Avignon 2026

•Off 2026• "93" Quand la philosophie hugolienne inspire et revit de façon fulgurante

20 octobre 2093. Lanténac a débarqué en Bretagne. Robespierre somme Cimourdain et Gauvin de le retrouver afin d'écraser les derniers Républicains en rébellion. Mais Cimourdain et Gauvain ont été liés(es) par un amour passé et, désormais, leur vision du monde les oppose ! Entre guerre civile, surveillance orwellienne et chaos, la France est face à son destin et doit trancher. La Révolution n'est pas morte, mais va-t-elle sauver le monde ou laisser sur ses pas des traces indélébiles ?



© Hugo Muniglia.
Écrit au lendemain de la Commune, "93" est le dernier roman de Victor Hugo qui se déroule pendant la Terreur révolutionnaire et les guerres de Vendée. Longtemps porté en lui avant d'être publié, c'est un testament politique qui dépeint la terrible année 1793, et qui révèle un entrelacement du bien et du mal de façon très nette autour de la question de la Révolution française et, surtout, de sa légitimité.

Quelle est-elle au juste cette Révolution ? Que s'est-il passé pour que la France en soit arrivée là ? Par qui et par quel geste, quel jour et à quel endroit s'est passée "La" chose première pour que se rejouent encore les gestes de la douleur ?

Autant de questions que ce roman monumental de Victor Hugo soulève et qui, de toute évidence, a largement inspiré la Compagnie les Fouillons créée en 2022 par Sylvain Bastonero. Une compagnie qui "creuse le réel pour en faire surgir des histoires engagées et profondément humaines". L'humain. Encore et toujours. Cette entité majeure qui manipule à tout jamais les ficelles du monde, moteur du devenir historique, animal politique façonnant la cité ou encore artisan du devenir collectif.

Et c'est bien ce dont il s'agit, ici, dans cette création 2026 de la Compagnie les Fouillons adaptée et mise en scène par Sylvain Bastonero. La place accordée aux rouages et autres méandres humains, pour le moins tumultueux, y est grandement convoquée. On ne voit que lui, à bien y regarder, quand bien même, on fermerait un œil. Bien que fermer un œil ou s'assoupir durant cette adaptation est impossible, tant les six comédiens et comédiennes incarnent leur personnage de façon remarquablement incarnée et investie.

© Hugo Muniglia.
Amoureux de Victor Hugo et de la Révolution, Sylvain Bastonero a choisi une structure circulaire pour cette adaptation : le spectacle commençant par une scène presque finale et le reste de la pièce s'ensuivant et visant à en expliquer les causes.

Généralement, ceci fonctionne plutôt bien au théâtre. Ici, d'autant plus, parce que cette scène est d'une force et d'une intensité explosives qui réveille le spectateur le plus accablé par la chaleur ambiante, ou autres causes diverses. D'emblée, le public est happé par le propos préliminaire ainsi que par toute la pièce, la distribution des trois comédiennes et des trois comédiens fonctionnant remarquablement bien.

Orianne Dumeny, incarnant distinctement les personnages de Michelle et Robespierre, aborde ses deux personnages avec grande justesse et professionnalisme. Charlotte Orsini, dans ceux de Marat et Gauvin également. Son interprétation de Marat est particulièrement troublante. Alexis Tran est un Cimourdain d'une crédibilité sans failles, tout comme Thaïs Laurent dans celui de Gauvin. Samuel Hucault n'est pas en reste dans son interprétation de Lanténac et Clément Pronost, endossant plusieurs rôles, apporte au jeu de ses partenaires une crédibilité fluide et efficace.

La mise en scène de Sylvain Bastonero, avant-gardiste et immersive, secondé par Julie Rouxel à la direction artistique, est taillée au cordeau et ne laisse rien au hasard. Elle est efficace, captivante, oppressante, anxiogène. Les lumières sombres d'Ylan Thanos conjuguées aux élégants costumes rouges ou noirs imaginés par Lucie Melin et Lylou Jacquetet soulignent aussi l'efficacité du dispositif.

© Hugo Muniglia.
À certains moments de la pièce, la proximité immersive des comédiens vers le public renforce le propos de la pièce et immerge doublement le spectateur qui perçoit encore davantage l'adaptation de Sylvain Bastonero : "La Révolution n'est pas morte. Elle a juste changé de visage et réclame toujours du sang".

Entre fracture de notre société française, affrontement idéologique, désordre international, guerre en Ukraine, Liban fracassé, un Poutine autocrate et néo-impérialiste, le Soudan et sa crise humanitaire ou encore le Congo, "93", par la Compagnie les Fouillons, est hurlante d'actualité.

La scène avec la paysanne Michelle Fleichard et son nourrisson apeuré, personnages du peuple soumis à la guerre civile et à la Révolution, est bouleversante et vertigineuse, entre barbarie et soupçon d'humanité.

Entre conflit moral, compassion humaine, autoritarisme et surveillance exacerbée, "93" de Sylvain Bastonero est un vibrant hommage au "Quatrevingt-treize" de Victor Hugo qui, n'en déplaise à certains, ne se retournera pas dans sa tombe. Bien au contraire.
◙ Brigitte Corrigou

"93"

D'après le roman "Quatrevingt-treize" de Victor Hugo (1874).
Adaptation et mise en scène : Sylvain Bastonero.
Avec : Thaïs Laurent, Charlotte Orsini, Alexis Tran, Samuel Hucault, Orianne Dumeny et Clément Pronost.
Scénographie : Julie Rouxel.
Costumes : Lucie Melain et Lylou Jacquet.
Création lumière : Ylan Tanos.
Chorégraphies : Orianne Dumeny.
Musique : Alexis Tran.
Création vidéos : Anhvi Defaux.
Par la Compagnie des Fouillons.
À partir de 12 ans.
Durée : 1 h 15.

Du 16 avril au 20 juin 2026.
Jeudi au samedi à 21 h 30.
À la Folie Théâtre, 6, rue de la Folie Méricourt, Paris 11ᵉ.
Téléphone : 01 43 55 14 80.
>> Billetterie en ligne
>> folietheatre.com

•Avignon Off 2026•
Du 4 au 25 juillet 2026.
Tous les jours à 17 h 55. Relâche le mercredi.
Théâtre de l'Adresse, 2, avenue de la Trillade, Avignon.
Réservation : 04 65 81 17 85.
>> Billetterie en ligne
>> theatredeladresse.com

Brigitte Corrigou
Mercredi 10 Juin 2026
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