© Margaux Corda.
Sur un plateau quasiment nu – un carré dont le blanc lumineux contraste avec l'obscurité d'un drame dont la cause, jamais élucidée, plonge ses racines dans la nuit des temps – et dans la salle où d'abord a pris place un homme ordinaire, Pierre Lannes, mari sans envergure, mais non sans désir, va se rejouer le drame reconnu par son autrice, Claire Lannes. Une heure quarante durant, un énigmatique interrogateur, sans statut défini si ce n'est d'être un double de nous, spectateurs, va tenter de découvrir – pour elle – la raison obscure de son acte. Elle, la criminelle, qui, tout en reconnaissant en être l'autrice, n'a pas accès aux raisons qui l'ont poussée à le commettre. Étrangère à son crime, étrangère à elle-même, étrangère à nous, elle épuisera son interrogateur dans un jeu sans fond de questions réponses… où on se demande si ce n'est pas elle parfois qui mène la danse de la folie.
En prologue, un titre du groupe anglais The Stranglers – "La Folie" – est diffusé, faisant écho lui à un événement macabre survenu en juin 1981 où un étudiant japonais avait assassiné dans son studio parisien une jeune étudiante hollandaise, l'avait découpée avant de la dévorer. Ajouté au texte de Marguerite Duras, dont l'écrit est respecté à la lettre près, ce fait divers commenté par l'interrogateur mettra en abyme un autre meurtre, celui de Marie-Thérèse Bousquet, cousine de Claire Lannes, sujet de cet opus… Le 8 avril 1966, "grâce au recoupement (!) ferroviaire", on retrouvera le point d'intersection des différents convois ayant transporté la victime découpée en plusieurs morceaux, tous sont passés sous le Pont de la Montagne Pavée, à Viorne, circonscription de Corbeil, là où depuis vingt-deux ans réside Claire Lannes… Crimes gigognes… à la différence essentielle que, là, son autrice ayant reconnu spontanément les faits, ne fournira aucune explication sur ses motivations.
En prologue, un titre du groupe anglais The Stranglers – "La Folie" – est diffusé, faisant écho lui à un événement macabre survenu en juin 1981 où un étudiant japonais avait assassiné dans son studio parisien une jeune étudiante hollandaise, l'avait découpée avant de la dévorer. Ajouté au texte de Marguerite Duras, dont l'écrit est respecté à la lettre près, ce fait divers commenté par l'interrogateur mettra en abyme un autre meurtre, celui de Marie-Thérèse Bousquet, cousine de Claire Lannes, sujet de cet opus… Le 8 avril 1966, "grâce au recoupement (!) ferroviaire", on retrouvera le point d'intersection des différents convois ayant transporté la victime découpée en plusieurs morceaux, tous sont passés sous le Pont de la Montagne Pavée, à Viorne, circonscription de Corbeil, là où depuis vingt-deux ans réside Claire Lannes… Crimes gigognes… à la différence essentielle que, là, son autrice ayant reconnu spontanément les faits, ne fournira aucune explication sur ses motivations.
© Margaux Corda.
Le premier tableau, consacré à l'interrogatoire du mari, apportera plus d'opacité que de lumière sur la personnalité de son épouse, tout en levant le voile sur lui. Homme enfermé dans ses propres obsessions – comme la trace prégnante du désir charnel l'ayant précipité autrefois dans la couche de celle qui venait à l'époque de subir un chagrin d'amour avec un homme violent, l'agent de Cahors – il semble incapable de fournir la moindre raison à cet acte dément. Centré depuis toujours sur ses préoccupations médiocres de sauver les apparences pour vivre une existence sans véritable horizon d'attentes, il ne voit dans le sort réservé à la cousine de sa femme que la perte d'une bonne cuisinière à bon marché entretenant sa maison. Quant à la vie que lui faisait mener son épouse, il ne peut en dire que l'indifférence totale qui avait pris place entre eux deux. Au regard des comportements bizarres de son épouse, avait-il peur qu'elle se supprime ou l'espérait-il ? Il dit ne comprendre plus rien à elle, ne comprendre plus rien à lui… Se contentant de ressasser sa folie tranquille, son imagination tranquille hors réalité, et son attirance tranquille pour le banc du jardin et la menthe anglaise qui poussait à son pied.
Nuit au plateau d'où, entre ombres et lumières, émerge Claire Lannes. Ainsi s'ouvre le second tableau projetant la coupable assise sur une petite chaise face à l'interrogateur… Et là, dire l'engagement quasi organique de Nicolas Bouchaud accompagnant le désir de savoir de l'interrogateur par la chorégraphie naturelle de sa gestuelle donnant chair aux mots qu'il prononce. Face à lui, Dominique Reymond remarquable tout autant, silhouette noire de Claire Lannes enterrant (faisant taire) en elle un secret : pourquoi avoir tué sa cousine – sourde et muette – avec laquelle elle dit avoir toujours eu de bonnes relations, si ce n'est qu'elle était trop grosse pour la maison, de même que son mari était trop grand… Un secret dont elle semble avoir perdu la clef… si jamais il n'y en eut jamais une. Sa franchise abrupte désarme la réalité, mise en pièces elle aussi par ses paroles renvoyant à celles d'une Pythie contemporaine, tournée elle vers un passé qui résiste.
