Avignon 2026

•In 2026• "Thésée, sa vie nouvelle" Grande et petite histoire d'une lignée frappée par le mal de vivre…

Convoquer Thésée, héros au passé tourmenté de la mythologie grecque, pour dire l'itinéraire d'une lignée en proie aux affres d'héritages tramés de drames, fait figure de mise en abyme "spectaculaire". En effet, qui d'autre que celui qui est venu à bout du Minotaure, libérant Athènes du lourd tribut que la cité grecque se devait de payer au Roi Minos, pouvait mieux introduire dans le labyrinthe d'une mémoire chaotique, se dérobant à elle-même, effrayée d'entendre ce qu'elle tonitrue à bas bruit jusqu'à pétrifier le corps qui l'abrite ?



© Christophe Raynaud de Lage.
Le titre, tout comme l'intrigue, est emprunté au roman éponyme de Camille de Toledo qui, pour tenter de recomposer le passé obsédant qu'est le sien jusqu'à paralyser ses membres, s'est lancé dans une enquête (littéraire) où histoire personnelle et grande Histoire s'entrelacent, délivrant touche par touche la réalité de ce dont il est l'héritier. Pour porter au plateau les "ego-archives" fulgurantes de ce Thésée contemporain, Guy Cassiers et Valérie Dréville ont conçu un dispositif des plus "parlants".

Valérie Dréville, magistrale, occupera le centre du plateau dont le sol est entièrement recouvert d'une mosaïque de photos souvenirs. C'est à elle que reviendra le soin de faire entendre le très beau et sensible texte de Camille de Toledo en multipliant les registres de points de vue. Tantôt, elle sera la narratrice, tantôt la voix de Thésée (alter égo de la quête de l'auteur), tantôt celle de ses ascendants. Derrière elle, l'écran de fond de scène où se mouvront, comme dans les cases d'un échiquier géant, les personnages extraits de la nuit profonde de l'oubli où ils s'ensommeillaient, se figeant parfois comme Eurydice happée par le séjour des morts. Pour compléter le dispositif, des caméras projetteront le visage de l'actrice se fondant avec les personnages déterrés du passé où, désormais, ils séjournent. Fantômes, toujours prêts dans un subtil fondu enchainé à faire effraction dans le présent du protagoniste.

© Christophe Raynaud de Lage.
D'abord dire le traumatisme déclencheur… Un père déroule la corde, celle avec laquelle son fils vient de se pendre. Le frère gravit les marches, découvre le père, assis, son garçon allongé à ses pieds. Un cri d'enfant. Les pompiers. La mère, dont on ne se souvient pas du visage. Le père, la mère, ne se parlent pas. Seul tenir, compte. La mère fait mine de vivre. Et lui a perdu son soleil. Sa mission désormais, être le trait d'union entre le continent des morts et celui des vivants… Quelques années après, la mère meurt, le même jour que son fils. Le père et le frère se retrouvent seuls. Le fils s'occupe du père malade, qui meurt à son tour…

Oublier ces trois corps liés dans la mort, fuir cette ville morbide pour tenter de mettre entre eux et lui une distance salvatrice. Dans sa fuite organisée, il emporte "innocemment" dans ses bagages des cartons d'archives familiales… Ce qu'il semble ignorer, c'est qu'on ne se défait pas ainsi de ce qui fonde nos existences, et, très vite, il va être rattrapé par ce passé qui n'arrête pas de passer en lui, allant jusqu'à le sidérer littéralement sur place. Quand il acceptera, enfin, d'"ouvrir" ses archives, déferleront comme une vague, flux et reflux se conjuguant dans le même mouvement, les fragments d'un puzzle à reconstituer sous peine d'être englouti par ce qui le dépasse.

© Christophe Raynaud de Lage.
Ainsi débute le récit de Thésée… Suivront les secrets familiaux enfouis, fondateurs d'une "vérité" qui se dérobe aussitôt entrevue pour être recouverte par une autre interrogation. La mémoire est ainsi faite qu'elle progresse de manière anarchique, n'ayant que faire de la chronologie linéaire. La construction dramatique de la pièce épousera ce fonctionnement chaotique, en diffractant, dans le récit et sur l'écran de fond de scène, l'errance du protagoniste à la recherche de sens… Photo joyeuse du mariage de ses parents, masquant les drames qui suivront.

Comment, en effet, pouvoir échapper à l'héritage d'un aïeul sublimé, qui, coûte que coûte (et le prix à payer fut lourd), a œuvré pour sauver sa famille de l'horreur nazie, lui qui était juif, et qui a réussi à mettre à l'abri du besoin les siens en leur offrant une aisance économique dans un pays d'accueil. Là encore, le tribut à payer, si invisible soit-il, a été conséquent. La mère du nouveau Thésée, dépressive, en a, entre autres, fait les frais, elle qui mourut prématurément. Quant au frère retrouvé au bout d'une corde, son suicide de qui était-il le nom ? "Qui commet le meurtre d'un homme qui se tue ?", question récurrente, obsédante.

