Avignon 2026

•In 2026• "L'aube des questions" Que reste-t-il de tes rêves ? L'avenir nous le dira… mais nous, qu'avons-nous à lui dire ?

En bonus de la quatre-vingtième édition du Festival d'Avignon, les spectateurs portés par le formidable enthousiasme engrangé lors de ces trois semaines de manifestations artistiques en tous points exceptionnelles, se retrouvent au petit matin (à 5 h) de "ce jour d'après" dans la Cour d'Honneur encore ensommeillée. Des témoins du temps présent, accompagnés d'un orchestre symphonique en live, les attendent pour se faire les porte-paroles passionnés d'interrogations tous azimuts.



© Christophe Raynaud de Lage.
Ainsi, dans l'agora à ciel ouvert de la Cour d'Honneur, les corps et les voix d'écrivain, philosophe, musicien, danseur, rappeuse, syndicaliste, politique, journaliste, membre de la société civile, tous porteurs de questions essentielles, vont s'élever vers le sommet de la façade monumentale du Palais des Papes se colorant peu à peu des lueurs de l'aube… pour faire entendre les doutes suscités par le monde tel qu'il va.

Colossale entreprise que de donner la parole à autant de témoins, s'emparant près de quatre heures durant avec une envie contagieuse de l'opportunité qui leur est offerte par Patrick Boucheron, Aurélie Charon et Tiago Rodrigues les trois concepteurs du projet. De là où ils sont – aussi bien la place qui est la leur sur l'échiquier social, que l'endroit du monde où ils se trouvent –, elles et ils vont fissurer le carcan des certitudes trop vite acquises pour laisser échapper les parfums enivrants du doute systémique.

Pour ouvrir ces échanges, on ne pouvait "rêver" mieux que d'entendre un passage de "Coma" de l'écrivain Pierre Guyotat – "Une humanité veille sur celle qui dort, et celle qui dort rêve de celle qui ne dort pas" – pointant que l'association entre rêve et veille est la condition à réunir pour "ruminer le futur"… Suivent, projetés sur grand écran, des extraits de "Chronique d'un été", cinéma-vérité réalisé en 1961 par Jean Rouch et Edgar Morin où les deux complices avaient tendu leur micro dans les rues de Paris, demandant aux passants s'ils étaient heureux, tout simplement… Quant aux mots de Régine Chopinot, chorégraphe pour qui danser la langue et parler la danse ne font qu'un – "une langue asile, contre les empires, une langue pour faire l'amour, imprenable comme les châteaux de sable" –, ils consacrent le langage comme la pierre angulaire du lien de sororité à l'autre.

© Christophe Raynaud de Lage.
Leïla Slimani, écrivaine féministe et sensible à toutes les formes d'enfermement, pose, elle, la question : "Pourquoi les prisons sont-elles presque exclusivement peuplées d'hommes ? Le crime a-t-il un sexe ?"… Sans transition, en direct de Beyrouth, apparaît sur l'écran le visage d'Anthony Samrani, journaliste au quotidien "L'Orient-Le Jour", qui nous révèle le pouvoir fabuleux des tomates face au chaos vécu par son pays. Par le pouvoir de ses seules graines, elle transmet dans un Liban dont l'espace s'est rétréci (au propre et au figuré) le goût des autres, le goût de se lever chaque matin pour semer ses graines, germes de nouveaux horizons.

En gros plan, en direct de Kiev où le soleil vient de se lever, la comédienne Oksana Leuta fait effraction dans le calme serein de l'aube naissante d'Avignon. Elle témoigne, très émue, du sort de ces enfants ukrainiens pour qui les missiles à nommer sont plus familiers que les arbres et s'interroge envahie par une infinie tristesse : "Que restera-t-il de moi après toutes ces années de guerre, pourrai-je rester moi-même sans devenir l'archive de la douleur des autres ?". Sur scène, un chant ukrainien, accompagné par des violons et violoncelles, est interprété, sa douceur tempère l'immense détresse…

Lui succède, une autre vidéo filmée en direct cette fois-ci de Gaza, où le lever d'un soleil cruel (ce n'est plus le soleil innocent et joyeux des jours de paix) annonce les souffrances à venir, faire la queue pour grappiller de l'eau, chercher dans les poubelles de quoi faire du combustible pour cuisiner, survivre sous un soleil d'enfer, entassés sous des bâches. "Gazastrophique" que cette nouvelle journée annoncée sous les bombardements, privés des nouvelles des proches incarcérés dans les prisons israéliennes. Et, toujours en gros plan, Rami Abou Jamous, journaliste correspondant de guerre palestinien, de rajouter : "Chaque matin, le soleil réveille le monde. Mais qu'est-ce qui réveillera ceux qui dorment encore devant l'injustice ?".

