Avignon 2026

•Off 2026• "L'intranquillité", une sombre vision dans le regard lumineux de Fernando Pessoa

Si vous ne connaissez pas Pessoa comme moi, vous adorerez découvrir cet univers à la fois désolé, détaché, déroutant et poétique. Si vous ne connaissez pas ce que peut le théâtre, venez voir comment avec des mots, des pensées, du plaisir naît l'imaginaire, le rêve. Si vous ne savez pas la puissance de la mise en scène, vous verrez comment se crée avec quelques lumières, l'invention de lieux réalisée avec des bricoles, le sens du rythme et un détournement d'objet drôle et surprenant.



© Damien Journée.
Si pour finir, vous ne savez pas trop ce qu'est l'art du comédien, venez voir ces deux-là, venez les voir jouer, jouer avec les mots, les accessoires, les univers, venez les voir danser sous les étoiles et les lampions, se tenir l'un en face de l'autre comme face à un miroir étrange et absolu, lancer des pierres au ciel et se tenir pourtant si proches de l'humain qu'on l'imagine aisément posé sur une planète presque ronde au milieu de l'infini, un être minuscule qui porte pourtant en lui un infini de rêve, de contemplation, de poésie.

Vêtus de costumes noirs identiques sur des chemises blanches identiques, chapeautés et arborant des nœuds papillons, mais pas vraiment pareils, comme deux faux-vrais clowns détournés des bureaux de notre monde administratif, les deux personnages similaires et différents sortent l'un après l'autre d'une haute caisse de planches cloutées. Comme d'un placard. Ou d'une grange. Ou d'un tombeau. Deux personnages qui vont incarner ensemble, à tour de rôle et ensemble, les incroyables circonvolutions de la pensée de Fernando Pessoa dans son œuvre posthume "Le livre de l'intranquillité", en incarnant deux gratte-papiers ordinaires qui cachent dans leurs âmes un infini univers poétique.

Pas seulement poétique. Le texte de cette pièce est autant fait d'observations sur le monde et sur la vie humaine que de pensées philosophiques qui, pour la plupart, recèlent une bonne part d'ironie mêlée à un cocktail de tendresse et d'incompréhension. Tous ces textes, découverts après la disparition du poète, sont comme une lucarne ouverte sur l'infini du monde que le poète, resté méconnu du grand public durant sa vie, réussit à ouvrir dans son âme. Un recueil de pensées drôles, tristes, lucides ou rêveuses qui forment ensemble une véritable vision du monde.

© Damien Journée.
Cette vision, la mise en scène de Jean-Paul Sermadiras parvient à la rendre palpable en inventant une évolution de l'espace et de l'action des deux personnages qui ne restent jamais longtemps fixes. Comme si le flux de la vie les forçait sans cesse à se déplacer et déplacer également leurs points de vue.

Quelques accessoires scéniques, maniés directement par nos deux protagonistes, suffisent à transporter la scène, de la monotonie d'un ciel étoilé à l'ambiance festive donnée par des lampions multicolores, suivi de l'enjouement de quelques bouteilles de champagne apparues magiquement, des danses, et d'autres fantaisies qu'il faut garder secrètes pour laisser les surprises vivantes… Ce monde fantaisiste, jamais gratuit, est densifié par une ballade musicale et des ambiances sonores qui ouvrent encore l'espace, tandis que la voix profonde de Maria de Medeiros s'empare du fado pour donner la parole à la mélancolie.

Il y a, ne le nions pas, dans l'essentiel des mots de Fernando Pessoa, une terrible vision du chaos du monde. Et du chaos de l'intérieur de l'âme humaine qui sont comme les reflets l'un de l'autre. Entre ces deux reflets, l'humain tente, dans une constante recherche d'équilibre, de rester debout, avec dignité. C'est ce que font ces deux personnages et ces deux acteurs d'une formidable exigence, d'un formidable talent, qui parviennent à eux deux, forts de leurs ressemblances apparentes et de leurs personnalités différentes, à rendre sur scène la complexité de Fernando Pessoa, et sa lucidité tranchante et exaltante.
◙ Bruno Fougniès

Vu le 28 mai 2026 au 100ecs, 100, rue de Charenton, Paris.

"L'intranquillité"

© Damien Journée.
Texte : Fernando Pessoa
Adaptation : Jean-Paul Sermadiras d'après "Le livre de l'intranquillité".
Mise en scène : Jean-Paul Sermadiras.
Avec : Thierry Gibault et Olivier Ythier.
Et la voix de Maria de Medeiros.
Création son : Pascale Salkin.
Création lumière : Jean-Luc Chanonat.
Chorégraphie : Marion Lévy.
Costumes : Cidalia da Costa.
Dessin : Thierry Gibault.
À partir de 13 ans.
Durée : 1 h 15.

•Avignon Off 2026•
Du 4 au 25 juillet 2026.
Tous les jours à 13 h 05. Relâche le mardi.
Théâtre du Petit Chien, 76, rue Guillaume Puy, Avignon.
Réservation : 04 84 51 07 48.
>> Billetterie en ligne
>> chienquifume.com

Bruno Fougniès
Lundi 22 Juin 2026
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