Théâtre

"I will survive" Quand la meute (des Chiens de Navarre) est lâchée, le car à vannes est déchaîné…

Déchaîné ici pour la bonne cause… celle de la Femme qui, dit rapidement (cf. Simone de Beauvoir et Georges Wolinski), est "un homme comme les autres"… Comment aborder des sujets aussi sérieux que les dérapages de l'humour "mis sous écrou" à la radio ou celui plus tragique d'une épouse aux abois, elle mise en prison pour avoir commis un homicide sur son conjoint violeur ? Les Chiens de Navarre, s'affranchissant – dans la forme – de tout politiquement correct, aboient en meute pour mieux faire entendre les petites et grandes dérives humaines.



© Fabrice Robin.
Deux affaires parallèles reliées entre elles par la considération portée dans notre société à la figure de la femme… La première, constituant le fil rouge drolatique de la dramaturgie, expose un animateur d'une radio ayant lâché délibérément sur les ondes une plaisanterie manifestement lourdaude, déclenchant in fine l'ire générale… Colère d'abord d'un bataillon de féministes hurlant et gesticulant, débarquant pancarte à la main dans les travées pour soutenir l'honneur de leur sexe outragé par la blaguounette scabreuse faisant référence à la pub des cinq légumes et fruits et, cerise sur le gâteau, la banane en prime…

Courroux ensuite de la direction qui illico retire de l'antenne le contrevenant. Pour des raisons d'éthique croyez-vous, les blagues grasses faisant assurément le lit du masculinisme ? Que nenni ! La chute vertigineuse de l'audience en est l'unique raison. Ainsi, de manière des plus hypocrites et pour des raisons purement économiques, l'humour (beauf) sera mis sous écrou… en attendant l'incarcération préventive de son infortuné auteur, n'ayant fait par ailleurs que trop bien répondre au désir de buzz des "grandes gueules" d'une émission ouvertement grotesque.

© Fabrice Robin.
Au travers des différentes apparitions de l'humoriste déchu et de la réitération de sa sortie (assurément nulle…) que l'on lui demande de rappeler, et rappeler encore, selon un comique de répétition ayant fait ses preuves, se pose la question – sérieuse elle – du statut des humoristes sur les chaînes des radios publiques. Le "Warning" répétitif, opposé à son staff pour l'alerter de sa soumission aux lois du marché, fait du délinquant – qui ne voit pas de "mâle" dans sa plaisanterie ! – un lanceur d'alerte potentiel… Ainsi, sous couvert de délire "humoristique", parlaient sous cape Les Chiens.

L'autre volet lui ne donnera pas lieu à plusieurs niveaux d'interprétation. Il faut dire que le tragique du propos – une femme abusée par un mari monstrueux qu'elle liquidera pour survivre – ne s'y prêtait aucunement… sauf à tomber dans la provocation indécente, et ça Les Chiens s'en gardent bien, leur humour, si décalé soit-il dans la forme, restant toujours sur le fond dans les clous admis. Ainsi, le sujet du procès de cette femme dont le calvaire va être rejoué de manière crue et de façon grand-guignolesque alternativement, s'affranchira dans sa forme des convenances tout en se gardant bien de "faire rire" de la (bonne) cause.

© Fabrice Robin.
On découvrira celle qui deviendra l'autrice de l'homicide conjugal dans le bureau d'une directrice d'école fort empathique, essayant de la mettre en confiance pour qu'elle puisse dire les difficultés familiales à l'origine du comportement troublant de son fils. Et là encore l'humour enjoué du personnage, contrastant avec ce que l'on pressent de détresse chez la mère convoquée, fera contrepoint.

Puis viendra le tour des policiers chargés de prendre la plainte de la même dame ayant subi une tentative d'étranglement dont son cou porte traces… et là Les Chiens ne feront plus dans la dentelle en présentant sur un plateau la bêtise crasse et la vulgarité XXL des tenants de l'Ordre, un portrait collectif (auquel seule la jeune recrue, pas encore "embrigadée", échappera) de nature à faire rugir de colère le garde des sots…

Bon, on l'aura compris, on rit de bon cœur et on ne va surtout pas bouder notre plaisir, car, même si les caricatures sont effrontément faciles, elles ne sont pas dénuées d'une réalité accablante… Combien à ce jour de féminicides auraient pu être évitées, si les femmes avaient pu être entendues par ceux qui étaient censés les protéger en acceptant de prendre leurs dépositions ?

