Théâtre

"Huit heures ne font pas un jour" Chronique d'une émancipation annoncée

Quand on se nomme Krüger-Epp, que l'on appartient à une famille ordinaire ouvrière dans la RFA des années soixante-dix et que l'existence semble a priori se résumer à partager son temps entre l'atelier d'usine et la récupération de sa force de travail, sans autre horizon d'attente qu'un labeur répétitif dénué de sens, on a bien besoin d'un petit grain de sable - une lanceuse d'alerte dirait-on aujourd'hui - qui, en toute innocence, va faire dérailler les destins tracés. Cet ovni salutaire a pour nom Luise, dite Mamie. Matriarche "indigne" et truculente d'une tribu traversée par les courants revendicatifs et féministes de l'après 68, elle va par sa seule présence inspirer aux autres membres les pas de côté créant des failles dans l'ordre établi.



© Pascal Victor.
Ce scénario, mettant en jeu la classe ouvrière confrontée à son désir d'émancipation, a été écrit par Rainer Werner Fassbinder pour une mini-série télévisée allemande ("Episodes 1 à 5") diffusée d'octobre 72 à mars 73. Abandonnant pour un temps l'atmosphère sombre de sa filmographie et de son théâtre, il s'y emploie à dépeindre, avec un réalisme distancié et une dose de fantaisie ô combien réjouissante, les heurs et malheurs de la condition ouvrière, de ses asservissements consentis à ses désirs de s'en libérer.

D'emblée la grand-mère Luise, très en verve, excitée comme une jeune amante, raconte à sa tribu réunie à l'occasion de son anniversaire comment elle a rencontré "son Gregor", lisant "L'amant de Lady Chatterley" sur un banc du parc. Veuve, et apparemment heureuse de l'être si on s'en réfère aux souvenirs désastreux de son voyage de noces, elle se met en tête de trouver un appartement (chose compliquée quand on n'a pas le sou) pour abriter ses nouvelles amours… Désir qui, au-delà du sourire plus ou moins gêné qu'il peut provoquer chez son entourage un tantinet frustré, ouvre immanquablement une brèche dans l'aliénation du groupe.

© Pascal Victor.
En effet, comme Wilhelm Reich, psychanalyste exclu du parti communiste allemand, n'avait pas manqué en son temps de le pointer dans son essai "La Révolution sexuelle" établissant un lien fort entre répression politique et répression sexuelle, comme les soixante-huitards de la Sorbonne l'inscrivaient en lettres rouges sur les murs parisiens "Plus je fais l'amour, plus j'ai envie de faire la révolution ; plus je fais la révolution, plus j'ai envie de faire l'amour", cette grand-mère iconoclaste ouvre - à son corps consentant - la voie à la dissidence politique.

Mais le schéma introjecté du modèle patriarcal et patronal, ancré jusque dans les cerveaux des dominé(e)s, sera dur à déloger, tant les mécanismes de l'aliénation sont redoutables et leurs effets pervers, dévastateurs. Ainsi du mari de la petite-fille de Luise, violent et lui-même violenté par une morale héritée de la suprématie du mâle travailleur ayant tiré un trait sur toute notion de plaisir. Ainsi de "l'ouvrier jaune" qui trahira ses collègues en dévoilant à la cheffe la stratégie élaborée par ses pairs pour faire avancer leurs revendications salariales.

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Cependant, grâce à l'impulsion libertaire incarnée par cette grand-mère ne doutant, elle, de rien, jusqu'à ouvrir une garderie sauvage dans des locaux appartenant à la mairie - n'hésitant aucunement à enfreindre la loi pour faire valoir le droit aux mères de n'être pas les bonnes au foyer, les libérant de la garde de leur progéniture pour exister en tant que femmes - les lignes vont bouger au gré des actes posés. De même, encouragée par le questionnement de la petite amie amoureuse du petit-fils, lui-même à l'unisson de ces deux femmes, la contestation de l'ordre immuable va cheminer dans les esprits des hommes et femmes confondus.

Des petites phrases libératrices comme "Seuls les veaux les plus bêtes choisissent eux-mêmes leur boucher" ou encore "On a toujours plus de pouvoir qu'on ne croit", servent d'antidotes à d'autres versées dans la résignation de classe : "De toute façon, l'ouvrier, il est là pour se faire avoir". Ce combat - c'en est un - est semé d'embûches tant l'intériorisation de la servitude volontaire a contaminé les circuits de réflexion et l'estime de soi. Ainsi, lorsque des velléités d'émancipation par la connaissance se font jour chez un ouvrier, constituant l'espoir d'une nouvelle gouvernance dans l'atelier, elles sont battues en brèche par le sentiment d'usurper un rôle réservé à la classe supérieure : "Faut savoir rester à sa place. Quand on est petit, on reste petit. Je n'arrive pas à retenir… Je suis bête, je le sais".

