© Jean-Baptiste Bucau.
Un plateau nu – celui du Lieu sans Nom de Bordeaux – entouré d'un dispositif tri-frontal où le public prend place sur des chaises au confort sommaire, une table de commande de lumières et sons à vue, une comédienne et quatre comédiens interchangeant leur rôle pour faire revivre in situ "la décision", et le jury composé des spectateurs d'un soir, tel se présente ce théâtre à vivre.
Mais de quelle décision s'agit-il ? Et était-il légitime de la prendre, cette décision (d'où l'ajout du point d'interrogation s'invitant dans le titre original) ? Autant le pitch est simple à exposer – quatre Russes, de retour de Chine où ils avaient pour mission de transmettre au pays de L'Empire du Milieu les piliers de la révolution communiste, déclarent avoir pris la décision de sacrifier, avec son accord, un camarade – autant cette décision, en elle-même, soulève des questions complexes… dont les spectateurs, institués en Jury, seront invités à débattre.
Mais de quelle décision s'agit-il ? Et était-il légitime de la prendre, cette décision (d'où l'ajout du point d'interrogation s'invitant dans le titre original) ? Autant le pitch est simple à exposer – quatre Russes, de retour de Chine où ils avaient pour mission de transmettre au pays de L'Empire du Milieu les piliers de la révolution communiste, déclarent avoir pris la décision de sacrifier, avec son accord, un camarade – autant cette décision, en elle-même, soulève des questions complexes… dont les spectateurs, institués en Jury, seront invités à débattre.
© Jean-Baptiste Bucau.
"Attendez, j'ai quelque chose à dire…", se détachant des trois autres, l'un des camarades interrompt la cérémonie donnée à leur retour pour annoncer la décision qu'ils ont dû prendre : couler dans la chaux vive leur jeune camarade "dont les intentions étaient bonnes, mais il agissait mal"… D'emblée, toute idée de suspens dramatique est ainsi balayée ; contrairement au théâtre traditionnel, hérité de la Grèce antique, il s'agira là de fournir les éléments à la réflexion du public et non pas de le faire adhérer au point de vue d'un dramaturge ex cathedra. Quant au rappel historique (1920-1930, premières années suivant la Révolution), il est sans équivoque en ce qui concerne l'enjeu politique de la pièce à venir.
Les acteurs étant clairement identifiés comme porte-paroles distanciés des agitateurs chargés d'exporter les idées communistes, ils sont là – devant nous, le jury contemporain – pour faire leur compte rendu devant les membres d'un bureau anonyme de sécurité bolchévique. Ainsi vont-ils rejouer méticuleusement les différents épisodes de leur mission chinoise… À tour de rôle, pour que toute identification émotionnelle soit rendue impossible, ils vont incarner indistinctement les agitateurs russes et leur jeune camarade.
"Dans la dernière maison, demander un guide… Nous reproduisons la conversation… Je fais le jeune camarade ?" Si c'était encore le cas, plus aucune ambiguïté ne peut subsister après cette première adresse au public : nous, spectateurs, ne serons pas mis en position passive de recevoir un message dogmatique, mais invités à prendre acte des situations qui vont être (re)jouées devant nous afin que nous puissions nous-mêmes élaborer notre propre opinion quant à l'opportunité de la décision prise. Était-elle nécessaire au regard de la cause, celle du peuple ? Ou sa nature même priverait-elle la cause de son sens ?
Quand le secrétaire de la Maison du Parti, la dernière avant la frontière, aura formulé aux envoyés de Moscou ses demandes vitales de matériel – des locomotives, des tracteurs, des semences, des munitions, des armes – et aura obtenu pour réponse : "Nous apportons l'expérience de la Révolution et la Conscience de classe", la stratégie entriste clandestine est révélée… Il s'agira de se faire passer pour des Chinois, n'être plus soi-même mais "des feuilles blanches sur lesquelles la Révolution écrit ses directives". Une seule vertu : lutter pour le communisme en apportant aux opprimés une conscience de classe et, à ceux qui l'ont déjà cette conscience, les moyens de la diffuser.
