© Christophe Raynaud de Lage.
Sur le plateau du Cloître des Carmes chargé d'Histoire, des poutres au sol sont entreposées. Quelques cartons de déménagement abandonnés là et une cage (la cage des perroquets en arrière-plan) complètent le décor minimaliste. On entend des bruits, comme des clapotis au loin, et des grondements semblant s'amplifier au fur et à mesure qu'une femme réaménage avec grand soin la disposition des poutres. Deux autres femmes feront leur apparition, la dernière paraissant errer comme une "âme en peine" entre les pièces de bois calciné.
Au commencement, le rêve de Gyeongha raconté par elle-même Un rêve dans lequel elle traversait une étendue de neige peuplée des milliers d'arbres noirs au tronc décharné, qui pouvaient lui faire penser à autant d'hommes, femmes et enfants, maigres et voûtés sous le poids de la neige pesant sur leurs épaules. Un mauvais présage personnel que ces troncs morts s'invitant dans son rêve, traces des corps massacrés en nombre par l'armée sud-coréenne, suspectant en 1948 les habitants de l'île de Jeju de sympathie avec les communistes du nord. Faire un testament… mais à qui léguer ses quelques biens ? Une voix proche, celle de la femme disposant les poutres pour créer une installation artistique, lui répond : "À moi…".
Au commencement, le rêve de Gyeongha raconté par elle-même Un rêve dans lequel elle traversait une étendue de neige peuplée des milliers d'arbres noirs au tronc décharné, qui pouvaient lui faire penser à autant d'hommes, femmes et enfants, maigres et voûtés sous le poids de la neige pesant sur leurs épaules. Un mauvais présage personnel que ces troncs morts s'invitant dans son rêve, traces des corps massacrés en nombre par l'armée sud-coréenne, suspectant en 1948 les habitants de l'île de Jeju de sympathie avec les communistes du nord. Faire un testament… mais à qui léguer ses quelques biens ? Une voix proche, celle de la femme disposant les poutres pour créer une installation artistique, lui répond : "À moi…".
© Christophe Raynaud de Lage.
Le rendez-vous, sur la scène à ciel ouvert des Carmes, de Gyeongha et d'Inseon, l'amie artiste, dans son atelier de menuiserie aménagé dans la maison de sa mère disparue, préfigure ce qui va suivre… Un dialogue distancié mêlant retours en arrière et présent de la rencontre. L'occasion, en dehors de toute linéarité chronologique, de revenir sur l'amitié des deux femmes, amitié de longue date forgée au cours de leurs reportages photographiques où l'une accompagnait l'autre… Passé récent (la demande d'Inseon, hospitalisée à Séoul suite au "tronçonnage" de ses doigts, adressée à son amie pour qu'elle se rende de toute urgence dans l'île afin de sauver son perroquet d'une mort annoncée) et passé ancien (les séjours vécus ensemble dans cette maison perdue dans les montagnes de l'île) vont s'imbriquer pour tramer la progression dramatique.
Le trajet improbable de Gyeongha, pris dans une tempête de neige, s'enfonçant dans l'épaisse couche, se perdant dans la nuit, pour enfin arriver à destination… où elle constate la mort de l'oiseau… et où elle retrouve Inseon… sans sa main blessée. Comme autrefois, autour d'un thé brûlant, elles évoqueront leur projet de réaliser "le rêve" de Gyeongha, une installation artistique mettant en espace une centaine de troncs d'arbre et ayant pour titre : "Aucun adieu". Un titre résonnant avec les massacrés de l'île frappés d'une deuxième mort, le pouvoir en place ayant mis sous scellés "l'événement" avec interdiction à quiconque de s'en faire l'écho.
Le trajet improbable de Gyeongha, pris dans une tempête de neige, s'enfonçant dans l'épaisse couche, se perdant dans la nuit, pour enfin arriver à destination… où elle constate la mort de l'oiseau… et où elle retrouve Inseon… sans sa main blessée. Comme autrefois, autour d'un thé brûlant, elles évoqueront leur projet de réaliser "le rêve" de Gyeongha, une installation artistique mettant en espace une centaine de troncs d'arbre et ayant pour titre : "Aucun adieu". Un titre résonnant avec les massacrés de l'île frappés d'une deuxième mort, le pouvoir en place ayant mis sous scellés "l'événement" avec interdiction à quiconque de s'en faire l'écho.
© Christophe Raynaud de Lage.
Mais comment Inseon pourrait-elle être dans l'île avec elle, dans sa maison, alors qu'elle l'a laissée dans son lit d'hôpital à Séoul ? Si elle lui touchait la main, ne rencontrerait-elle que du vide ? Et elle, Gyeongha, avait-elle réellement survécu à la tempête de neige, lui ayant fait perdre son chemin dans la nuit ? Autant de questions posées en filigrane dans le livre de Han Kang et relayées ici par Daria Deflorian créant au plateau une atmosphère fantastique où le temps se disloque et les personnages conversent, parfois le regard tourné vers l'intérieur sans voir l'autre.