© Pascal Victor.
Heureusement, la communauté ouvrière est là qui veille à ce que le sentiment d'illégitimité de classe soit combattu, et ce, pour le bonheur de tous. "L'histoire de ton corps (et de ton esprit) accuse l'histoire politique", dit en écho Édouard Louis dans "Qui a tué mon père ?". Prise de conscience, grâce aux débats incessants suivis de vote à main levée dans l'atelier, que l'aliénation n'est pas naturelle, mais acquise ; on ne naît pas aliéné, on le devient. De même, les préjugés de classe concernant les "alliances contre-nature" entre des êtres ne partageant ni la même culture, ni le même standing, voleront fort joyeusement en éclats sous la pression du désir amoureux - encore lui - propre à venir à bout de tous les conditionnements sociétaux.

Ce qui est remarquable dans l'univers mis en jeu, c'est que loin de tous discours didactiques, ce sont les actes posés collectivement, émaillés de petites phrases spontanées éclairant les paroles de l'aliénation ("Elle n'a pas que de la merde dans le crâne. Elle dit ce qu'on lui a appris"), qui participent au processus d'émancipation, un processus lent, émaillé de crises de nerfs, d'engueulades et de rires, et pour autant redoutable d'efficacité.

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Sans oublier, encore et toujours, le pouvoir des sentiments, ceux qui unissent la grand-mère à son amant, le petit-fils à son amie rencontrée autour d'un bocal à cornichons récalcitrant, ou encore deux autres couples jugés au départ des plus improbables. Pas étonnant alors, que sous leurs impulsions, le paysage mental s'ouvre à d'autres horizons, soulevant le couvercle de la servitude intégrée pour créer les conditions d'une émancipation tant ouvrière que personnelle.

Pour ces nouveaux contestataires, découvrant in situ la force de l'organisation collective comme outil de libération susceptible de les extraire de l'emprise d'une organisation du travail toxique, la révolution sociale et économique ne saurait être séparée d'une révolution joyeuse des mœurs : c'est cette expérience fondatrice qu'ils vivent, nous entraînant avec eux.

Mis habilement en scène par Julie Deliquet et habité par quatorze comédiennes et comédiens débordant de tonicité contagieuse, le plateau résonne trois heures durant des saillies "déchaînées" de ces personnages en quête d'une vie jusque-là confisquée. Dans un décor d'atelier au mobilier industriel (que la mode du vintage ne désapprouverait pas), devenant au gré des fluctuations de l'intrigue salle de banquet de noces, comme pour mieux signifier la labilité des frontières entre privé et travail, le destin des uns et des autres va se nouer, se dénouer, grâce à l'action du collectif, ouvreur de liberté potentielle.

© Pascal Victor.
Ainsi, entre éclats de rires, colères et sanglots, la (re)conquête d'une humanité - tel est l'enjeu - se joue devant nous, aspirés littéralement par leurs luttes à mains nues. Et s'il était encore des blasés d'aujourd'hui, revenus de tout sans avoir rien goûté, pour trouver dans ce "conte à rebours" l'expression d'espérances obsolètes à mettre au rencart, on leur opposerait - non sans un sourire compassionnel - le slogan phare d'une génération mue par le désir de vivre chevillé au corps : "Soyons réalistes, demandons l'impossible".

Vu au TnBA à Bordeaux, Grande salle Vitez, le mardi 8 novembre 2022. A été représenté du 8 au 11 novembre.

"Huit heures ne font pas un jour, Épisodes 1 à 5"

© Pascal Victor.
Texte : Rainer Werner Fassbinder. L'intégralité des huit épisodes de l'œuvre "Huit heures ne font pas un jour" est publiée par L'Arche Éditeur.
Traduction : Laurent Muhleisen.
Mise en scène : Julie Deliquet.
Avec : Lina Alsayed, Julie André, Éric Charon, Évelyne Didi, Christian Drillaud, Olivier Faliez, Ambre Febvre, Zakariya Gouram, Brahim Koutari, Agnès Ramy, David Seigneur, Mikaël Treguer, Hélène Viviès ; et en alternance avec Pauline Cuvelier ou Violette Martin.
Collaboration artistique : Pascale Fournier, Richard Sandra.
Version scénique : Julie André, Julie Deliquet, Florence Seyvos.
Scénographie : Julie Deliquet, Zoé Pautet.
Lumière : Vyara Stefanova.
Son : Pierre De Cintaz.
Costumes : Julie Scobeltzine.
Habillage : Ornella Voltolini.
Coiffures, perruques : Judith Scotto.
Régie générale : Léo Rossi-Roth.
Régie lumière : Luc Muscillo.

© Pascal Victor.
Régie plateau : Bertrand Sombsthay.
Régie accessoires : Juliette Mougel.
Durée : 3 h 15 avec entracte.

Tournée
1er et 2 décembre 2022 : Théâtre de Lorient - CDN, Lorient (56).
13 et 14 décembre 2022 : Le Grand Sud, en partenariat avec La Rose des Vents, Lille (59).

Yves Kafka
Mardi 15 Novembre 2022
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