Vient le tour des écrivains. Mathieu Riboulet ("Dans les années trente en Europe, quand les signaux passent au rouge, s'en aperçoit-on ?") et Camille de Toledo lui faisant écho en relatant d'une voix monocorde un voyage en train traversant l'Europe des pays abîmés, une Europe à l'opposé du lieu d'exil dont ses rêves étaient nourris… Le chorégraphe Boris Charmatz, quant à lui, dans des danses violentes désarticulant son corps, évoque un passé familial pris dans les rets d'une histoire contemporaine meurtrière. Son arrière-grand-père, vieux et très handicapé, envoyé sans aucune pitié à Auschwitz ; sa mère, militante palestinienne, déclarant un Alzheimer pour ne pas voir le génocide à Gaza.

© Christophe Raynaud de Lage.
La poétesse Laura Vazquez, présente sur le plateau, incarne sa libre parole, tandis que la performeuse Rebecca Chaillon, elle qui est résolument du côté des opprimés de tous genres, elle qui croit au mélange des couleurs, est citée : "Qu'est-ce qui est marron et qui pue ?" changé aussitôt en "Qu'est-ce qui est marron et qui peut ?"… L'ancien patron de la CGT, Philippe Martinez, fort de sa gouaille logée dans sa légendaire moustache, apparaît sur le plateau pour rappeler "Le temps perdu" de Jacques Prévert : "Dis donc camarade Soleil, tu ne trouves pas que c'est plutôt con de donner une journée pareille à un patron ?" Blandine Rinkel, journaliste et écrivaine, rappelle, elle, l'histoire de l'homme qui a vendu son ombre, pour poser la question : "Le peuple des ombres, celui des Ehpad, hôpitaux, prisons, centres de rétention, qu'en fais-tu ?".

L'entretien mythique enregistré sur Antenne 2 le 27 septembre 1985, entre Marguerite Duras et Michel Drucker, est rejoué en direct par deux comédiens. "En l'an 2000, l'homme sera noyé dans une information constante. Il restera la mer et la lecture. Ça commencera par une indiscipline. Lorsque la liberté aura déserté le monde, il restera toujours un homme pour en rêver"… Mimoune El Mesbahi, l'un de ces hommes ordinaires, habitant d'Avignon, pose en langue berbère la question : "Ai-je encore le droit de parler la langue de mon père ?", le rifain, porteur d'histoires qu'aucune langue majoritaire ne raconte. Emma Prat la fait vivre cette langue menacée de disparition, dans une chanson interprétée en rifain… Hala Rajab, réalisatrice née en Syrie dévastée par la guerre, se pose, elle, la question : "Où ranger les clefs de sa maison d'enfance perdue ?".

© Christophe Raynaud de Lage.
La comédienne et rappeuse du 93, NANII, se lance dans une interprétation échevelée ponctuée, blouson retiré, par cette interrogation personnelle : "Et toi depuis quand tu joues un rôle dans ta propre vie, NANII ?"… Léonor de Recondo, violoniste et écrivaine, rejoue en duo l'histoire de Marguerite, la femme-biche, et de son frère Renaud, chasseur invétéré, une complainte se terminant par ce cri : "Mon rêve serait que l'histoire ne se répète plus "… Le philosophe Marc Crépon se réfère lui à "Rhinocéros" d'Eugène Ionesco pour mettre en lumière les processus des régimes liberticides réduisant au silence toute contestation, et propose leur antidote : "Désobéissance civile, protester, alerter, désobéir, franchir le cap de l'incivilité ?"…

À sa suite, William Shakespeare reprend vie dans les travées sous les traits d'un Hamlet contemporain, comédien haranguant les spectateurs : "Être ou ne pas être. Mourir, dormir, dormir, rêver peut-être", nous, tous des lâches, réveillons-nous !… Assumpta Mugiraneza, autrice et psychologue rwandaise, militante de la transmission du génocide des Tutsis au Rwanda, ajoute sa contribution sur le rôle de la mémoire contre l'oubli… Relayée par Mascare, artiste fondatrice du cabaret queer et petite-fille de harkis, parlant le français des soldats qui ont torturé son grand-père en Algérie, réclamant elle le droit au silence qui repose.