Les acteurs étant clairement identifiés comme porte-paroles distanciés des agitateurs chargés d'exporter les idées communistes, ils sont là – devant nous, le jury contemporain – pour faire leur compte rendu devant les membres d'un bureau anonyme de sécurité bolchévique. Ainsi vont-ils rejouer méticuleusement les différents épisodes de leur mission chinoise… À tour de rôle, pour que toute identification émotionnelle soit rendue impossible, ils vont incarner indistinctement les agitateurs russes et leur jeune camarade.
"Dans la dernière maison, demander un guide… Nous reproduisons la conversation… Je fais le jeune camarade ?" Si c'était encore le cas, plus aucune ambiguïté ne peut subsister après cette première adresse au public : nous, spectateurs, ne serons pas mis en position passive de recevoir un message dogmatique, mais invités à prendre acte des situations qui vont être (re)jouées devant nous afin que nous puissions nous-mêmes élaborer notre propre opinion quant à l'opportunité de la décision prise. Était-elle nécessaire au regard de la cause, celle du peuple ? Ou sa nature même priverait-elle la cause de son sens ?
Quand le secrétaire de la Maison du Parti, la dernière avant la frontière, aura formulé aux envoyés de Moscou ses demandes vitales de matériel – des locomotives, des tracteurs, des semences, des munitions, des armes – et aura obtenu pour réponse : "Nous apportons l'expérience de la Révolution et la Conscience de classe", la stratégie entriste clandestine est révélée… Il s'agira de se faire passer pour des Chinois, n'être plus soi-même mais "des feuilles blanches sur lesquelles la Révolution écrit ses directives". Une seule vertu : lutter pour le communisme en apportant aux opprimés une conscience de classe et, à ceux qui l'ont déjà cette conscience, les moyens de la diffuser.
© Jean-Baptiste Bucau.
Pas de pain à offrir, mais des idées pour extraire de la misère… Comme pour donner corps à cet état de pauvreté intense, une "représentation" saisissante est délivrée sous la forme d'une saynète jouée en cadence. Arrimés à une corde qu'ils tirent péniblement, les comédiens alignés les uns derrière les autres, jouent la scène de coolies chargés d'acheminer la cargaison de riz vers la ville haute. Sous la menace du fouet d'un surveillant intraitable, ils rythment leurs efforts en scandant une complainte dont la douceur infinie contraste avec la souffrance endurée. L'occasion d'introduire la vulnérabilité du jeune camarade, bouleversé, et prenant ouvertement parti pour les damnés de la terre lui inspirant un irrépressible sentiment de pitié… au risque d'entraver – à visage découvert – la feuille de route propagandiste dont les étapes sont rigoureusement fixées par le Parti.
D'autres scènes seront rejouées – "Nous reproduisons la conversation…" – mettant toutes en lumière l'humanité à fleur de peau du jeune camarade, ému par les souffrances, impatient d'agir, allant jusqu'à refuser de se compromettre en mangeant le riz avec le riche négociant. Une naïveté coupable selon les agitateurs pour qui "le Parti c'est nous. Ne te sépare pas de nous, camarade. L'homme seul a deux yeux quand le parti en a mille. Nous venons de Moscou et nous sommes venus vous aider". Et de commettre l'erreur de trop, celle d'avoir eu son masque déchiré révélant qu'il était étranger, un agent de la propagande russe introduit en Chine, compromettant à jamais toute poursuite de l'entrisme révolutionnaire.
"Nous reproduisons notre dernière conversation"… celle où, les camarades agitateurs, au nom de l'inflexible volonté de changer le monde, annoncent au jeune camarade – avec son complet assentiment – leur décision de le tuer et de faire disparaître son cadavre compromettant dans une fosse remplie de chaux… Félicitations du Comité central pour qui la Révolution, garante de la transformation du monde, est l'objectif suprême, le seul qui vaille et au nom duquel tout doit être sacrifié… Et nous, jury d'un soir, qu'en penserons-nous de cette "Décision" ?
