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Théâtre

"Phèdre" Dans un esprit très "brookien", la mise en scène épurée de Jean-Yves Brignon fait la part belle aux vers et aux sentiments

Une langue poétique et vivante pour d'immuables et violentes passions…
Jean-Yves Brignon choisit ici de faire entendre Racine dans toute sa force poétique et au plus près des émotions. Phèdre n'est pas un mythe, mais une femme dévastée par un amour coupable. Elle nous parle aujourd'hui comme il y a 300 ans, car les passions sont aussi humaines qu'intemporelles.



© Christian de Héricourt.
Après "Andromaque" (1667) qu'il avait mise en scène en 2019, Jean-Yves Brignon revient à Racine avec "Phèdre" (1677) dans une esthétique là encore totalement "brookienne" – rappelons qu'il fut un temps formé auprès de Jean-Paul Denizon, collaborateur de Peter Brook. Point de fioritures pour jouer le grand Shakespeare, nous avait démontré en son temps Peter Brook (1925-2022), avec notamment une version subtilement dépouillée d'"Hamlet" qui fit date. Fidèle à sa théorie de "l'espace vide", le metteur en scène britannique avait, une fois pour toutes, placé l'être humain au cœur de son théâtre, dans un espace-temps qui concentrait la vie de la manière la plus dense.

Ce qui vaut pour Shakespeare vaut aussi pour l'auteur de "Britannicus", confirme Jean-Yves Brignon. Dans une langue racinienne d'une savoureuse clarté, une scénographie minimaliste, et avec en tout et pour tout quatre interprètes, il nous offre ici un spectacle d'une grande fluidité, une "Phèdre" qui fait la part belle à la passion des sentiments.

© Christian de Héricourt.
Sur le plateau, quelques costumes en fond de scène, semblables à des silhouettes fantomatiques flottant dans une brume bleutée ; au centre, une immense pierre plate suspendue dans les airs, terrible épée de Damoclès, telle la menace pesant sur chacun des protagonistes de cette tragédie. Une guinde, enroulée sur elle-même et posée à même le sol, viendra compléter le décor. Les interprètes (deux hommes et deux femmes) arrivent de concert et s'immobilisent devant les costumes, face au public. Un temps. Une comédienne s'enveloppe alors d'une étole tandis que l'autre revêt une cape. La première rejoint la salle et s'assoit parmi les spectateurs, un comédien s'éclipse. Ne restent en scène qu'Hippolyte et Théramène, le gouverneur d'Hippolyte, interprété par la deuxième comédienne : "Le dessein en est pris, je pars, cher Théramène,/Et quitte le séjour de l'aimable Trézène./Dans le doute mortel dont je suis agité,/Je commence à rougir de mon oisiveté./Depuis plus de six mois éloigné de mon père,/J'ignore le destin d'une tête si chère…"

D'emblée, la convention est établie : la scène est une aire de jeu et les comédiens et comédiennes peuvent interpréter plusieurs rôles, indépendamment du genre. De légers signes distinctifs (des cheveux défaits ou attachés, une étole nouée autour de la taille, une autre autour des épaules…), avec changements opérés à vue, aident à la transformation. Cette convention instaure de facto une complicité avec le public, et permet une rapidité de jeu en limitant les entrées et sorties des comédiens. Ici, aucun temps mort.

Rappelons en quelques mots le sujet de la pièce. Phèdre éprouve une passion coupable pour son beau-fils Hippolyte. Alors que son époux, Thésée, roi d'Athènes, est annoncé pour mort, elle se laisse aller à avouer ses sentiments au jeune homme ("La veuve de Thésée ose aimer Hippolyte"). Mais Hippolyte la rejette. Il aime ailleurs. L'objet de son amour est Aricie, une princesse déchue, dont il est aimé en retour. C'est alors que Thésée réapparaît. De peur d'être dévoilée, Phèdre, poussée au mensonge par sa confidente Œnone, accuse alors Hippolyte d'avoir voulu lui faire violence. Thésée maudit son fils et appelle sur lui la colère de Neptune…

Cette tragédie du désir et de la faute est la dernière tragédie profane de Racine. Si elle demeure l'une des œuvres les plus bouleversantes du répertoire, c'est qu'elle nous parle de notre propre fragilité, aujourd'hui encore. "Phèdre" demeure une œuvre profondément contemporaine. Je ne crois pas que les chefs-d'œuvre survivent grâce au respect qu'on leur porte. Ils traversent les siècles parce qu'ils continuent de poser les mêmes questions aux êtres humains", confie le metteur en scène.

© Christian de Héricourt.
Pour interpréter cette femme en lutte avec elle-même, ravagée par une passion qu'elle réprouve, qui se débat avec ses contradictions jusqu'à frôler la folie, il faut une comédienne d'une certaine trempe. Suzanne Legrand est de cette trempe-là. La comédienne, qu'on a déjà pu admirer dans "Andromaque" ou dans d'autres registres fort divers (irrésistible Madame Martin dans la très absurde "Cantatrice chauve" d'Ionesco ou "Fille d'Ipanema" aux folles origines brésiliennes dans un spectacle musical autobiographique), s'avère tout simplement magistrale ! Dans un jeu très incarné et tout en ruptures, sans abjurer la beauté du verbe racinien, elle offre une large palette d'émotions. Sensuelle, presque bestiale dans sa souffrance, elle se montre d'une vérité déconcertante. Sa scène d'aveu à Hippolyte est sublime. Et son "je m'égare" nous laisserait quasiment échapper un éclat de rire.

Les autres comédiens ne déméritent pas, bien au contraire : Amine Chaïb dans le rôle d'Hippolyte, cœur pur et noble, Charles Tesnière dans celui de Thésée, archétype du héros grec sans grande finesse psychologique (Christopher Nolan l'a encore montré récemment dans son film "L'Odyssée") et Nina Cruveiller dans ceux d'Œnone, Aricie, Théramène et Panope. Mention spéciale pour la scène entre Hippolyte et Aricie, à l'Acte V, pleine de sensualité et de tendresse, et le très beau récit final de Théramène.

Saluons la simplicité et l'efficacité des costumes. Phèdre, dans une longue robe noire soyeuse à fines bretelles, jouant de son étole de tulle couleur champagne, assortie à sa blondeur, est d'une grande beauté, magnifiée par les lumières de Vincent Lemoine. Saluons aussi la composition musicale d'Amandine Olexa, dont la clarinette ponctue l'action de ses notes légères et chaudes. De la belle ouvrage !
◙ Isabelle Fauvel

"Phèdre"

© Christian de Héricourt.
Texte : Jean Racine.
Mise en scène : Jean-Yves Brignon.
Avec : Amine Chaïb, Nina Cruveiller, Suzanne Legrand, Charles Tesnière.
Scénographie : Jean-Yves Brignon.
Décor : Sevil Gregory.
Lumières : Vincent Lemoine.
Costumes : Judith Cohen de Lara, assistée de Louisa Morault.
Musique : Amandine Olexa.
Production : À visage découvert.
À partir de 12 ans.
Durée : 1 h 50.

Du 28 septembre 2026 au 12 avril 2027.
Lundi à 21 h.
Théâtre Lucas-Paumier, 15, rue du Retrait, Paris 20ᵉ, 01 87 44 61 11.
Téléphone : 01 87 44 61 11.
>> Billetterie en ligne
>> theatrelucas-paumier.fr

Isabelle Fauvel
Vendredi 2 Octobre 2026
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