La journaliste Florence Aubenas – voix enregistrée – pose la question des drones russes, massacrant dans un safari humain la population ukrainienne : "Et vous que ferez-vous concrètement quand la guerre va éclater ?"… Amir Hassan, journaliste lui aussi, ayant grandi dans le camp Al Shati, lui répond à distance : "Ici, c'est Gaza, une ville blessée qui refuse de mourir. Que ferons-nous jusqu'à la prochaine mort ?"… Il reviendra à la rayonnante Christiane Taubira, Guyanaise d'origine, de conclure ce "spectacle" fleuve. Se référant à Aimé Césaire et William Faulkner qu'elle admire, elle dit ne pas partager leur croyance à une espèce humaine indestructible, mais éprouver, le fracas du monde s'amplifiant, l'inquiétude de la joie. Qu'adviendra-t-il de cette joie lorsque l'internationale autoritaire portée par la servitude volontaire des peuples triomphera ? Pendant que les pouvoirs sans éthique continuent à tisser leur toile, nous nous vaquons à nos occupations, nos flasques distractions. "Cultiver le langage pour conjurer le désastre annoncé. Sinon, où va tomber la terre ?".

Il est 8 h 45. Le jour est levé depuis longtemps sur La Cour d'Honneur, bruissant des questions posées à vif par ces témoins aussi différents que réunis par la même intranquillité face au devenir du monde. Leurs témoignages, amplifiés par les instruments de l'orchestre, et entrecoupés par le chœur reprenant à intervalles réguliers les questions posées, résonnent comme une litanie obsédante en chacune et chacun… Une question s'invite en traversant la Place de l'Horloge, là où le temps invite à marquer une pause : "Pourquoi… pourquoi ça fait du bien… tout ça ?".
◙ Yves Kafka

Vu le 26 juillet à l'aube dans La Cour d'honneur du Palais des papes, pour la 80ᵉ édition du Festival d'Avignon.

"L'aube des questions"

© Christophe Raynaud de Lage.
France - Création Festival d'Avignon 2026.
Coordination : Patrick Boucheron, Aurélie Charon, Tiago Rodrigues.
Avec la participation et la contribution de : Boris Charmatz, Régine Chopinot, Laetitia Dosch, Sihame El Mesbahi, Amir Hassan, Rami Abou Jamous, Oksana Leuta, Philippe Martinez, Mascare, Maria Melchior, Nanii, Emma Prat, Hala Rajab, Leonor de Recondo, Blandine Rinkel, Superpoze, Christiane Taubira, Camille de Toledo, Mélanie Traversier, Laura Vazquez.
Avec la participation des Talents Adami Théâtre : Fareen Aslam, Aymen Bouchou, Marine Gramond, Mélo Lauret, Vincent Pacaud, Naïsha Randrianasolo, Nemo Schiffman, Kim Verschueren.
Orchestre national Avignon-Provence.
Direction musicale : Débora Waldman.
Composition : Fabien Cali.
Orchestration : Fabien Cali, Simon Nathan.
Musiciens : Cordelia Palm, Jeanne Apparailly, Pauline Dangleterre, Natalia Madera, Teresa Martínez Diago, Bo Xiang, Corinne Puel, Gabriella Kovacs, Marie-Anne Morgant, Eugène Ducros, Robin Magny, Nathalie Caulier, Fabrice Durand, Antoine Dautry, Arnaud Gaspard, Laurence Vergez, Nicolas Paul, Valentine Lalande, Louise Rosbach, Masanao Ninomiya, Matthias Courbaud, Victor Antoine, Victoria Creighton, Sujeong Lee, Frédérique Costantini, Thierry Guelfucci, Mio Yamashita, Christian Chiron Bassons Arnaud Coïc, Romain Rougé, Mathilde Dannière, Gaëlle Claudin, Pierre Macaluso, Guillaume Degrugillier, Didier Comte, Hervé Catil.

Avec la contribution de : Rima Abdul Malak et la rédaction du journal L'Orient-Le Jour, Laure Adler, Florence Aubenas, Carolina Bianchi, Assaad Chaftari, Rébecca Chaillon, Marc Crépon, Alice Diop, Asma Mhalla, Assumpta Mugiraneza, P.R2B, Anne Savinel-Barras, Leila Slimani, Claire Thoury, Yolande Zauberman et des élèves du lycée polyvalent Philippe-de-Girard d'Avignon : Sara Arouss, Fatima Benabbe, Manal Boudene, Sofia Bouimid, Fatima Zahra El Fazazi, Jihane Houmani, Fatima Oualghazi.
Avec les extraits de textes de : Maurice Blanchot, Marguerite Duras, Max Frisch, Pierre Guyotat, Edgar Morin, Jacques Prévert, Mathieu Riboulet, William Shakespeare, Clara Ysé.
Durée : 3 h 45.

•Avignon In 2026•
A été représenté le 26 juillet 2026.
À 5 h du matin.
Cour d'Honneur du Palais des Papes, place du Palais, Avignon.
>> festival-avignon.com

Yves Kafka
Mercredi 29 Juillet 2026
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