Ces tentatives de Thésée pour se réapproprier son passé au travers d'archives exhumées, feront se superposer les époques (la Première Guerre mondiale, la seconde, les Trente Glorieuses), les figures des ascendants, prisonniers en bloc de la légende française et leurs drames recouverts par l'injonction d'un oubli de circonstance… Perte "impensable" d'un enfant, frère du père de Thésée qui naîtra un an après sa mort ; suicide par balle d'un père voyant son fils partir en 1939 sur le front ; effondrement, en 1973, lors de la crise de l'économie de marché apportant un démenti cinglant à l'idéal de trois générations ayant confondu progrès économique et progrès social, un idéal incarné par le grand-père, figure tutélaire, qui en mourant abandonne sa famille à elle-même. Autant de drames refoulés dans lesquels est prise sa propre histoire. Spirale incessante qui ne manque pas, nous aussi, de nous perdre… afin de mieux appréhender le trouble du personnage soumis à l'assaut désordonné de vérités qu'il recherche, autant qu'il en a peur.

"Treize années d'évitement pour oublier les miens. Grand-père, père, mère, frère, oncle, cousin, je suis cerné par mes morts"… Ce corps en feu qui lâche Thésée, miné de l'intérieur par une peur généalogique se traduisant visuellement par les portraits de ses proches se mettant à trembler sur l'écran, vibrations accompagnées de grondements amplifiés… Et Jérôme, le frère mort de Thésée, rebelle à l'idéologie d'un clan familial ayant élu la politique et l'économie comme dérivatifs le dispensant d'attentions affectives…

© Christophe Raynaud de Lage.
Ainsi, quand s'ouvre la représentation, Thésée ressentira-t-il l'urgence de renouer le fil coupé pour sortir du labyrinthe dans lequel il erre. Il apprendra à abandonner ses certitudes pour déjouer ce passé "décomposé" qui a précipité, à 33 ans, son frère dans la mort. Ne pas mourir en répétant les histoires d'autres que soi, fussent-elles celles des siens.

Cette performance artistique, portée superbement par la voix polyphonique de Valérie Dréville et la scénographie "en miroirs" de Guy Cassiers, prolonge ses rhizomes jusqu'au plus profond de chacun, s'invitant à l'orée de zones laissées délibérément en friche. En prenant corps, les ascendants de l'essayiste entrent en dialogue avec les secrets dissimulés au creux des fondations de nos architectures personnelles, comme ils le font ici avec Thésée. Un labyrinthe mémoriel des plus troublants, susceptible de nous sauver des sables mouvants sur lesquels on ne peut décidément rien bâtir.
◙ Yves Kafka

Vu le 16 juillet à L'Autre Scène du Grand Avignon, pour la 80ᵉ édition du Festival d'Avignon.

"Thésée, sa vie nouvelle"

© Christophe Raynaud de Lage.
Belgique - France.
Création 2026, Théâtre Vidy-Lausanne (Suisse).
En français surtitré en anglais.
Texte : d'après le roman "Thésée, sa vie nouvelle" de Camille de Toledo.
Conception et mise en scène : Guy Cassiers et Valérie Dréville.
Assistant à la mise en scène : Tristan Pannatier.
Avec : Valérie Dréville.
Vidéo : Bram Delafonteyne.
Son : Jeroen Kenens.
Lumière : Zélie Champeau.
Collaboration artistique : Benoît De Leersnyder.
Regard extérieur : Blandine Savetier.
Régie générale : Guillaume Zemor.
Régie lumière : Matthias Schnyder.
Régie vidéo : Sebastian Hefti.
Régie son : Charlotte Constant.
Accessoires, costume et construction du décor : Ateliers du Théâtre Vidy-Lausanne.
Durée : 1 h 40.
Ce spectacle contient des récits de suicide.

•Avignon In 2026•
Du 12 au 14, du 16 au 18, les 20 et 21, les 23 et 24 juillet 2026.
Représenté à 12 h.
L'Autre Scène du Grand Avignon, avenue Pierre de Coubertin, Vedène (84).
Billetterie en ligne
>> festival-avignon.com

Tournée
Du 14 au 16 octobre 2026 : Le Maillon Théâtre - Scène européenne, Strasbourg (67).
Du 23 au 24 octobre 2026 : Festival Temporada Alta, Gérone (Espagne).
5 novembre 2026 : Théâtre de Nîmes - Scène conventionnée d'intérêt national - art & création - danse contemporaine, Nîmes (30).
Du 11 au 14 novembre 2026 : Maison Saint-Gervais, Genève (Suisse).
Du 18 au 22 novembre 2026 : Les Célestins, Lyon (69).
26 et 27 novembre 2026 : Bonlieu - Scène nationale, Annecy (74).
Du 9 au 11 décembre 2026 : Les Gémeaux - Scène nationale, Sceaux (92).
13 et 14 janvier 2027 : Le Volcan, Scène nationale, Havre (76).
8 et 9 avril 2027 : Mixt -Terrain d'arts en Loire-Atlantique, Nantes (44).
13 et 14 avril 2027 : Le Quai CDN, Angers (49).
Du 23 au 25 avril 202 : Théâtre Nanterre-Amandiers – CDN, Nanterre (92).
28 et 29 avril 2027 : MC93 - Maison de la Culture, Bobigny (93).
Du 25 au 27 mai 2027 : Tnba - Théâtre national Bordeaux Aquitaine, Bordeaux (33).

Yves Kafka
Mardi 21 Juillet 2026
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