Comme au début de soirée, la discussion va reprendre de plus belle, nourrie par la représentation. Chacune et chacun, de là où il se situe, s'autorisant alors pleinement à délivrer son analyse. Pour notre part, devons-nous l'avouer, c'est une immense colère qui nous a gagné… Non par rapport à l'interprétation (limpide et au-dessus de tous soupçons), mais au contraire grâce à cette représentation brechtienne dans l'âme, créant – comme Olivier Neveux le développe fort pertinemment dans son dernier ouvrage, "Brecht et les mauvais temps nouveaux" – les conditions d'inconfort et de trouble indispensables à un ouvroir du sens critique… Une idée généreuse et foncièrement émancipatrice comme celle du Communisme pouvait-elle être diluée, jusques et y compris se muer en son exact contraire, dans l'aveuglement de stratégies doctrinales ? À suivre…
◙ Yves Kafka
Vu le 3 octobre 2026 au Lieu sans Nom de Bordeaux (33).
D'autres scènes seront rejouées – "Nous reproduisons la conversation…" – mettant toutes en lumière l'humanité à fleur de peau du jeune camarade, ému par les souffrances, impatient d'agir, allant jusqu'à refuser de se compromettre en mangeant le riz avec le riche négociant. Une naïveté coupable selon les agitateurs pour qui "le Parti c'est nous. Ne te sépare pas de nous, camarade. L'homme seul a deux yeux quand le parti en a mille. Nous venons de Moscou et nous sommes venus vous aider". Et de commettre l'erreur de trop, celle d'avoir eu son masque déchiré révélant qu'il était étranger, un agent de la propagande russe introduit en Chine, compromettant à jamais toute poursuite de l'entrisme révolutionnaire.
"Nous reproduisons notre dernière conversation"… celle où, les camarades agitateurs, au nom de l'inflexible volonté de changer le monde, annoncent au jeune camarade – avec son complet assentiment – leur décision de le tuer et de faire disparaître son cadavre compromettant dans une fosse remplie de chaux… Félicitations du Comité central pour qui la Révolution, garante de la transformation du monde, est l'objectif suprême, le seul qui vaille et au nom duquel tout doit être sacrifié… Et nous, jury d'un soir, qu'en penserons-nous de cette "Décision" ?
Comme au début de soirée, la discussion va reprendre de plus belle, nourrie par la représentation. Chacune et chacun, de là où il se situe, s'autorisant alors pleinement à délivrer son analyse. Pour notre part, devons-nous l'avouer, c'est une immense colère qui nous a gagné… Non par rapport à l'interprétation (limpide et au-dessus de tous soupçons), mais au contraire grâce à cette représentation brechtienne dans l'âme, créant – comme Olivier Neveux le développe fort pertinemment dans son dernier ouvrage, "Brecht et les mauvais temps nouveaux" – les conditions d'inconfort et de trouble indispensables à un ouvroir du sens critique… Une idée généreuse et foncièrement émancipatrice comme celle du Communisme pouvait-elle être diluée, jusques et y compris se muer en son exact contraire, dans l'aveuglement de stratégies doctrinales ? À suivre…
◙ Yves Kafka
Vu le 3 octobre 2026 au Lieu sans Nom de Bordeaux (33).
"La Décision ?"
© Jean-Baptiste Bucau.
Texte : "La Décision" de Bertolt Brecht (1930).
Traduction originale : Veronika Von Schenck, à paraître chez L'Arche Éditeur.
Mise en scène : Matthieu Boisset.
Avec : Anne Charneau, Olivier Galinou, Fabien Mairey, Jean-Stéphane Souchaud, Matthieu Boisset.
Par la Cie Dies Irae et le Collectif Revlux.
Durée : 1h15.
Représenté du 1ᵉʳ au 3 octobre 2026 à 20 h 30 et le 4 octobre à 16 h, au Lieu sans Nom à Bordeaux (33).
Tournée à venir.
Traduction originale : Veronika Von Schenck, à paraître chez L'Arche Éditeur.
Mise en scène : Matthieu Boisset.
Avec : Anne Charneau, Olivier Galinou, Fabien Mairey, Jean-Stéphane Souchaud, Matthieu Boisset.
Par la Cie Dies Irae et le Collectif Revlux.
Durée : 1h15.
Représenté du 1ᵉʳ au 3 octobre 2026 à 20 h 30 et le 4 octobre à 16 h, au Lieu sans Nom à Bordeaux (33).
Tournée à venir.