Avignon 2026

•In 2026• "Maldoror" Julien Gosselin transcend(r)e la Cour… dans une coulée incandescente de mélancolie noire

On ne pourra pas dire que l'on n'était pas avertis… Projeté en guise d'exergue, le tout début du Chant premier de "Maldoror" du comte de Lautréamont ne laissait aucun doute sur la noirceur qui allait battre son plein plus de cinq heures durant, déferlant en vagues sonores et visuelles compulsives sur la Cour. Et au bout de la nuit de ce voyage en apnée dans les profondeurs du mal célébré comme un parfum à la fois sublime et nauséabond, la délivrance liée à un moment exceptionnel : celui que seul un théâtre total peut nous faire vivre.



© Christophe Raynaud de Lage.
"Plût au ciel que le lecteur, enhardi et devenu momentanément féroce comme ce qu'il lit, trouve, sans se désorienter, son chemin abrupt et sauvage, à travers les marécages désolés de ces pages sombres et pleines de poison (…). Les émanations mortelles de ce livre imbiberont son âme comme l'eau le sucre. Il n'est pas bon que tout le monde lise les pages qui vont suivre ; quelques-uns seuls savoureront ce fruit amer sans danger. Par conséquent, âme timide, avant de pénétrer plus loin dans de pareilles landes inexplorées, dirige tes talons en arrière et non en avant. Écoute bien ce que je te dis : dirige tes talons en arrière et non en avant".

Mais bien que "mis au parfum" par le poète maudit, et connaissant l'univers de Julien Gosselin tant dans ses inspirations littéraires marquées par la sauvagerie de mondes qui s'effondrent ("Les particules élémentaires" de Michel Houellebecq en 2013, "2666" du poète chilien Roberto Bolaño en 2016, "Joueurs, Mao II, Les Noms" de Don DeLillo en 2018 et "Extinction" de Thomas Bernhard en 2023), que dans les dispositifs qu'ils cultivent comme un art de penser le théâtre (vidéos omniprésentes, musiques électroniques obsédantes, etc.), ou encore dans les durées "hallucinantes" de ses créations (jusqu'à douze heures), on reste époustouflés par cette nouvelle performance en tous points hors normes…

© Christophe Raynaud de Lage.
Une voix s'élève dans le noir, avant que l'actrice qui la porte émerge de l'obscurité du plateau. Elle dit le destin des sœurs Angelica et Veronica Garmendia, poétesses naïves et innocentes délivrant leurs écrits dans le sud Chili de 1973 sous l'œil ironique d'Alberto Ruiz Tagle… La voiture qui surgit… les hommes qui en descendent… la gorge tranchée de la tante… et les cadavres des sœurs que l'on ne retrouvera pas. Tout est dit, mais là n'est pas l'essentiel pour le metteur en scène pour qui la narration s'efface devant la primauté donnée aux émotions. Filmés en direct, les hommes font leur apparition sur le plateau pour descendre par une trappe dans les profondeurs (de l'âme humaine).

Apparaît alors en lettres géantes sur le grand écran central (deux autres latéraux le redoubleront) : "MALDOROR", accompagné de lumières stroboscopiques déstructurantes à souhait, de sons stridents saturés, d'où émergent entre les fumigènes une croix gammée. La fureur violente initiée, la représentation peut commencer.

La première partie, intitulée "Histoire de la littérature nazie en Amérique" (l'un des livres de Roberto Bolaño), n'aura de cesse de faire défiler à l'écran les noms de littérateurs ayant été fascinés par l'idéologie nazie et, comme une enquête policière vécue et filmée en direct par des vidéastes suivant pas à pas les personnages, sera dévoilée l'emprise exercée sur eux par l'aura noire de Carlos Wieder, alias Alberto Ruiz-Tagle, le poète nazi d'"Étoile distante" fréquentant l'atelier de poésie de Juan Stein à Concepción, au sud du Chili.

© Simon Gosselin.
Göring, les escadrons de la mort, la littérature expérimentale ne feront qu'un pour eux, "les villes étaient comme des squelettes, les mots métamorphosés en os". Un Waffen SS, l'exaltation des armées du Duce, la Cinquième Colonne fasciste, des prêtresses portant haut le drapeau à la croix gammée, un certain Adolf Hitler dans un contre-emploi de nounou berceuse, la poésie de "l'énergie déplacée", l'apologie d'un ordre nouveau, le tout orchestré par des éructations accompagnées de musiques déchaînées et conclu par un exalté "Jeunesse apprenez du feu !", nous laissent… totalement étourdis, la tête sens dessus dessous, happés que nous sommes par nos émotions résultant des sujets à vif.

La première pause annoncée… n'en sera pas une (dans le monde selon Julien Gosselin, rien n'est "attendu", tout peut surgir et nous surprendre à chaque instant), le monumental écran continuant à projeter dans la Cour éclairée "le Manifeste infra réaliste" de Roberto Bolaño - confondu avec celui du metteur en scène - invitant à réfuter l'art consacré pour sortir de sa dépendance. Rien d'utopique ne nous est étranger, "seuls les hommes libres peuvent porter la flamme" (André Breton), culture de la chair, de la sensibilité irriguant l'œuvre d'Antonin Artaud à la recherche frénétique de ce qui n'existe pas, pour célébrer l'avènement d'un art total, d'une musique totale, d'une poésie totale incarnée par Lautréamont, Boris Vian, Franz Kafka, Rainer Werner Fassbinder, Francis Bacon, Wilhelm Reich, Julian Beck, le marquis de Sade… et Roberto Bolaño, l'écrivain fétiche du metteur en scène avec lequel il partage des affinités électives depuis "2666".