De même, la metteuse en scène n'hésitera pas à faire intervenir le fantôme hagard de la mère d'Inseon, dépositaire de la mémoire des massacres en règle qui décima la population de l'île de Jeju. Errant entre les poutres calcinées de leur maison détruite, elle racontera les trente mille civils fusillés, leurs cadavres jetés à la mer ou enfouis pêle-mêle dans des fosses communes. Elle confiera le témoignage d'une femme ayant assisté, dissimulée derrière les volets de sa fenêtre donnant sur la plage, aux exécutions sommaires. Elle dira comment les recrues de l'armée sud-coréenne, composée de bataillons haïssant les communistes du nord, faisaient aligner par dix les prisonniers débarqués des camions, et leur logeaient une balle dans la tête avant de les précipiter dans la mer, rouge de leur sang… Inseon prendra alors dans ses bras sa mère, recroquevillée comme un fœtus apeuré, l'enlaçant dans un geste de tendresse différée. Quelle douleur terrible est l'amour…
Performance ô combien troublante, charriant – au travers d'un récit intimiste porté par deux amies se retrouvant de manière improbable – les horreurs d'une histoire vieille de moins d'un siècle. Une tentative artistique des plus convaincantes pour donner à voir et à entendre, sur un plateau de théâtre, les errements d'une humanité – la nôtre – oscillant entre barbarie et amour. Entre onirisme poétique et réalité brute, notre regard vacille… pour mieux voir.
◙ Yves Kafka
Vu le 17 juillet dans le Cloître des Carmes, pour la 80ᵉ édition du Festival d'Avignon.
De même, la metteuse en scène n'hésitera pas à faire intervenir le fantôme hagard de la mère d'Inseon, dépositaire de la mémoire des massacres en règle qui décima la population de l'île de Jeju. Errant entre les poutres calcinées de leur maison détruite, elle racontera les trente mille civils fusillés, leurs cadavres jetés à la mer ou enfouis pêle-mêle dans des fosses communes. Elle confiera le témoignage d'une femme ayant assisté, dissimulée derrière les volets de sa fenêtre donnant sur la plage, aux exécutions sommaires. Elle dira comment les recrues de l'armée sud-coréenne, composée de bataillons haïssant les communistes du nord, faisaient aligner par dix les prisonniers débarqués des camions, et leur logeaient une balle dans la tête avant de les précipiter dans la mer, rouge de leur sang… Inseon prendra alors dans ses bras sa mère, recroquevillée comme un fœtus apeuré, l'enlaçant dans un geste de tendresse différée. Quelle douleur terrible est l'amour…
Performance ô combien troublante, charriant – au travers d'un récit intimiste porté par deux amies se retrouvant de manière improbable – les horreurs d'une histoire vieille de moins d'un siècle. Une tentative artistique des plus convaincantes pour donner à voir et à entendre, sur un plateau de théâtre, les errements d'une humanité – la nôtre – oscillant entre barbarie et amour. Entre onirisme poétique et réalité brute, notre regard vacille… pour mieux voir.
◙ Yves Kafka
Vu le 17 juillet dans le Cloître des Carmes, pour la 80ᵉ édition du Festival d'Avignon.
"Che dolore terribile è l'amore"
© Christophe Raynaud de Lage.
Création 2026 au Festival d'Avignon.
En italien surtitré en français et anglais.
À partir d'"Impossibles adieux" de Han Kang, publié chez Grasset, 2023
Projet partagé avec : Monica Piseddu et Andrea Pizzalis.
Dramaturgie et mise en scène : Daria Deflorian.
Scénographie et assistant à la mise en scène : Andrea Pizzalis.
Avec : Anna Coppola, Daria Deflorian, Monica Piseddu.
Codramaturgie : Éric Vautrin.
Collaboration à la dramaturgie : Nikolai Palmieri et Blu Silla.
Lumière : Giulia Pastore.
Son : Emanuele Pontecorvo.
Costumes : Ettore Lombardi.
Direction technique : Enrico Maso.
Conseil artistique : Attilio Scarpellini.
Traduction française pour le surtitrage : Federica Martucci.
Traduction anglaise pour le surtitrage : Prescott Studio Italie.
Ce spectacle contient des récits difficiles.
Durée : 1 h 30.
En italien surtitré en français et anglais.
À partir d'"Impossibles adieux" de Han Kang, publié chez Grasset, 2023
Projet partagé avec : Monica Piseddu et Andrea Pizzalis.
Dramaturgie et mise en scène : Daria Deflorian.
Scénographie et assistant à la mise en scène : Andrea Pizzalis.
Avec : Anna Coppola, Daria Deflorian, Monica Piseddu.
Codramaturgie : Éric Vautrin.
Collaboration à la dramaturgie : Nikolai Palmieri et Blu Silla.
Lumière : Giulia Pastore.
Son : Emanuele Pontecorvo.
Costumes : Ettore Lombardi.
Direction technique : Enrico Maso.
Conseil artistique : Attilio Scarpellini.
Traduction française pour le surtitrage : Federica Martucci.
Traduction anglaise pour le surtitrage : Prescott Studio Italie.
Ce spectacle contient des récits difficiles.
Durée : 1 h 30.
© Christophe Raynaud de Lage.
•Avignon In 2026•
Du 13 au 18 juillet 2026.
Représenté à 22 h.
Cloître des Carmes, place des Carmes, Avignon.
Billetterie en ligne
>> festival-avignon.com
Tournée
Du 22 au 26 octobre 2026 : ERT Teatro Nazionale, Bologne (Italie).
Du 29 octobre au 8 novembre 2026 : Piccolo Teatro, Studio Melato, Milan (Italie).
Du 26 novembre au 6 décembre 2026 : Teatro Valle, Teatro di Roma, Rome (Italie).
Du 13 au 18 juillet 2026.
Représenté à 22 h.
Cloître des Carmes, place des Carmes, Avignon.
Billetterie en ligne
>> festival-avignon.com
Tournée
Du 22 au 26 octobre 2026 : ERT Teatro Nazionale, Bologne (Italie).
Du 29 octobre au 8 novembre 2026 : Piccolo Teatro, Studio Melato, Milan (Italie).
Du 26 novembre au 6 décembre 2026 : Teatro Valle, Teatro di Roma, Rome (Italie).