Nuit au plateau d'où, entre ombres et lumières, émerge Claire Lannes. Ainsi s'ouvre le second tableau projetant la coupable assise sur une petite chaise face à l'interrogateur… Et là, dire l'engagement quasi organique de Nicolas Bouchaud accompagnant le désir de savoir de l'interrogateur par la chorégraphie naturelle de sa gestuelle donnant chair aux mots qu'il prononce. Face à lui, Dominique Reymond remarquable tout autant, silhouette noire de Claire Lannes enterrant (faisant taire) en elle un secret : pourquoi avoir tué sa cousine – sourde et muette – avec laquelle elle dit avoir toujours eu de bonnes relations, si ce n'est qu'elle était trop grosse pour la maison, de même que son mari était trop grand… Un secret dont elle semble avoir perdu la clef… si jamais il n'y en eut jamais une. Sa franchise abrupte désarme la réalité, mise en pièces elle aussi par ses paroles renvoyant à celles d'une Pythie contemporaine, tournée elle vers un passé qui résiste.
© Margaux Corda.
"Il y a deux choses : la première, c'est que j'ai rêvé que je la tuais. La deuxième, c'est que lorsque je l'ai tuée, je ne rêvais pas", ainsi parle en toute tranquillité celle qui a passé son temps, depuis son grand amour perdu pour l'agent de Cahors, à contempler la vie passer en elle. Elle qui ne consentirait à en dire plus que si la bonne question, celle qui l'éclairerait en regroupant toutes les autres questions (recoller les morceaux découpés dans l'obscurité de la cave ?), lui était posée… et dont elle ignore elle-même la teneur. Elle gardera, précieusement murée en elle, le lieu où elle a dissimulé la tête de sa victime… comme la possibilité d'un dernier lien avec une humanité qui l'a désertée, un lien qui fait parler jusqu'à épuiser littéralement l'interrogateur auquel elle adressera un dernier et pathétique "Écoutez-moi !", avant d'être engloutie dans l'obscurité qui la recouvre.
Porteurs des drames de celles et ceux qui ne se sont jamais accommodés de la vie, Claire et Pierre Lannes rejoignent la galerie des âmes errant dans les limbes de la littérature. Pour que leur voix parvienne jusqu'à nous, Émilie Charriot a choisi finement une mise en jeu dépouillée de tous artifices, chargeant une actrice (Dominique Reymond) et des acteurs (Laurent Poitrenaux, Nicolas Bouchaud) à l'aura charismatique de faire oublier qui ils sont pour faire entendre entre les creux du langage, les variations du rythme, les crispations ou abandons des corps, une vérité qui se refuse à elle-même. Une vérité forclose dans une folie diffuse où infuse le parfum discret de la menthe anglaise remplissant l'espace d'écoute… Une épiphanie humaine et théâtrale dont on ressort… bouleversé.
◙ Yves Kafka
Vu le 5 mars 2026 dans la salle Vauthier du tnba - Théâtre national Bordeaux Aquitaine, Bordeaux.
Porteurs des drames de celles et ceux qui ne se sont jamais accommodés de la vie, Claire et Pierre Lannes rejoignent la galerie des âmes errant dans les limbes de la littérature. Pour que leur voix parvienne jusqu'à nous, Émilie Charriot a choisi finement une mise en jeu dépouillée de tous artifices, chargeant une actrice (Dominique Reymond) et des acteurs (Laurent Poitrenaux, Nicolas Bouchaud) à l'aura charismatique de faire oublier qui ils sont pour faire entendre entre les creux du langage, les variations du rythme, les crispations ou abandons des corps, une vérité qui se refuse à elle-même. Une vérité forclose dans une folie diffuse où infuse le parfum discret de la menthe anglaise remplissant l'espace d'écoute… Une épiphanie humaine et théâtrale dont on ressort… bouleversé.
◙ Yves Kafka
Vu le 5 mars 2026 dans la salle Vauthier du tnba - Théâtre national Bordeaux Aquitaine, Bordeaux.
"L'Amante anglaise"
© Margaux Corda.
Texte : Marguerite Duras.
Mise en scène : Émilie Charriot.
Avec : Dominique Reymond, Nicolas Bouchaud, Laurent Poitrenaux.
Dramaturgie : Olivia Barron.
Lumière et scénographie : Yves Godin.
Régie lumière et générale : Thierry Morin.
Costumes : Caroline Spieth.
Durée : 1 h 40.
Représenté du 2 au 7 mars 2026, au tnba - Théâtre national Bordeaux Aquitaine (33).
Mise en scène : Émilie Charriot.
Avec : Dominique Reymond, Nicolas Bouchaud, Laurent Poitrenaux.
Dramaturgie : Olivia Barron.
Lumière et scénographie : Yves Godin.
Régie lumière et générale : Thierry Morin.
Costumes : Caroline Spieth.
Durée : 1 h 40.
Représenté du 2 au 7 mars 2026, au tnba - Théâtre national Bordeaux Aquitaine (33).