© Christophe Raynaud de Lage.
Quand la (fausse) pause prendra fin, une annonce invitera le public qui le désire à rejoindre les bars aménagés sur le plateau, consacrant par ce geste artistique éminemment politique la chute irrésistible des barrières entre le monde des spectateurs et celui des acteurs…

La deuxième partie, construite elle autour d'"Étoile distante", énigmatique roman très noir de Roberto Bolaño, nous fera suivre un narrateur, écrivain recherchant l'un de ses anciens amis… Et là encore, au fil des traques des disparus, "la découverte" résonnera d'une vérité insoupçonnable : l'ancien ami étudiant s'est muté, sous la dictature du Général Pinochet, en redoutable meurtrier. Le choix de la destruction allié à celui de la littérature nouvelle, envie irrésistible de mourir confondue avec une pulsion inextinguible de vie, tout et son contraire à la puissance maximum comme semble le montrer ces corps enlacés lascivement au plateau ou ces photos sanguinolentes des deux sœurs mortes. Poussés, par la junte militaire au pouvoir depuis le coup d'État du 11 septembre 1973 dans les oubliettes de l'Histoire chilienne, les Thomas Mann, Marcel Proust, Jorge Luis Borges, Louis-Ferdinand Céline, Paul Éluard, Pier Paolo Pasolini, Franz Kafka, Gombrowicz ou Paul Celan…

© Simon Gosselin.
Lors de la deuxième pause, comme un antidote au mal déferlant, sera projeté (décidément le champ des possibles du metteur en scène est sans limites) un drôle de petit film mettant en jeu des rongeurs à allure humaine préoccupés, eux aussi, par des disparitions, avant que ne s'ouvre la troisième partie nous introduisant dans la Casa de Roberto, malade. "Les Chants de Roberto", tel en est le titre, résonneront avec ceux de "Maldoror" en annonçant… le chant du cygne de celui qui va bientôt mourir de maladie. Disparaître, mais pas avant d'avoir chanté les vertus de la poésie française de Baudelaire, Rimbaud et Mallarmé, seule perspective en-viable avec le voyage… Dire encore la ressemblance des plus troublantes même hallucinatoire entre Roberto Bolaño, malade à cracher ses poumons (rien ne nous est épargné de ses souffrances) et l'acteur qui l'incarne, et aussi l'interprétation de l'actrice en noir, entouré de ses condisciples au plateau, "pleurant" dans l'une des dernières scènes son texte avec une force inouïe à la gloire de la poésie mallarméenne salvatrice. Quant à la chute, elle sera en tous points en accord avec le dernier message transmis, le voyage au cœur des entrailles d'un monde sans autre horizon d'attente.

Un choc que ce "Maldoror" annonçant, comme un éclair déchirant le ciel des conformismes, la 80ᵉ édition du Festival. Le metteur en scène réalise là la quintessence de son théâtre mixé de cinéma et performance ; un manifeste "vivant" où le chaos prend sens pour inviter le spectateur à sortir de sa zone connue… afin d'advenir au rang d'acteur via les émotions qui sont les siennes. Si l'expression n'était par trop désuète, on s'écrierait : Chapeau bas, Monsieur Julien Gosselin.
◙ Yves Kafka

Vu le 4 juillet 2026 dans La Cour d'honneur du Palais des papes, pour l'ouverture de la 80ᵉ édition du Festival d'Avignon.

"Maldoror"

© Simon Gosselin.
Création 2026 – France.
D'après Roberto Bolaño et Lautréamont.
Adaptation et mise en scène : Julien Gosselin.
Assistantes à la mise en scène : Lucile Rose, Zoé Benguigui.
Avec : Guillaume Bachelé, Rita Benmannana, Joseph Drouet, Denis Eyriey, Carine Goron, Jeremy Lewin, Jeanne Louis-Calixte, Cyril Metzger, Victoria Quesnel, Achille Reggiani, Lucile Rose, Maxence Vandevelde.
Cadreurs : Jérémie Bernaert et Baudouin Rencurel.
Dramaturgie : Eddy D'aranjo, Marie-José Malis.
Scénographie : Lisetta Buccellato.
Lumière : Nicolas Joubert.
Son : Théo Jonval.
Vidéo : Jérémie Bernaert, Pierre Martin Oriol.
Musique : Guillaume Bachelé, Maxence Vandevelde.
Costumes : Caroline Tavernier.
Assistant création costumes : Géraldine Ingremeau.
Script : Antoine Hespel
Étalonnage : Laurent Ripoll
Traduction, surtitre : Zoé Benguigui
Décor, costumes, accessoires : les Ateliers et l'équipe technique de l'Odéon Théâtre de l'Europe.
Durée : 5 h 45.

© Simon Gosselin.
•Avignon In 2026•
Du 4 au 6 et du 8 au 12 juillet 2026.
Représenté à 22 h.
Cour d'honneur du Palais des papes, place du Palais, Avignon.
Billetterie en ligne
>> festival-avignon.com

Tournée
Du 15 janvier au 6 février 2027 : Odéon-Théâtre de l'Europe, Berthier, Paris 17ᵉ
13 et 14 février 2027 : Maison de la Culture, Amiens (80).
20, 21 et 23 mars 2027 : Comédie de Genève (Suisse).
14 et 15 mai 2027 : De Singel, Anvers (Belgique).
Octobre 2027 : Onassis Stegi, Athènes (Grèce).

Yves Kafka
Lundi 6 Juillet 2026
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