la violence, la beauté et la cruauté de la nature, le lien sacré qu'entretient l'homme avec elle, la noirceur de l'âme humaine, mais aussi sa bonté… Et surtout cette langue magnifique, riche de sensations, ce langage imagé fait de "parler vrai", ces répliques croustillantes et ces tournures de phrases si poétiques qui faisaient de Giono un poète autant qu'un romancier.

"Je ne voulais pas écrire bien, disait-il. Je voulais écrire beau." Et c'est avec ravissement que nos oreilles accueillent cette langue : "un rond d'azur étalé" pour désigner le ciel ; "il leur resta du noir mystère au fond des yeux" ; "les nuages étaient toujours luisants et sombres comme un tas d'aubergines" ; "il était seulement du silence, rond et pesant, plein de soleil comme une boule de feu" ; "il se tourna vers elle et lui parla dans le langage des oiseaux" ; "il en coulait des regards qui étaient des ruisseaux de pitié et de douleur"…

© Sébastien Toubon.
De ce style poétique émergent également plein d'expressions rigolotes, faites de comparaisons et de métaphores : "il n'avait pas son naturel de figure" (pour indiquer qu'il n'avait pas son visage habituel) ; "le Jofroi est buté (…), il raisonne comme un tambour" ; "c'est (…) le plus brave homme de la création. Franc comme un cochon sain, à donner tout son sang pour qu'on le mange" ; "le Jofroi l'a regardé avec son œil d'orage" ; "un Fonse tout flottant dans son pantalon, un Fonse en plume de pigeon, léger, léger, blanc comme une assiette"…

Dans une mise en scène sobre, limitée à quelques déplacements, car il n'y a guère besoin de plus, la force orale de l'écriture de Giono et le talent de conteur de Maxime Lombard font de ce spectacle un enchantement.
◙ Isabelle Fauvel

"Prélude de Pan"

© Sébastien Toubon.
Texte : Jean Giono ("Prélude de Pan" et "Jofroi de la Maussan", deux nouvelles extraites de "Solitude de la Pitié", Éditions Gallimard).
Lecture interprétée par Maxime Lombard.
Lumières : Dorian Mjahed-Lucas.
Création sonore : Olivier Depoix.
Costume : Krystel Hamonic.
Production Théâtre de Poche Montparnasse.
Durée : 1 h 10.

Du 31 août au 2 novembre 2026.
Lundi à 21 h.
Théâtre de Poche Montparnasse, 75, boulevard du Montparnasse, Paris 6ᵉ.
Réservation : 01 45 44 50 21.
>> Billetterie en ligne
>> theatredepoche-montparnasse.com

Isabelle Fauvel
Lundi 14 Septembre 2026
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