Théâtre

"Pôles" Du grand théâtre… de celui qui transperce l'âme par la force des émotions

Elda Older est une chanteuse d'opéra de 40 ans, mais elle ne chante pas. Une maladie inconnue lui fait perdre la mémoire et elle oublie régulièrement de payer le loyer de l'atelier de son frère artiste sculpteur. Un jour, elle rencontre Alexandre-Maurice, le modèle de ce dernier, un colosse maladroit et stupéfait. Elle le recueille chez elle et rapidement lui propose de lui écrire son histoire parce qu'elle reconnaît le prénom peu courant de cet homme qu'elle a rencontré au cours d'une soirée alors qu'elle était apprentie cantatrice et que lui sortait à peine de l'hôpital.



© Air du Verseau.
Vingt ans plus tôt, dans un appartement qui ressemble étrangement au sien, vivaient cet Alexandre-Maurice, son frère Saltz et leur mère impotente. Jusqu'au jour où les propriétaires menacent de les expulser. Pour protéger sa mère, Alexandre-Maurice l'aurait-il tuée ? Il ne s'en souvient pas. Pourtant, la rencontre avec Elda provoque quelque chose en lui, un souvenir, une réminiscence qui nous projette dans son passé.

Sans le savoir et "sans mémoire", le couple Elda Holder et Alexandre-Maurice Butofarsy va tisser des liens grâce à la pugnacité d'Elda pour aider cet homme à dénouer les circonstances de l'événement qui a stoppé sa vie, pour le convaincre de fouiller sa mémoire défaillante.
Va-t-elle y parvenir ?

"Pôles" est une pièce qui n'a pas été représentée depuis 2001 au Lavoir Moderne Parisien (LMP). Un texte de Joël Pommerat écrit comme un thriller. C'est surtout l'histoire d'un comédien, Christophe Hatey, obsédé par une pièce de théâtre dans le XIe arrondissement de Paris en 1994. Jeune acteur à l'époque, il se cherche, tâtonne, décroche ses premiers rôles et pousse un peu par hasard la porte d'un atelier de jeu sur l'improvisation dirigé par un certain Joël Pommerat. Le dramaturge et metteur en scène vient de créer cinq ans auparavant sa propre compagnie et ses spectacles commencent tout juste à faire parler de lui.

© Air du Verseau.
Le jeune comédien assiste à la représentation de "Pôles" à la Main d'Or et en sort ébloui. C'est pour lui un choc théâtral et, dès lors, un lien intime et indéfectible se tisse au plus profond de lui avec cette pièce. Il remplacera un des comédiens dix jours plus tard après avoir assisté à la pièce neuf fois pour découvrir toute la subtilité du personnage en question : ce fameux Alexandre-Maurice Butofarsy.

Christophe Hatey a voulu "faire renaître le Phénix de ses cendres" et vingt ans plus tard, après avoir obtenu les droits de "Pôles" par Pommerat lui-même, il décide de mettre en scène cette pièce à laquelle il pense depuis trente ans et qui l'obsède. Elle est vertigineuse en effet cette pièce. Le spectateur n'en sort pas indemne. C'est du très grand théâtre, celui qui transperce l'âme par la force des émotions que transmettent les personnages.

Tous, sans exception, sont sur le fil du rasoir de nos émotions et de leurs sentiments épars, chaque comédien méritant une "mention spéciale" tant leur jeu est brillant, voire vertigineux.
Pourtant, au fil de la pièce, rien n'est limpide dans l'histoire et quelque chose d'imperceptible chamboule, déroute, perturbe. Difficile de savoir quoi précisément. Peut-être la psyché complexe et si sombre des personnages, notamment celle d'Alexandre-Maurice, mais aussi de Walter, le frère artiste sculpteur tellement rebelle et excessif. Probablement est-ce les flash-back aussi dont on ne perçoit pas immédiatement le rapport au présent et qui, par moments, font perdre certains repères temporels.

© Air du Verseau.
Le mal de vivre des personnages y est constant et, par les temps qui courent, on pourrait se dire qu'une pièce plus joyeuse serait de bon augure. Mais alors, que se passe-t-il pour que ce texte et cette nouvelle mise en scène séduisent autant ? C'est tout le mystère de la création artistique et de la réception particulière que chaque spectateur en aura soulevant peut-être en lui des histoires personnelles ou des sentiments enfouis.

Le contexte est sombre pourtant, les personnages centrés sur eux-mêmes et cohabitant tant bien que mal entre eux. Elda empêchée dans son métier d'actrice et soumise à des soucis récurrents de perte de mémoire. Walter, son frère, antipathique et rebelle, expulsé de son atelier et retrouvant ses sculptures jetées à la rue (ces dernières à cet instant-là trouvant leur légitimité par le biais de passants se les procurant de leur plein gré). Jean, écrivain de talent, mais qui cependant n'achève pas la commande d'un éditeur prestigieux et qui disparaît on ne sait où. Sans oublier bien entendu le fameux Alexandre-Maurice, enlisé, empêché par la vie et par son corps massivement encombrant.

Aucune légèreté dans ce texte ni dans les choix de mise en scène de Christophe Hatey (de simples panneaux mobiles manipulés en silence par les comédiens structurent l'espace et le temps, rendant très efficaces les projections dans l'histoire). Ce pourrait être jugé simpliste et récurrent, mais ici, ça ne l'est pas ! Pourtant, derrière cette noirceur, quelque chose de subtile emporte le spectateur qui est happé par les vingt-et-une scènes constituant la pièce, laquelle d'ailleurs aurait peut-être pu s'appeler "Lambeaux" tant les êtres présents sont déchirés au plus profond d'eux-mêmes, torturés, abîmés.

L'ambiance de la pièce est oppressante, étouffante. Le texte de Pommerat, qui oscille entre les paroles morcelées et silencieuses de certains personnages et une logorrhée débordante pour d'autres, y est pour beaucoup, c'est certain. "Pôles" est une histoire pathétique qui suscite un trouble notoire chez le spectateur entre stupeur et interrogation.
Mais on aime ça lorsque le théâtre joue ainsi de nos émotions. Car quoi d'autre a-t-il pour ambition de faire naître et de soulever chez le spectateur ?

"Pôles"

© Air du Verseau.
Texte : Joël Pommerat (publié chez Actes Sud Papiers).
Mise en scène : Christophe Hatey, avec la collaboration de Florence Marschal.
Avec : Cédric Camus, Roger Davau, Loïc Fieffé, Tristan Godat ou Christophe Hatey, Karim Kadjar ou Émilien Audibert, Florence Marschal, Aurore Medjeber et Samantha Sanson.
Par la Compagnie L'Air du Verseau.
Durée : 1 h 30.

Du 6 janvier au 25 février 2022.
Du jeudi au samedi à 21 h, dimanche à 14 h 30.
Studio Hébertot, Paris 17e, 01 42 93 13 04.
>> studiohebertot.com

Brigitte Corrigou
Vendredi 14 Janvier 2022
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