Une autre saynète, plus légère mais non moins drôle, mettra en présence l'humoriste et les policières d'un commissariat lors de l'enregistrement par les autorités de la fameuse blague coupable. Complétant leur série de portraits à l'emporte-pièce, Les Chiens s'en donnent à cœur joie en interprétant une fliquette transie d'amour pour l'humoriste, une commissaire peu futée voulant asseoir son autorité, et une dactylo zélée notant tout et n'importe quoi.

De même une autre saynète, elle à ne pas mettre sous tous les yeux, se déroulant dans la salle de sport de la prison où a été incarcéré préventivement l'humoriste fautif, montrera un prisonnier exhibitionniste terroriser les autres en se battant littéralement les couilles devant eux, derrière face à nous. Et comme pour souligner, avec un humour "outré", ce qu'il peut y avoir d'atroce dans l'univers carcéral, le "rêve" de l'humoriste entouré d'un abbé Pierre nu sous sa pèlerine et saisissant "son bâton" à pleines mains avant de se faire sodomiser par un Coluche en salopette, aura pour fonction de libérer… les zygomatiques.

© Fabrice Robin.
En contrepoint de l'humour débridé, interviendra la séquence choc du viol en direct de la victime, suivi de l'homicide de son bourreau. Là aucune concession ne pourra être faite à l'humour qui en toute légitimité n'aura pas droit de cité… Il réapparaitra lors du procès de la victime-meurtrière sous les traits de l'Avocat Général, œil de verre, cheveux fumants, voix d'outre-tombe, crachant le sang d'un covid long, gesticulant et vitupérant pour débiter toutes les outrances connues visant à faire passer la victime du mari pour consentante des coups qu'il lui réservait, et plus si affinités. Son numéro, hilarant, où la caricature annule d'avance ce qu'il peut avancer, sera suivi de celui des avocats de la défense, remettant la pendule (des féminicides) à l'heure juste.

Faire rire d'un sujet "dramatique" n'est pas pari facile, mais si "le comique est l'intuition de l'absurde" (Ionesco) il va comme un gant à l'expression du tragique… Au terme de cette représentation ponctuée d'éclats (de rire), on ne peut que se réjouir d'une forme qui, désertant le terrain des contributions gravées dans le marbre, participe avec bonheur à fissurer à coups de boutoir grand-guignolesques l'édifice du masculinisme, cet "ensemble des mouvements réactionnaires, misogynes, androcentrés et antiféministes". Quant aux Chiens de Navarre, eux à coup sûr, ils survivront… ayant décidément bon flair.
◙ Yves Kafka

Vu le 26 février 2026 au Carré-Colonnes de Saint-Médard (33).

"I will survive"

© Fabrice Robin.
Création 2025.
Mise en scène : Jean-Christophe Meurisse.
Collaboration artistique : Amélie Philippe.
Avec : Delphine Baril, Lula Hugot, Charlotte Laemmel, Anthony Paliotti, Gaëtan Peau, Georges Slowick, Fred Tousch.
Scénographie : François Gauthier-Lafaye.
Régie générale et plateau : Nicolas Guellier.
Création et régie lumière : Stéphane Lebaleur.
Création et régie son : Pierre Routin.
Création et régie costumes : Sophie Rossignol et Corinne Paupéré.
Regard chorégraphique : Céleste Vinot.
Machiniste : Anouck Dubuisson.
Régie plateau : Anouck Dubuisson.
Vidéo : Baptiste Klein.
Durée : 2 h.

Représenté du 26 au 28 février 2026 à la Scène nationale Carré-Colonnes de Saint-Médard (33).

Tournée
Du 13 au 14 mars 2026 : Palais des Beaux-Arts de Charleroi​ (Belgique).
Du 18 au 19 mars 2026 : Théâtre le Manège 7000 Mons (Belgique).
Du 27 au 31 mars et 1ᵉʳ avril 2026 : Théâtre Liberté, Toulon (83).
Du 10 au 11 avril 2026 : Les Salins, Martigues (13).
Du 22 au 23 avril 2026 : Château Rouge, Annemasse (74).
Du 6 au 7 mai 2026 : Espace des Arts, Chalon-sur-Saône (71).
Du 20 au 21 mai 2026 : Le Manège, Maubeuge (59).
Du 29 au 31 mai et du 2 au 28 juin 2026 : Théâtre des Bouffes du Nord, Paris (75).

Yves Kafka
Lundi 9 Mars 2026
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